Nommé expert à l’Organisation Mondiale de la Santé en 1952 pour étudier les effets du placement des jeunes enfants hors de leur famille, le Dr John Bolwby a pu observer les états de détresse, voire de marasme dans lesquels les enfants s’installaient et leurs efforts désespérés pour créer ou retrouver un lien avec leur mère ou un substitut maternel. Une question s’impose alors à lui concernant la nature de ce lien si indispensable à la survie de l’enfant et si nécessaire pour grandir.

Il reprend à son compte les travaux des éthologistes, puis des psycho-généticiens, définissant dans un ouvrage resté célèbre, "The nature of love", l’attachement comme un lien se construisant avec les figures parentales "dans un but de protection, de réconfort et de soutien". Cette pulsion du lien, qui s’organise dans une relation d’attachement, n’est reliée ni au nourrissage, ni à la sexualité.

Aujourd’hui, le concept d’attachement fait l’unanimité chez les spécialistes de la petite enfance : l’attachement des enfants aux figures parentales est reconnu comme un processus psychologique inné qui orientera les relations affectives de l’être humain avec son environnement, de la naissance à la mort.

L’attachement se caractérise par la nécessité impérieuse de se sentir protégé et en sécurité en présence d’une personne particulière, ou en réduisant par son comportement la distance avec elle et en maintenant le contact même en son absence. Il permet donc de supporter l’absence, le manque, les désillusions engendrées par la confrontation à la réalité de la vie, la solitude de l’être. Le travail de l’attachement se joue dans le rapport à l’autre et à ses limites, afin que des liens puissent être internalisés, symbolisés, rendant ainsi possible une différenciation non destructive et une séparation non mortifère.

La disponibilité de la figure parentale, par sa présence, sa sensibilité aux signes d’appel de l’enfant, sa capacité à développer une sollicitude bienveillante et porteuse de sens, sont les facteurs déterminants de la constitution du lien d’attachement. Les adultes étant perçus comme suffisants, aimants, dignes de confiance et fiables par l’enfant, lui-même peut se représenter comme une personne compétente et digne d’être aimée. C’est seulement si la relation à l’environnement maternel est satisfaisante que l’enfant pourra garder en lui une représentation de cette personne, et pourra s’en éloigner en toute sécurité quand cela deviendra nécessaire.

Au cours de la relation d’attachement, l’enfant est amené à vivre deux mouvements opposés : d’une part, l’installation d’un attachement par une dépendance affective ; d’autre part, l’instauration d’un dégagement, d’une séparation, mouvement essentiel à la formation de sa personnalité et à la construction de son identité.

C’est parce que la mère n’est jamais que "suffisamment bonne", qu’elle présente des inadéquations, des failles, que l’enfant peut désirer acquérir son autonomie et se séparer de l’attachement fusionnel primaire qui le relie à elle. C’est aussi parce que, dans la relation précoce avec sa mère, l’enfant se sera senti tenu, enveloppé, unifié qu’il aura développé un sentiment interne d’unité et de continuité de soi pour ancrer les bases de son individuation. Il n’y a de séparation possible qu’à partir du lien d’attachement ; c’est lui qui fonde le sentiment de sécurité dans l’existence.

Séparation et placement

Partant du lien d’attachement, Terry Brazelton parle d’un lien de "bonding" (forçat) qui rend compte de la complexité et de la difficulté du travail de détachement nécessaire à l’individuation de l’enfant.

Les troubles de la relation précoce mère-enfant sont liés à des inadaptations, ou à des distorsions, dans la construction des liens et dans le développement du processus d’attachement mutuel. Ils peuvent se manifester très tôt au cours de la relation fusionnelle primordiale et influer de façon néfaste sur le déroulement du processus de séparation-individuation. Ces troubles sont susceptibles de se produire à chacune des étapes du processus, mais aussi lors de sa résolution ou du passage vers une autre phase.

Qu’ils surviennent au niveau de la période symbiotique initiale, à celui du déroulement de la relation fusionnelle, ou encore dans le moment de la différenciation et de la constitution de l’objet, ces différents troubles constituent pour Myriam David [1] "le mal de placement". Les perturbations qu’il engendre peuvent se rencontrer dans un contexte de pathologie parentale tel que la "psychose du post partum", dans une situation de carence affective ou sociale intrafamiliale avérée, ou même en l’absence de tout cela.

