Sentiment d’appartenance et processus identitaires

Les multiples appartenances d’un sujet à une famille, une lignée, une culture... dessinent les contours de son identité.

La famille est une matrice "d’appartenance d’appartenances". Au-delà de la lignée, appartenir à une famille c’est appartenir de fait à une classe sociale et à ce que cela implique (adhésion, rejet, désir de changement...). Les valeurs familiales servent de référence à un sujet, avec toutes les attitudes possibles pour se les approprier ou pour s’en défaire (abjuration, fidélité, alliance exo ou endogame, observance rigoureuse ou souple...).

Appartenir à une famille, c’est aussi appartenir à un ensemble culturel territorialisé, avec la possibilité de l’exil et des positions subjectives qui en découlent. Au travers de ces appartenances fondamentales, c’est finalement une constellation de références qu’une famille propose.

La sociologie distingue groupe d’appartenance et groupe de référence, réservant la notion d’appartenance à la famille. Par nature, une famille diffère d’un groupe professionnel, religieux ou autre. Mais pour autant, le besoin fondamental qu’éprouve un sujet à appartenir à un ensemble plus large que lui-même demeure semblable.

Une famille d’accueil est-elle un groupe de référence ou un groupe d’appartenance ? Sauf à trancher de façon dogmatique, il est difficile de répondre à la question. Pour certains accueillis, le moment de l’accueil, la durée du séjour, la faiblesse de l’investissement affectif et la place de sa parenté, font de la famille d’accueil un groupe de référence plus ou moins important. Mais pour d’autres, à l’inverse, ne serait-il pas plus juste de parler de groupe d’appartenance, tant le besoin est grand, les possibilités rares et la rencontre avec la famille d’accueil puissante ?

Toutes les familles sont convaincues du bien-fondé et de la pertinence de leurs références. Leur transmission à, et par, la génération suivante est souvent vécue comme une réussite ; l’abandon comme un échec qui s’accompagne, parfois, de doutes et d’amertume.

Les familles d’accueil n’échappent pas à cela et étendent leur offre de références aux accueillis. Elles sont d’autant plus attachées et sensibles à ce que l’accueilli fait de leurs références qu’elles tirent leur légitimité d’un fondement "culturel" : il est difficile à une famille d’accueil de prétendre à un quelconque lien "naturel" avec l’accueilli. C’est précisément ce qui est en jeu lorsqu’une famille d’accueil souhaite adopter l’enfant qu’elle accueille.

Si le besoin d’appartenir [1] est une nécessité, plus prosaïquement l’appartenance se décline selon le registre de l’appropriation. Rapporté à des enfants, ce registre se questionne notamment sous la forme "à qui appartient un enfant ?" qui se complète pour les enfants en accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). par "à qui appartient un enfant en famille d’accueil ?". Certes, si les familles d’accueil répondent aujourd’hui, par avance et défensivement, que les enfants ne leur appartiennent pas, il n’en reste pas moins que se vivent des sentiments confus à l’égard d’un enfant que l’on soigne et élève au quotidien.

Ces mouvements traduisent la force des investissements que chacun projette sur un enfant : parents aux prises avec un attachement pathologique auquel la séparation n’apporte pas de solution, familles d’accueil qui composent avec la profondeur de leurs motivations à élever des enfants, voire intervenants aux prises avec leurs émotions et leur expérience. Ces forces sont d’autant plus à l’œuvre pour ces enfants qu’ils ont besoin de s’attacher à un environnement qui faillit, devenant ainsi les écrans sur lesquels les adultes qui s’en occupent projettent leurs fantasmes, leurs angoisses ou leurs manques.

Accueil familial et appartenance

Le plus souvent, l’accueil familial produit de l’appartenance perceptible dans les besoins réciproques des accueillis et des familles d’accueil, la profondeur des échanges dans une permanence de contacts, le besoin de retrouver dans l’autre quelque chose de soi.

Un enfant doit pouvoir construire des liens à des objets sécurisants qu’il peut investir de façon positive, étayage que lui offre une famille d’accueil. L’adéquation accueillante qui répond aux besoins de l’enfant, les gratifications que chacun en retire sont autant de signes qui excluent les parents et leurs valeurs. Ceux-ci luttent contre le sentiment d’appartenance que pourrait construire leur enfant avec les accueillants, pendant que la famille d’accueil travaille inconsciemment au "détachement" de l’enfant à l’égard de ses parents.

