2011 : J’ai confié ma mère à une famille d’accueil

Auteur : Juliette BRIARD, Psychologies magazine n° 312 (novembre 2011), pages 106 à 110.

Psychologies-Magazine n° 312
Choisir une autre famille pour prendre en charge nos parents : une solution plus humaine qu’une maison de retraite, mais qui nécessite d’être au clair sur ses motivations. Enquête et témoignages croisés d’une « plaçante » et d’une « accueillante ».

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Psychologies-Magazine n° 312

Le coup de téléphone a ébranlé Josiane : « C’étaient les voisins de ma mère. Elle errait seule dans la rue, complètement désorientée. » Impossible d’attendre davantage : à 82 ans, atteinte de la maladie d’Alzheimer, Lucienne ne peut plus vivre seule.

Josiane, sa sœur et son frère ont donc étudié les possibilités de prise en charge. Du personnel à domicile ? Trop cher. Une maison de retraite ? Trop associée à la maladie et à la mort, alors que Lucienne n’a aucun problème de santé physique. La placer en famille d’accueil semblait la meilleure solution.

Durant des semaines, les trois enfants ont recherché parmi leurs connaissances et par le biais d’associations une famille agréée capable de prendre soin de leur mère. C’est finalement chez Malika [1], mère célibataire, et son fils, que Lucienne est partie vivre, après de nombreuses visites et une période d’essai d’un mois. « Elle a mis un peu de temps à s’adapter à nous, elle se plaignait souvent, se souvient Malika. Mais, maintenant, nous nous entendons très bien. »

Josiane s’enthousiasme : « Elle est heureuse, elle a repris du poids, c’est un vrai soulagement. » Moins anonyme que les institutions, moins cher aussi, l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). des personnes âgées présente beaucoup d’avantages. Pourtant, cette solution fait parfois naître des souffrances inattendues.

Dépasser le sentiment d’échec

« Placer son parent en établissement est un acte plus neutre que de le mettre en famille d’accueil, assure Jean-Claude Cébula [2], psychologue clinicien spécialiste de l’accueil des personnes âgées. On ne projette pas les mêmes choses sur une maison de retraite que sur une famille. Très vite, une sorte de rivalité peut s’installer, ce que j’appelle le conflit de loyauté. »

Car les attentes envers les accueillants se révèlent contradictoires : l’enfant espère que son parent sera heureux, mais redoute ce bonheur, qui lui renverrait son échec à prendre soin de lui. « Pourquoi eux sont-ils capables de s’occuper de ma mère et pas moi ? » devient une question lancinante, qui peut être source de honte, de jalousie et de conflits.

« J’aurais certainement pu garder maman chez moi, avoue Bertrand, 40 ans, en recherche d’une famille d’accueil pour sa mère, Marie, 82 ans. Sauf que ça me rend malade de la voir ainsi, parfois, elle ne me reconnaît plus. Je ne pourrais pas le supporter tous les jours. »

Choisir une nouvelle famille pour son parent, c’est admettre sa propre défaillance à prendre en charge celui qui nous a élevé et qui a besoin de notre aide aujourd’hui. Pourtant, les psychologues tiennent un discours rassurant : il n’est jamais facile de s’occuper de son parent vieillissant, ni d’assumer cette inversion des rôles.

Voir sa mère ou son père vieillir s’apparente à un long deuil ; il est compréhensible de vouloir échapper à cette souffrance, ou au moins l’alléger. Sans compter les rancœurs qui peuvent resurgir du passé. Un frère préféré, un manque de soutien, une trop grande absence... Les émotions entrent en opposition avec le devoir « naturel », et le soulagement de savoir son père ou sa mère entre de bonnes mains se mêle à l’impression honteuse de s’en débarrasser.

Trouver sa place dans un « triangle émotionnel »

Parfois, ces sentiments antagonistes poussent les familles naturelles à se réapproprier un rôle dont elles se sentent, paradoxalement, dépossédées. « Leur mal-être se traduit par une intrusion dans la vie de la famille d’accueil, constate Claribel Girbelle, conseillère bénévole à Famidac, principale association de placement de personnes âgées en France. Les enfants tentent de reprendre le contrôle, critiquant les méthodes des accueillants, la nourriture, en passant à l’improviste... L’accueil devient alors une souffrance pour les deux parties. »

Claribel Girbelle rapporte le cas de certaines fratries qui, plutôt que de gérer cette culpabilité, ont préféré placer leur parent en institution alors que celui-ci affirmait se sentir bien dans sa famille d’accueil. Étienne Frommelt, président de Famidac, remet les choses au clair : « II n’y a pas une bonne et une mauvaise famille. Le cercle naturel reste essentiel, et les accueillants n’ont pas vocation à être une famille de substitution. » Ils agissent dans un cadre professionnel et sont formés pour s’occuper des personnes en perte d’autonomie. Ils ne sont pas liés à elles par le même attachement que l’entourage naturel, et n’ont nul désir de prendre sa place.