Lorsque le lien d’attachement est très distordu, ou lorsque la séparation-individuation psychique est impossible, le recours à une séparation physique sous la forme d’un placement s’impose. Le placement devient alors une réponse agie à un trouble de l’attachement.

Le positionnement de l’équipe vis-à-vis de cet acte est essentiel dans sa façon de décoder ce qu’il en est de la demande ou non de placement afin de l’organiser et de mettre en place les moyens d’un traitement adapté. D’autant qu’au cours de l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). , et à défaut d’être reconnu et soigné, le "mal de placement", issu des perturbations précoces de l’attachement et du lien mère-enfant, continue à se manifester, notamment dans les relations conflictuelles que l’enfant établit avec sa famille d’accueil .

Attachement et accueil familial

L’accueil familial est un dispositif qui répond à la pulsion d’attachement et qui génère de l’attachement. Il est basé sur la rencontre entre des mouvements complémentaires : ceux de l’accueilli, enfant ou adulte, et ses besoins en attention, présence, affection ; et ceux des accueillants, leurs motivations, leur besoin d’aimer, de réparer, de faire reconnaître en l’autre quelque chose de cet amour.

L’attachement inhérent à la situation d’accueil familial ne dépend ni d’injonctions, ni de mises en garde formulées par les équipes sur le mode du "ne vous attachez pas", qui ne correspondent pas à ce que vivent les familles d’accueil et les accueillis. Les équipes sont plutôt attendues du côté du dispositif d’accueil pour le rendre présent, et incarner un ailleurs, d’autres attachements, participant ainsi à la constitution de liens internalisés et symbolisables.

Quelles que soient les raisons et les modalités concrètes du placement, dans la douleur de la séparation, c’est souvent l’attachement aux parents biologiques idéalisés, ou reconstruits comme dans un roman, qui apparaît de façon spectaculaire. L’observation montre que plus le lien d’attachement est ténu et non représentable pour l’enfant, plus sera ressenti le besoin de rechercher, de retrouver physiquement ses parents d’origine, c’est-à-dire de savoir que l’on a été, à un moment, "aimé inconditionnellement" par quelqu’un.

L’enfant maltraité, par exemple, s’évertue farouchement à défendre et à protéger ses parents, car pour lui est préférable un lien douloureux que pas de lien.

De tels constats témoignent de ce que les parents demeurent toujours des figures d’attachement puissantes pour l’enfant qui devra faire un travail de détachement d’autant plus difficile que ses parents ne sont pas en mesure de l’y aider.

L’une des difficultés de la tâche des familles d’accueil est justement de fournir aux enfants qu’elles accueillent les conditions d’une relation suffisamment stable, fiable et structurante pour permettre aux mouvements affectifs de l’attachement, puis du détachement, de se vivre. Ceci suppose qu’elles mettent en jeu leurs sentiments, leurs émotions, qu’elles s’engagent dans la relation sans s’y perdre, sans s’y brûler les ailes tout en restant l’artisan de ce qui va leur procurer bonheur et souffrance.

L’accueil, le partage, les échanges de sourires, la richesse et la diversité des interactions adaptées, toutes ces fonctions qu’on peut qualifier de maternantes ne sont pas en relation directe avec la filiation biologique, même s’il est plus facile de les exercer avec ses propres enfants.

Elles sont le fait d’un environnement maternel constant et sécurisant, ce qui est une façon de définir un versant des qualités offertes par les familles d’accueil. C’est la rencontre entre un enfant en construction psychique, mobilisé par la mise en forme de ses pulsions internes, et un environnement contenant, proposant des modèles identificatoires structurants, qui va permettre l’établissement de racines internes et d’ancrages relationnels solides.

Le besoin d’attachement doit rencontrer un objet d’attachement pour prendre la forme d’un lien, que ce mouvement passe par la sensorialité, l’affectivité, la sociabilité. C’est une relation affective qui attache, crée de la dépendance, de l’amour qui permet de grandir, de se séparer, de garder l’objet aimé à l’intérieur de soi, même s’il est parti et qu’il s’est éloigné.