La rivalité entre parents et accueillants est parfois entretenue par un enfant tiraillé entre deux mondes qui s’excluent. En effet, dans certaines situations d’une extrême rigidité destructrice, l’enfant se voit interdit de lier son existence à un lieu ou même à une histoire.

C’est évidemment à l’inverse qu’il faut œuvrer. Car parvenir à faire coexister de multiples appartenances enrichit la personnalité alors que l’incapacité d’en créer d’autres en limite la construction.

Chez l’adulte accueilli, cette possibilité d’appartenance à un nouveau système social est une occasion de réaménagement des identifications. La famille d’accueil, par sa structure anthropologique (sexualité, filiation...), possède, pour l’adulte, une grande capacité de mobilisation des mécanismes identificatoires, ce qui en fait un puissant levier de changement. Mais, dans le même temps, elle propose aussi sa dimension sociale au travers de choix de vie, idéaux, valeurs, modes de relations, façons d’être... sur lesquels s’élaborent les remaniements des identifications.

Avec le risque, chez certains sujets pour lesquels le manque de support identitaire est important, de voir le besoin d’appartenance les conduire à un envahissement psychique. La famille d’accueil, ou l’un de ses membres, prend alors la place d’un idéal du moi tyrannique.

Imaginer qu’un enfant ou un adulte puissent appartenir à quelque personne qui se les approprierait n’est-il pas assimilable à un besoin de créer de la dépendance ? Appartenance et dépendance seraient de ce point de vue parfaitement articulées. Se demander "à qui cela appartient-il ?" ne revient-il pas à s’interroger sur "de qui cela dépend-il ?"

Lorsqu’un adulte accueillant a besoin qu’un accueilli dépende de lui, il se trouve, en fait, en situation de dépendance à son égard. Que ce soit pour compenser la dévalorisation que le placement entraîne pour les parents, ou par un insatiable désir de reconnaissance de la part des accueillants, l’accueilli a une place importante dans le fonctionnement psychique et relationnel de ces derniers. Dans ces situations, les bénéfices de l’accueil familial sont menacés par des rivalités destructrices et des appropriations abusives. Ces points constituent des priorités dans le travail d’accompagnement.

Comme est primordiale la production d’appartenance pour un enfant ou un adulte en accueil familial. En effet, quels que soient les mécanismes d’appartenance qu’un enfant construise à l’égard de la famille d’accueil ou de ses parents, ils sont différents puisque la nature des objets auxquels il se rattache est intrinsèquement et radicalement singulière : les parents sont uniques.

Un enfant, un adulte, peuvent se constituer un système de références auprès de leurs parents ou de ceux qui les accueillent. Si les besoins et les processus d’identification à l’œuvre sont identiques, le rapport que le sujet entretient à ces références ne peut qu’être différent, dans la mesure où le lieu à partir duquel elles se construisent est symboliquement autre.

Il n’est pas rare de voir, tant en accueil familial d’enfants qu’en accueil familial d’adultes, équipes et accueillants "lutter" pour savoir à qui appartient l’accueilli. Parfois, "l’accompagnant" travaille pour être l’objet d’investissements "transférentiels" de la part de l’accueilli, tout en souhaitant limiter ceux dont pourraient faire l’objet les accueillants. Insensiblement des glissements s’opèrent. De l’intérêt bien compris de l’accueilli vers une appropriation de ses projets et de son désir, les accueillants, l’équipe et les parents rivalisent pour trouver, dans l’infléchissement de son destin, la confirmation des signes gratifiants de son appartenance.

Certains accueillis peuvent éprouver, dans ces conflits de pouvoir, un sentiment de "déjà vu" et se réjouir à l’idée de jouer à nouveau une partition sur laquelle ils ont eu de nombreuses occasions de s’illustrer en virtuose.

Le sentiment de responsabilité à l’égard d’un sujet dont on a la charge ne se confond pas avec celui de "propriété". Les parents se plaignent parfois "qu’on leur a volé leur enfant", la famille d’accueil justifie "qu’elle fait comme pour les siens", des soignants parlent de "leurs patients". Tous ces excès de langage révèlent les abus de pouvoir alors que la charge d’un enfant implique des droits et des devoirs. L’un des enjeux de ces conflits d’appartenance entre adultes porte précisément sur les droits respectifs et les prérogatives de chacun dont la clarification mérite une attention vigilante.

