"Une idéologie est un système de pensée, sociologiquement construit et déterminé, qui sert de grille de lecture pour la compréhension de la réalité et prétend en rendre compte. Ce système de pensée est conceptualisé ou non, conscient ou non en tant que totalité organisée. Il est généralement partagé et transmis. Il fait partie de l’ensemble culturel" (Schurmans 1997).

En tant qu’objet idéologique, la famille imprègne les idéologies à l’œuvre en accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). par ses configurations et les attentes que l’on peut en avoir. Idéologies qui ont notamment fait évoluer du placement nourricier vers l’accueil familial. Évolution plus profonde que le simple glissement des représentations entre d’une part le placement et l’accueil, et d’autre part le nourricier et le familial.

Du tout placement à l’évitement de tout placement, de la défiance envers la famille au retour vers un idéal familial, de la rupture systématique au maintien des liens à tout prix, de l’institutionnel à sa déconstruction, des systèmes de pensée traversent les pratiques et influencent l’accueil familial.

Quelles représentations de l’assistance maternelle ou de l’assistance familiale sont à l’œuvre ? Quel est le poids de l’évolution des idées, du droit et des pouvoirs ?

Accueil familial ou pas ?

Un premier et classique affrontement idéologique porte sur l’idée même d’accueil familial. En effet, on rencontre des "aficionados", des inconditionnels qui considèrent qu’il n’y a jamais assez d’accueil familial... Que trouvent-ils donc à ce mode de réponse qui se pare à leurs yeux de vertus aussi exemplaires ?

C’est avant tout, la dimension "naturelle" de cette prise en charge, alliant des tonalités chaleureuses et affectives à une recherche d’authenticité et de simplicité caractéristique de notre époque postmoderne. L’opposition à la référence institutionnelle est évidente : son artificialité, voire sa superficialité, la supposée froideur de ses procédures, renforcée par la distance relationnelle que prôneraient certaines déontologies professionnelles, conduiraient à rechercher des solutions différentes.

C’est évidemment méconnaître le fondement essentiellement culturel de la famille, et donc celui de la famille d’accueil, qui doit peu à la nature. C’est également occulter la participation de l’accueilli dans la rencontre, comme facteur favorisant ou inhibant la "combustion" familiale et ses capacités affectives. C’est aussi sous-estimer la complexité familiale à l’œuvre dans cette modalité de prise en charge qui possède d’indéniables qualités, mais sûrement pas celle de la simplicité...

L’accueil familial a aussi ses farouches détracteurs qui fondent notamment leur argumentation sur "l’amateurisme" de ces professionnels, quand bien même ce sont des assistantes maternelles, et à fortiori lorsqu’il s’agit d’accueillants d’adultes, ou quasiment de bénévoles dans certains cas.

À quoi vient s’ajouter la suspicion à l’égard de leurs motivations, et surtout du danger qui consiste à livrer des personnes fragilisées à ces accueillants qui leur veulent du bien. La psychanalyse met en garde depuis longtemps à l’égard de ceux qui veulent le bien de l’autre.

Alors ? L’idéologie moderne de l’institution, pétrie de discours technico-scientifiques, animée par des professionnels compétents et bien organisés, sachant maîtriser leurs affects et leurs désirs pour l’autre ? Ou l’idéologie familiale volontiers perçue comme plus traditionnelle, faite de don de soi, d’altruisme et d’amour réparateur ?

Famille ou pas ?

L’accueil familial est fatalement traversé par les prises de positions idéologiques dont la famille fait l’objet en cette seconde moitié du siècle. On assiste globalement à un revirement des discours. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à écouter les débats actuels sur les problèmes des jeunes et la supposée démission parentale.

Si le choix sur les moyens ne semble pas toujours déterminé, l’orientation est claire : aider, restaurer, soutenir les familles. Si l’on examine les débats sur le « pacte civil de solidarité » ou sur les incidences de la procréation médicalement assistée, force est de constater que, paradoxalement, il s’agit bien de donner des cadres à des situations sociales pour "produire plus de familial".