L’amour appelle la réciprocité, l’échange et donne de la valeur, de la reconnaissance, de la légitimité. Mais l’offre affective des familles d’accueil et leur demande d’amour sont mises à rude épreuve lorsqu’elles sont les témoins d’un attachement serré, indéboulonnable, infantile, parfois morbide, en tous cas difficilement déjouable, de l’enfant à sa "mère de naissance" ; et lorsqu’elles en subissent les conséquences à travers les manifestations de souffrance de l’enfant qui peuvent aller jusqu’au rejet de tout ce qui vient de la "mère d’accueil". Lorsque celle-ci est vraiment très engagée dans sa relation d’attachement avec l’enfant, elle est très éprouvée de le voir pris dans une spirale infernale qui fait apparaître son attachement à sa mère sur un mode pathologique évoquant celui de l’emprise.

Le lien d’attachement de la famille d’accueil à l’enfant

Les familles d’accueil ont toujours peur que les enfants les récusent plus tard, les oublient, leur reprochent de ne pas être leurs vrais parents. L’expression de ces craintes cache le sentiment d’usurper une place auprès des enfants, dans le cœur des enfants. Il s’agit également de la crainte que les enfants les rendent responsables de la séparation d’avec leurs parents.

Toutes disent faire ce métier parce qu’elles aiment les enfants. Cet amour représente pour elles une valeur fondatrice et un garant de l’authenticité de leur offre d’accueil. Elles disposent, il est vrai, de ressources d’amour, de disponibilité, de patience, de tolérance, pour répondre aux demandes incessantes et contradictoires des enfants qu’elles accueillent.

Autant d’attitudes qui les rendent vulnérables aux comportements de rejet des enfants à leur égard auxquels elles peuvent réagir en se déprimant, en devenant agressives ou en n’instaurant pas les limites qu’elles ont pourtant su imposer à leurs propres enfants. La peur confuse de l’avenir, la conscience du temps qui est compté, peuvent parfois provoquer une affectivité débordante, vécue au quotidien dans des attitudes de surprotection inquiète, oublieuse d’une nécessaire et future séparation. Elles risquent alors d’étouffer l’enfant sous un amour envahissant, culpabilisant, ne lui permettant pas de tisser des liens d’attachement symboliques intériorisés.

Ces phénomènes se traduisent par les recommandations, parfois faites par les équipes, parfois seulement entendues comme telles par les familles d’accueil, de ne pas s’attacher à l’enfant qui leur est confié, pensant ainsi leur éviter les souffrances liées à des mouvements affectifs qui s’avèrent pourtant incontournables, et même recherchés, entre famille d’accueil et enfant.

Lorsque l’équipe néglige l’attachement pour se préserver d’une confrontation à la souffrance de la famille d’accueil et à celle de l’enfant, elle se prive d’une élaboration de ces affects, et par-là même prive l’accueil familial de sa dimension sociale et thérapeutique. Alors que l’apport principal d’une famille d’accueil est de "maintenir vivante l’affectivité de l’enfant" (David 1989).
C’est la rencontre avec l’autre, au sein d’une relation stable, fiable, investie, créatrice de liens affectifs et d’un attachement mutuel, qui en est la matrice. "Les parents n’ont pas le monopole d’être les autres humanisants, et à partir du moment où d’autre humains se mettent en position de relation, d’intérêt et d’investissement affectif, (...) l’enfant est sauvé" (Clément 1993).

Les mouvements décrits ici à propos des besoins des enfants se retrouvent, dans une moindre mesure, dans les accueils d’adultes, tant l’accueil familial inscrit pour chacun la relation au cœur de processus dans lesquels se vivent ou se revivent les instants fondateurs du sujet dans ses rapports aux autres.

bibliographie

Berger M. "Les séparations à but thérapeutique", Privat, 1992

Bowlby J. "Attachement et perte", PUF, tomes 1 et 2 1978, tome 3 1984

Brazelton T. "La dynamique du nourrisson", ESF, 1982

Brazelton T., Gramer B. "Les premiers liens", Stock, 1990

Clément R. "Parents en souffrance", Stock, 1993

Clément R. "Good enough mother", in Winnicott en pratique, Cahiers de l’ANREP, n° 5, 1988

David M. "Le placement familial, de la pratique à la théorie", ESF, 1989

Freud S. "Inhibition, symptôme et angoisse", PUF, 1975

Spitz R. "De la naissance à la parole", PUF, 1974

"L’attachement", colloque organisé par René Zazzo, Ed Delachaux et Niestlé, novembre 1983

Notes

[1M. David, "le placement familial, de la pratique à la théorie", ESF, 1989

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 7 août 2012

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