14 - Carence

La carence au sein de la famille - La carence institutionnelle - Essais de définition -
Symptomatologie

Le terme "carence" est profondément polysémique, subjectif. Au sens premier, il signifie manquer, du latin carere, mais de quel manque s’agit-il ? Située du côté du manque, la carence est constitutive de l’humain pour lequel fait toujours défaut cet "obscur objet du désir". Sa définition suppose donc un consensus théorique sur les besoins fondamentaux de l’être, mais également sur les seuils en deçà desquels la carence s’inscrit et pénalise son développement.

Or, le diagnostic de carence n’existe pas en tant que tel, laissant chacun en repérer les traces et en évaluer les manifestations à travers les difficultés d’un enfant ou d’un adulte. Un bref rappel historique montrera l’émergence du concept et combien cette notion, création permanente de l’histoire et des structures sociales, est le reflet de nos préoccupations vis-à-vis de l’enfant, parfois de l’adulte, et de nos exigences à l’égard de la famille et des institutions.

La carence au sein de la famille

Grossièrement, il faut dater de la fin du 18ème siècle l’intérêt pour la survie de l’enfant et pour les besoins fondamentaux des humains. Comme le montre Nadine Lefaucheur, trois discours vont en particulier exhorter les mères dans leur amour maternel.

Un discours économique, tout d’abord, car la nation prend conscience de sa démographie et de la valeur marchande de l’enfant. Ce n’est pas par idéologie altruiste, mais par intérêt mercantile que Colbert exemptera de la taille les pères de famille parvenus à élever dix enfants. Les mères défaillantes seront dès lors désignées comme des mères dénaturées. La notion de carence est avant tout un décalage par rapport à une norme posée à un moment donné de l’histoire de la société.

Le second discours est un discours philosophique. Il reprend deux idées fortes de la philosophie des lumières : l’idée d’égalité entre les êtres humains et celle de bonheur. L’image de la puissance paternelle s’affaiblit, l’Etat intervient pour reconnaître la faiblesse de l’enfant et veiller à ses droits. L’aspiration au bonheur vient modifier les attitudes familiales, la famille se resserre et se replie sur elle-même, l’heure est à l’intimité entre parents et enfants.

Enfin, le troisième discours est d’ordre affectif. Tenu aux femmes, aux mères, il sollicite l’instinct maternel, et n’hésite pas à culpabiliser les récalcitrantes. Jean-Jacques Rousseau [1] le rappelle avec emphase en 1762 : "du souci des femmes dépend la première éducation des hommes, des femmes dépendent encore leurs moeurs... Ainsi élever les hommes quand ils sont jeunes, les soigner quand ils sont grands, les conseiller, les consoler...Voilà les devoirs des femmes de tous les temps".

Ne pas aimer ses enfants est devenu un crime : la bonne mère est tendre ou elle n’est pas. C’est donc elle qui incarnera la principale image de la carence. Doit-on ajouter qu’elle est le plus souvent ouvrière, femme du petit peuple ou de la paysannerie, confrontée aussi à la misère sociale de l’époque ? La carence est sensée ne pas exister dans les milieux favorisés ; elle est la carence de la misère et celle de femmes dont l’instinct maternel serait dégénéré.

Misère sociale qui cantonne les adultes nécessiteux dans des asiles où ils trouveront rarement réparation de leurs carences multiples, sociale certes mais également affective et relationnelle.

Dans l’histoire de la carence, la mère est donc en première ligne. Le père l’y rejoindra plus tardivement, vers les années 50 , et surtout vers 1968-1975, lorsque la fonction paternelle est réinterrogée à la lumière des modifications de la société. C’est là encore le père des milieux défavorisés, la carence est toujours liée à la pauvreté.

Mais, c’est aussi une carence symbolique du père qui se révèle dans une société en perte de repères où le père n’est plus "l’ambassadeur de la loi" (Lacan).

Dans les années 1980-1990, ses observations amènent Michel Lemay, psychiatre à Montréal, à penser une autre forme de carence qu’il nomme "la carence dorée". Moins apparente, plus masquée, elle touche tous les milieux et échappe aux interventions des travailleurs sociaux. Relationnelle et affective en priorité, elle témoigne d’une discontinuité des soins et de l’attention portés à l’enfant. A cette discontinuité lourde de préjudices pour le développement de l’enfant et pour le devenir de l’adulte, l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). tente de répondre, notamment en proposant continuité et fiabilité relationnelle.

La carence institutionnelle

Il serait inepte de ne porter le regard que sur la carence familiale. L’institution, dès lors qu’elle se pose en tant que substitut, ou même en suppléance, de la famille n’échappe pas aux risques du manque. C’est dans un premier temps le manque de soins et d’hygiène qui sera dénoncé (14ème-16ème siècles), les hospices pour enfants et les asiles pour adultes étant de véritables mouroirs.

Améliorer les conditions de vie ne suffit pas. D’autres facteurs dits carentiels seront repérés et analysés, notamment par René Spitz, Jenny Aubry, Geneviève Appel, tels les changements de personnels, l’irrégularité de l’investissement des soignants, la discontinuité de la relation, la pauvreté des échanges et des stimulations, l’uniformité de l’existence, l’éviction des parents... L’éradication de la carence, sous toutes ses formes familiales et institutionnelles, devient ainsi l’une des priorités du champ de la petite enfance, par exemple dans le cadre de "l’opération pouponnières" qui débute en 1978, et parfois du champ de la prise en charge des adultes pour lesquels est affirmée la nécessité d’une intégration sociale et d’une prise en compte de leurs besoins affectifs.

