15 - Causes du placement

Évolution et constantes des causes de placement - Les "bonne causes" du placement et la recherche du "moindre mal"

Évoquer les causes à l’origine du placement en famille d’accueil peut paraître redondant si l’on considère que sont également abordées dans ce guide les notions d’indications et de contre-indications. Cependant, une distinction entre les deux approches peut être faite :

  • évoquer les causes du placement, c’est repérer, à un niveau global, l’ensemble des difficultés auxquelles se heurte la société lorsqu’il devient évident que les parents ne peuvent assumer seuls l’éducation de leur enfant ou lorsque des adultes dépendants nécessitent aide, hébergement et prise en charge ;
  • poser des indications de placement, c’est analyser à un niveau familial ou individuel l’opportunité d’un traitement, d’une séparation, et interroger la pertinence de telle ou telle orientation et les effets recherchés.

En d’autres termes, les mêmes faisceaux de causes ne produiront pas forcément les mêmes effets, et n’aboutiront pas systématiquement aux mêmes indications selon la variabilité des données contextuelles et individuelles.

Le vocable "causes du placement" peut être entendu selon deux acceptions :

Évolution et constantes des causes de placement

Il est bien évident que, selon les populations, enfants ou adultes, les causes à l’origine du placement ou qui amènent à opter pour une orientation en accueil familial sont quelque peu différentes, au moins au premier abord. De plus, alors que pour un enfant, dans tous les cas une autorité décide de son placement, que ce soit ses parents ou un magistrat, un adulte est en principe maître de ses choix, disposition fondamentale affirmée par exemple dans les textes réglementaires régissant l’accueil familial social.

Les facteurs de risques qui pèsent sur les enfants, notamment situés du côté du délaissement, sont vraisemblablement transhistoriques, mais ils seront plus ou moins pris en compte par la société, à un moment de son histoire, de ses références idéologiques et de son développement économique. A ce niveau, une lecture transversale des motifs d’admission des enfants à l’aide sociale à l’enfance serait particulièrement éclairante.

En 1992, l’étude de l’IFREP sur le placement familial de l’aide sociale à l’enfance faisait apparaître, sur 382 enfants, que les causes principales du placement étaient pour 48,5% "les difficultés sociales et/ou familiales" (dans ces situations, il s’agit généralement d’accueils provisoires), pour 37% "les carences éducatives", et pour 14,5% la maltraitance (dans ces deux cas, les mesures sont le plus souvent judiciaires).

Ces données se rapprochent peu ou prou de celles d’un pointage, réalisé en 1991, des situations de 155 enfants accueillis en famille d’accueil sur une circonscription semi urbaine (Sellenet 1994). Les motifs explicites de placement, lisibles sur l’ordonnance judiciaire et sur le contrat administratif d’accueil, révélaient que 36% des placements étaient dus à des défaillances éducatives, 16% à des carences affectives, 11% à l’alcoolisme parental, 9% à une séparation parentale ou à une maladie mentale, 8% à la disparition des parents, 6% à des violences.

Ces facteurs de risques n’ont pas disparu en 1999, mais peut-être sont-ils lus différemment. Une récente étude sur la maltraitance à enfants (Andro, Bapt, Chanteloup, Dayant, Sellenet 1999), effectuée dans les foyers de l’enfance, montre que 60% des 585 enfants accueillis seraient des enfants ayant subi des formes diverses de maltraitance.

Isoler des facteurs de cause ne doit pas cacher ce qui fondamentalement fait défaut, ce qui manque, c’est à dire "de l’autre" pour qu’un humain s’humanise. En effet, aujourd’hui où sont connues les conséquences des séparations non fondées, et où les pratiques sociales sont orientées vers la mise en place d’aides financières ou éducatives, les situations qui président aux placements se rapportent à des troubles psychiques graves qui nécessitent des actions d’aide et de soin lourdes et spécialisées, auxquelles l’accueil familial peut contribuer en partie s’il n’est pas laissé à la seule initiative des accueillants.

En fait, rares sont les placements faisant apparaître une cause unique. Bien souvent, il s’agit de l’addition de nombreux facteurs de risques, rendant plus compliquée encore l’intervention des travailleurs sociaux. Les difficultés de ces familles, que l’on désigne aujourd’hui comme "familles à problèmes multiples", s’articulent autour de trois axes :

  • sur l’axe sociétal, il faut prendre en compte les transformations de la famille, la disparition des réseaux de sociabilité et de solidarité, disparition qui fragilise encore des familles déjà particulièrement démunies ;
  • sur l’axe social se rencontrent tous les phénomènes de précarité. Faut-il rappeler que les enfants placés appartiennent pour la plupart à des familles fragiles sur le plan économique. L’enquête ANPASE précédemment citée montre que le modèle dominant de père des enfants placés est celui d’un père inactif et que les mères sont à 63% inactives ou au chômage (11%) ;
  • enfin, l’axe psychologique fait apparaître des carences relationnelles aggravées par la misère et la solitude.