Pour éviter méprises et incompréhension, il n’y a qu’une solution : se parler. « Rien de bon ne peut arriver si l’accueil devient un huis clos, affirme Étienne Frommelt. Pour qu’une relation de confiance se crée, chacune des familles doit prendre conscience du rôle qui lui incombe dans ce triangle émotionnel. Sans qu’il y ait de tensions ni de reproches de leur part ou de celle de la personne âgée. » Et sans se laisser ronger par une culpabilité injustifiée.


Malika, accueillante familiale {JPEG}
Malika, 51 ans, accueillante de Lucienne

« Je me sens un peu magicienne »

« Quand j’ai rencontré Lucienne la première fois, elle m’a paru douce et gentille. J’avais eu deux très mauvaises expériences, avec des vieilles femmes violentes et grossières ; Lucienne était calme, même si j’ai bien senti ses réticences à venir vivre avec moi. Je me suis dit : "On va s’apprivoiser ensemble."

Au début, elle restait prostrée, repliée sur elle-même. Je crois qu’elle avait beaucoup de mal à accepter sa dépendance. Mais, peu à peu, elle a retrouvé la parole, a recommencé à manger et à prendre soin d’elle, à mettre ses bijoux, à se maquiller... Elle danse aussi et, surtout, elle rit. C’est gratifiant de voir qu’elle va mieux grâce à moi. Je me sens un peu magicienne !

Je l’aide dans ses gestes quotidiens, comme sa toilette ou ses vêtements, mais les choses dont elle est encore capable, elle les fait seule. C’est parfois dur, je dois être un peu ferme pour l’empêcher de se laisser aller. Mais tout faire à sa place, ça ne lui rendrait pas service. Je tiens à ce qu’elle reste autonome le plus longtemps possible, pour son bien... et pour le mien.

Lucienne se sent bien chez nous. Elle aime ma cuisine, elle joue souvent avec le chien, et elle adore mon fils, Dorian, qu’elle trouve très beau ! Ce qui ne l’empêche pas d’attendre les appels de ses enfants avec impatience. Il y a beaucoup d’affection entre nous, beaucoup d’amour, mais je ne mélange pas les choses : elle ne fait pas partie de ma famille. Lucienne, c’est mon travail. »


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Josiane, 59 ans, fille de Lucienne

« Ses progrès ont eu raison de notre inquiétude »

« Ma mère vivait seule et elle n’arrivait plus à s’occuper d’elle-même. Elle ne se lavait plus, ne se nourrissait plus, et les visites des voisins n’étaient plus suffisantes. Elle a fait une chute grave, c’est à ce moment-là qu’on lui a diagnostiqué un début d’Alzheimer. Aucun de nous trois - j’ai un frère et une sœur - ne pouvait la prendre chez lui. Nous avons tous nos soucis, notre travail, nos enfants...

De mon côté, c’était aussi un refus sentimental : ma mère a toujours préféré mon frère, et j’aurais ressenti une profonde injustice à devoir prendre soin d’elle alors qu’elle ne l’a jamais fait pour moi.

Malika nous a fait bonne impression. Sa maison était belle et grande, avec un joli jardin, et ma mère avait l’air contente. Pour ne pas la brusquer, nous lui avions dit qu’elle ne resterait là que le temps de se sentir mieux. Quand elle a compris qu’elle ne retournerait jamais dans son appartement, elle a commencé à se plaindre, à dire qu’elle était mal traitée...

Au début, mon frère et moi passions à l’improviste pour voir comment se déroulait le quotidien. Il était clair qu’elle cherchait seulement à nous apitoyer. Mon frère lui a expliqué que c’était soit la famille d’accueil, soit la maison de retraite, et elle a fini par accepter la situation.

Aujourd’hui, elle va beaucoup mieux. Sa bonne santé et ses progrès pour retrouver la parole ont eu raison de nos inquiétudes, et nous sommes soulagés d’avoir pris la bonne décision. »

Propos recueillis par J.B.


Un système méconnu

En France, six mille familles accueillent environ neuf mille personnes âgées ou handicapées [3]. Un système encore méconnu, et qui ne représente qu’une part minime dans la prise en charge de la dépendance.

C’est le président du conseil général qui délivre l’agrément pour devenir accueillant familial, après avoir vérifié le lieu d’habitation des postulants et leur avoir fait passer des entretiens psychologiques pour évaluer leurs motivations. [Le salaire d’un accueillant s’élève à mille trois cent soixante-dix euros par mois minimum (et varie selon le niveau de dépendance et le confort du logement), auquel peuvent s’ajouter les frais d’entretien courants et le loyer pour la chambre.] (voir notre article "Rétribution des accueillants familiaux").

Notes

[1Malika Contassot est accueillante familiale dans les Yvelines et membre de l’association Famidac

[2Jean-Claude Cébula, auteur avec Joëlle Berrhuel, Serge Escots, Catherine Horel et Catherine Sellenet du Guide de l’accueil familial (Dunod, 2000).

[3Source : association Famidac.

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Dernière mise à jour : dimanche 27 novembre 2011

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