Essais de définition

Deux approches complémentaires de la carence peuvent être proposées. La première met l’accent sur le quantitatif et pointe la trop grande faiblesse de soins, de stimulations sensorielles, la pauvreté des découvertes et des échanges proposés à l’enfant.

La seconde aborde en terme qualitatif les interactions parents-enfants, enfants-institution, montrant qu’au-delà de la quantité, la qualité de l’interaction sera déterminante pour le développement de l’enfant en tant que sujet. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la définition de la carence affective donnée par Michel Lemay (1979) : "C’est une rupture de la rencontre interpersonnelle initiale parents-enfants". Une rupture qui, bien entendu, questionne les concepts d’attachement, de liens et de parentalité.

Mais, que l’on mette l’accent sur la dimension qualitative ou quantitative de la carence, sur une origine familiale ou institutionnelle, il est évident que ce concept colle à l’histoire de l’accueil familial et de l’aide sociale à l’enfance, et évoque de nombreux visages et histoires d’enfants placés, parfois devenus des adultes toujours accueillis en famille.

Symptomatologie

Les principales répercussions de la carence sur le développement de l’enfant se traduisent sur le plan relationnel : la relation de l’enfant à l’adulte est de type régressif, discontinu et défensif. Michel Lemay a mis l’accent sur "le mécanisme de brisure" qui la caractérise : l’enfant recherche de façon avide l’affection, mais à la réponse de l’adulte il refuse de s’investir au-delà, toute relation d’attachement étant vécue comme dangereuse et réactivant des angoisses de perte. Ces enfants sont des "anthropophages de l’amour", mais ils ne savent pas digérer, sauf à doses homéopathiques, les apports affectifs.

On retrouve ces modes relationnels atypiques chez certains adultes lorsque les carences infantiles n’ont pas été dépassées par des processus de maturation et continuent à altérer leurs capacités et leur sensibilité. Leur demande affective sans fond les plonge dans l’impasse d’interactions récurrentes insatisfaisantes vis-à-vis d’une famille d’accueil toujours plus désorientée. Si d’aventure celle-ci se laisse aspirer par la détresse qui lui est adressée, et y répond en outrepassant son cadre, l’adulte accueilli, face à l’insupportable de la situation, utilisera tous les ingrédients susceptibles de mettre brutalement fin à l’accueil.

Pour tout placement en accueil familial, il conviendrait donc de former les équipes et les familles d’accueil à cette relation à l’autre si particulière qu’entretiennent les enfants et les adultes "carencés". L’enjeu est important car, très souvent, faute d’une compréhension de ce mécanisme, les assistantes maternelles ressentent durement le rejet de l’enfant, au risque parfois de mettre fin au placement et d’enclencher une spirale de placements à répétition.

Sur le plan somatique, les personnalités carencées présentent également des perturbations motrices variables, principalement sur le plan de l’hyperactivité, ainsi qu’une tendance fréquente à exprimer leur malaise par des plaintes corporelles. Au-delà de la douleur réelle ou fictive, il conviendra d’entendre la souffrance psychique.

Enfin, sur le plan cognitif, les enfants présentent très souvent un retard dans l’apparition du langage, un manque de continuité dans les évocations mentales, une désorientation spatiale et temporelle. Plus que d’autres, ces enfants ont donc besoin d’un soutien spécifique autant psychologique que scolaire, tant leurs performances dépendent en grande partie de la relation duelle à l’adulte.

L’ensemble des troubles du comportement et/ou de la personnalité engendré par les carences affectives ne peut être pris en charge seulement par une famille d’accueil, aussi attentionnée et aimante puisse-t-elle être. "L’amour ne suffit pas" quand les mécanismes de brisure se répètent avec toute personne qui commence à compter pour un accueilli.

Plusieurs professionnels assurant un environnement contenant peuvent jouer un rôle de pare-excitation face à l’angoisse provoquée par des stimulations psychiques non assimilables, et inscrire l’accueil familial dans une continuité de soins à prodiguer et une fiabilité dont l’enfant aura besoin, ou encore repérer la réactualisation et l’envahissement des vécus carentiels d’un adulte aux prises avec une nouvelle famille.

Actuellement, auteurs et praticiens s’attachent à mettre en place une prévention de la carence, tant institutionnelle que familiale. Les résultats sont prometteurs lorsqu’une thérapie adaptée intervient dans les périodes sensibles de grossesse ou lors des interactions précoces mère-enfant...

A chacun de rester vigilant, la carence n’est jamais institutionnellement éradiquée ; et créatif pour trouver des solutions appropriées à chaque accueilli, en fonction de la carence subie et des symptômes présentés.

bibliographie

Appel G. "L’éradication de la carence en collectivité" in Les soignants à risques, ESF, 1986

Cartry J. "Les parents symboliques", Fleurus, 1985

Cartry J. "Petite chronique d’une famille d’accueil", Dunod, 1996

Fontanel B., D’Harcourt C. "L’épopée des bébés", édition de la Martinière, 1996

Guidetti M., Lallemand S., Morel M.F. "Enfances d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui", Armand Colin, 1997

Lefaucheur N. "La gestion des enfants "sans famille" : du modèle angélique au modèle patriotique", in L’enfant placé, actualité de la recherche française et internationale, colloque des 31 mai-1 juin 1989, CTNERHI, diffusion PUF

Lemay M. "J’ai mal à ma mère", Fleurus, 1979

Notes

[1citation utilisée par Nadine Lefaucheur

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 14 août 2012

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