Il semblerait que, dans les champs sanitaires et sociaux, après une période pendant laquelle la famille a été considérée avant tout sur son versant problématique, elle soit de plus en plus envisagée comme une ressource qu’il est nécessaire d’intégrer aux projets conçus par les professionnels. Est-ce un premier pas vers une position de travail qui consisterait à s’associer aux familles dans la mise en place de leurs projets ?

On peut résumer les deux pôles du conflit idéologique par la formule célèbre "famille, je vous aime ; famille, je vous hais". Considérer la famille comme la cause de tous les maux pousse à éloigner l’enfant ou l’adulte de cette source pathogène. Et pour les tenants les plus acharnés de ce point de vue, ce n’est certainement pas pour aller les remettre dans "la gueule du loup" d’une autre famille... fut-elle d’accueil.

Une fois pour toute la sentence est tombée : « la famille, c’est un problème, comment pourrait-elle faire solution ! ». À l’image de certains accueillis, tellement loyaux à l’égard de leur famille qu’ils haïssent, qu’ils ne peuvent s’autoriser à en aimer une autre.

Mais un amour inconditionnel, résultat d’une trop grande idéalisation de la famille, peut conduire au même résultat. Le professionnel, s’il se réfère à un modèle familial idéal, risque de trouver les familles qu’il rencontre "insuffisamment bonnes", et d’être tenté de proposer des séparations. Ce même modèle ne produit pas pour autant plus d’accueil familial car peu d’accueillants seront à la hauteur des exigences tyranniques de cet "idéal du moi familial".

Dans ce débat, chacun est donc confronté au noyau idéologique des "figures parentales". Irremplaçables icônes paternelles ou maternelles dans le développement de l’enfant séparé ou au cœur de la problématique de l’adulte accueilli, elles sont au centre des discours en accueil familial. La famille d’accueil, par ses caractéristiques réelles, mais surtout par ce qu’elle représente symboliquement pour celui ou celle qu’elle accueille, mobilise un imaginaire massif autour de la thématique parentale.

Les accueillants, de fait, renvoient l’accueilli aux relations singulières qu’il a ou n’a pas avec sa propre famille. Les besoins fondamentaux de l’enfant conduisent spontanément à voir chez ceux qui y répondent des figures parentales. De façon troublante, même lorsque la personne accueillie a deux fois l’âge de l’accueillant, se développent malgré tout avec les accueillants des relations du type "ils sont comme un père et une mère" pour elle.

Les éléments contextuels de l’accueil familial (les accueillant vivent généralement en couple hétérosexuel et sont souvent parents eux-mêmes) connotent fortement le registre parental qui, dans notre culture, est profondément lié à la dimension familiale. Il n’est pas pour autant indispensable d’accueillir "à son domicile" pour faire fonctionner chez un autre une figure parentale, mais ce processus possède une signification particulière en accueil familial car il se développe dans un cadre intime et familier.

Professionnalisation ou pas ?

Quant à la professionnalisation, thème qui traverse l’ensemble des points évoqués précédemment, deux idéologies strictement opposées préconisent leur solution respective. La première ne jure que par la professionnalisation des accueillants pour se garantir de leurs dérives, occultant qu’en matière de relations humaines les garanties restent un idéal vers lequel il faut tendre, en maintenant de façon constante l’interrogation, plutôt qu’en s’en débarrassant par la pseudo-assurance professionnelle que donne un statut.

Ni un diplôme, ni une formation, ni un quelconque statut ne constituent des gages de rigueur, de conscience et d’éthique professionnelles : les dérives affectives ne sont pas l’apanage des familles d’accueil. Travailleurs sociaux, médecins, psychologues, psychanalystes et bien d’autres ont su illustrer ce propos.