L’axe sociétal se retrouve également dans le cadre de l’accueil familial des personnes âgées ou handicapées. Pour les premières, il suffit de relever que plus de 60% d’entre elles sont orientées vers l’accueil familial à la demande de la famille qui ne peut pas ou plus s’occuper de son parent âgé devenu dépendant. Pour les handicapés, l’accueil familial s’inscrit davantage dans une alternative à des prises en charge institutionnelles inexistantes ou devenues inadaptées.

Quant aux adultes en accueil familial thérapeutique AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
, si 35% d’entre eux sont des psychotiques stabilisés pour lesquels un traitement soignant est recherché, on relève que 12,5% sont en accueil familial en raison de carences parentales, ou bien s’avèrent être des « cas sociaux » (2,3%).

Il n’en reste pas moins que l’accueil familial ne peut répondre seul aux besoins de ceux que l’on appelle aujourd’hui "enfants de populations à problèmes multiples" ou "populations dépendantes du fait de l’âge, du handicap ou de la maladie mentale". La réponse de la société reste partielle, et comme telle parfois inefficace.

L’accueil familial devient une réponse possible et adaptée lorsque des facteurs psychologiques sont également à l’œuvre, tels des distorsions des liens d’attachement, des défaillances parentales, des troubles de la personnalité... une incapacité des parents à assumer leur rôle auprès de leur enfant, soit totalement, soit partiellement, comme le montrent aujourd’hui les études sur "les parentalités partielles".

Les "bonne causes" du placement et la recherche du "moindre mal"

Fondamentalement, "le moindre mal" pose bien le douloureux paradoxe du placement en famille d’accueil.

La Convention des droits de l’enfant, à laquelle la France a adhéré, pose en son article 7 le droit de l’enfant de "connaître ses parents et d’être élevé par eux". Le droit français affirme que la place de l’enfant est au sein de sa famille, quitte à aider celle-ci en cas de difficulté. Mais le droit français, comme la Convention des droits de l’enfant en son article 9, reconnaissent une légitimité de l’intrusion dans la vie de la famille pour protéger l’enfant. La "bonne cause" serait là, en terme de protection de l’enfant, plus seulement physique mais aussi psychique.

N’est-ce pas un tel enjeu qui traverse également l’accueil familial des adultes ? A quelle protection psychique est-il fait appel ? En effet, il n’est jamais suffisant de penser l’accueil familial en terme d’hébergement ou en mode de réinsertion. Dans tous les cas, se pose la question des solidarités sociales et familiales.

En fait, la bonne cause peut être aussi ramenée à des contraintes plus prosaïques telles que le coût social de la mesure. Une famille d’accueil serait plus économique qu’un autre mode de prise en charge. L’idéologie n’est pourtant pas en retrait qui suppose qu’un accueilli peut trouver auprès de la famille satisfaction à ses besoins, celle-ci restant le cocon réparateur de maux extérieurs ou l’effaceur des problèmes sociaux...

Plus élaborées sont les causes qui attendent que l’accueil familial réponde à des besoins tels que la fiabilité, l’appartenance, dimensions qui ne sont pas sans créer des problèmes ... familiaux.

L’enjeu n’est plus seulement social, mais psychologique. Que les enfants placés soient demain des "adultes épanouis", que les adultes placés soient des adultes socialement intégrés, le défi est-il irréaliste ?

Pour répondre à des besoins divers, l’accueil familial est aujourd’hui pensé comme un mécanisme de suppléance, une aide apportée à une famille défaillante, mais soutenue et reconnue comme famille pour l’accueilli, et donc insubstituable.

Pour que cette approche conceptuelle ne soit pas qu’une nouvelle idéologie, il reste aux acteurs sociaux à modifier leurs représentations et leurs pratiques, et à élaborer, au-delà d’une analyse des causes, une réflexion sur les indications en termes de spécificité de l’accueil familial, d’attentes vis-à-vis des familles d’accueil, et de projet de soin ou d’éducation.

bibliographie

Andro V., Bapt N., Chanteloup J., Dayan J., Sellenet C. "Enquête sur la maltraitance", ANPASE, à paraître

Cébula J.C., Horel C. "Le placement familial de l’aide sociale à l’enfance", édition du Service de l’Information et de la Communication du Ministère des Affaires Sociales, de la Santé et de la Ville, 1994

Houzel D., Dayan J., Sellenet C. et alii, "Les enjeux de la parentalité", Erès, 1999
Sellenet C. "Enfants placés, parents en mal d’oubli", in L’école des parents, n° 5, 1994

Steinhauer P. "Le moindre mal", Presses Universitaires de Montréal, 1996

"L’accueil familial organisé par l’hôpital", IFREP, 1993

"L’accueil familial des adultes - évaluation des dispositions de la loi du 10 juillet 1989", IFREP, 1998

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 13 novembre 2012

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