Aléas de l’appartenance et difficultés identitaires

Dans certaines situations, le sentiment d’appartenance peut être difficile à constituer pour un sujet : soit qu’il se vit comme rejeté par un groupe auquel il voudrait appartenir, soit du fait de sentiments négatifs éprouvés à l’égard d’un groupe qu’il rejette et auquel il appartient pourtant.

Dans le premier cas, le sujet se vit rejeté par sa famille ou par sa communauté. La dimension réelle ou imaginaire de cette situation importe peu. Un enfant ne se sent pas accepté au sein de sa famille ; un adulte se sent exclu de sa communauté. Les raisons concrètes qui barrent l’accès à une appartenance peuvent être variées. Des sentiments de dépréciation, de dévalorisation aux yeux du groupe, empêchent le sujet de s’approprier une appartenance pour construire son identité.

Le principal substrat affectif de ces situations est constitué par des sentiments de honte, de culpabilité, d’anormalité, de déficience, de différence et d’indignité à appartenir à un groupe. Ici, c’est le sujet qui, aux yeux du groupe, se vit comme "mauvais".

Dans le second cas, le sujet vit son groupe d’appartenance comme "mauvais", ce qui rend conflictuelles les identifications possibles. Aux yeux de l’enfant, ses parents ont une image négative ou dévalorisée. Il est dès lors partagé entre le besoin d’identification pour "accrocher" son être et un sentiment de honte ou de haine à leur égard.

Ces sentiments de division culminent dans les situations d’abus sexuels ou de maltraitance. L’identification passe alors par la répétition (identification à la position d’agresseur) ou par une très faible estime de soi (identification à la place de victime).

Dans un autre registre, c’est également à un conflit d’appartenance que sont confrontés les enfants de l’immigration. La culture dominante, en dévalorisant l’immigré, place son enfant dans une alternative déchirante : s’identifier à celui qui est disqualifié ou à celui qui disqualifie. Dans une dialectique où culture dominante et culture d’origine sont renvoyées dos à dos, il ne reste parfois plus au sujet qu’à s’identifier au pire.

Les appartenances multiples que l’accueil familial propose à l’accueilli sont facteurs de développement et d’enrichissement. Lorsque parents, accueillants et équipe ne l’empêchent pas, l’accueilli peut, en respectant la loyauté envers ceux auprès desquels il s’est investi, apprendre à composer et à intégrer ces appartenances.

Pour des raisons diverses, ce n’est pas toujours possible. L’histoire et la structure de la famille, le vécu de la séparation par les parents peuvent rendre insupportable l’idée que leur enfant, même devenu adulte, noue une appartenance en se liant à une autre famille.

Les accueillants, leur histoire, leurs motivations à accueillir, ainsi que la nature des relations qu’ils entretiennent avec l’institution, peuvent les conduire à revendiquer une exclusivité relationnelle avec l’accueilli au nom de son intérêt. Paradoxalement, plus les familles d’accueil développent un sentiment d’appartenance à l’égard de l’institution, plus elles acceptent que l’accueilli maintienne des liens avec ses parents.

Il arrive aussi que l’accueilli ne puisse pas se sentir appartenir à la famille qui l’accueille. Au-delà de l’impossibilité de créer du lien par loyauté à ses parents, des singularités propres aux accueillants empêchent l’accueilli de s’investir. Les mêmes types d’éléments, qui pouvaient être vecteurs d’identification, deviennent ici, pour le sujet, vecteurs de rejet.

L’accueil familial, par sa nature, fait mesurer que différenciation et appartenance sont comme les deux faces de la médaille : plus je peux appartenir, plus je peux me différencier ; plus je suis capable de différenciation, plus je peux m’autoriser à appartenir.

bibliographie

Boszormenyi-Nagy I. "Du côté de chez soi - la thérapie contextuelle", ESF, 1989

Cyrulnik B. "Les nourritures affectives", édition Odile Jacob, 1993

Delaisi G., Verdier P. "Enfant de personne", Odile Jacob, 1994

Jauret M.J. "La psychologie clinique", PUM 1995

"A qui appartient l’enfant", Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie, éd la Pensée Sauvage, n° 21, 1993

Notes

[1"appartenir est une fonction", propose B. Cyrulnik

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 7 août 2012

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