Mais ce constat ne dispense en aucun cas de faire évoluer la professionnalisation des accueillants, afin de développer la qualité des prises en charge, par une amélioration de leur statut, une meilleure reconnaissance de leur place et un accompagnement adapté de leur pratique.

À l’inverse, il y a ceux que l’on pourrait, sans trop d’exagération, qualifier de "rousseauistes de l’accueil familial". La famille serait " naturellement bonne", entendez par là, naturellement accueillante, éducative, thérapeutique, et il serait essentiel de la préserver de toute démarche de professionnalisation susceptible d’entacher ses vertus intrinsèques.

Place de l’accueil familial et idéologies

De nombreuses idéologies sont à l’œuvre, plus ou moins imprégnées par les traces de l’histoire et par l’évolution des savoirs, du droit et des idées. Plus ou moins souterraines et repérables, imbriquées les unes dans les autres, elles influencent les politiques, les décisions, les modalités de travail et les positions des professionnels.

Quelques-unes concernent directement la famille. Elles oscillent entre le refus de la famille en tant que lieu d’aliénation et le retour vers elle et ses valeurs humanisantes, entre la substitution et la suppléance, entre la rupture et le maintien des liens, entre l’amour et la réparation, entre la limitation de l’autorité parentale et l’affirmation et le respect des droits des parents, jusqu’à l’élaboration et à la reconnaissance des droits des enfants...

D’autres concernent les options de travail qui cheminent du bénévolat à la professionnalisation des accueillants, de la polyvalence des tâches à la spécialisation des intervenants, de la déformation des accueillants à leur indispensable formation, de la naïve spontanéité à l’élaboration de leurs pratiques professionnelles...

Certaines renvoient aux politiques d’action sanitaire et sociale dont les présupposés alimentent des débats qui opposent pratiques privées d’accueillants et dispositifs ou même services organisés d’accueil familial, qui hésitent entre banalisation d’une activité d’accueil et spécialisation d’une pratique de soin, ou à autre niveau qui opposent le tout établissement au tout accueil familial, qui insistent sur les coûts des modes d’hébergement et l’économie supposée de l’accueil familial, et s’égrènent du social au thérapeutique, de l’hébergement et du nourrissage à l’éducation et à la mise en scène de figures parentalisantes, de l’organisation de réponses sociales au traitement des dysfonctionnements des relations parents-enfants, de l’évaluation des besoins des accueillis à l’analyse des indications, voire d’une réponse de proximité à l’aménagement du territoire...

La liste ainsi schématiquement dressée constitue un rapide florilège des idéologies à l’œuvre, et emprunte toutes les nuances des représentations individuelles et des sciences sociales. Mais comme les idéologies ne sont jamais acontextuelles, elles s’enracinent également dans des réalités politiques, des situations économiques, des référentiels théoriques. Et comme elles ne sont jamais ineffectives, elles justifient les choix, les orientations, les enthousiasmes et les réticences.

En repérer les axes et les influences concrètes présente l’intérêt de situer les engagements actuels ainsi que les limites ou la relativité des modes d’action que l’on se donne.

L’analyse des pratiques permet donc de repérer les idéologies dominantes qui ont accompagné l’évolution de l’accueil familial. La lisibilité en est plus aisée pour l’accueil familial des enfants que pour l’accueil familial des adultes. Elle est d’autant plus grande qu’un groupe social est concerné et organise des réponses identifiées. Les priorités à l’égard d’enfants en danger ou de parents en difficulté obligent à développer des réponses repérables, alors que les solidarités à l’égard des adultes ne demandent qu’un contrôle social peu assimilable à une pratique avérée d’accueil familial.

Autant de pôles et de références qui traversent toutes les pratiques d’accueil familial et doivent être élaborés par leurs acteurs professionnels afin d’affirmer que l’accueil familial est une pratique sociale, un soin délivré à un enfant séparé ou à un adulte en difficulté.

bibliographie

Schurmans D. "Familles, idéologies", in L’accueil familial en revue, n° 3, juin 1997

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 28 août 2012

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