29 - Liens

Idéologie du lien et pathologie -
Aménagement des rencontres et pratiques professionnelles -
Liens et familles d’accueil

Faut-il parler du lien ou des liens ? Privilégier le singulier ou le pluriel ? La question peut sembler superfétatoire, et pourtant elle dépasse le simple exercice de style.

A y regarder de près, il semble bien que lorsqu’on parle en accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). de "maintien du lien", il s’agit du lien de filiation à l’exclusion de tous les autres. Le lien et son maintien font référence à la spécificité, à l’unicité du lien parents-enfants, celui-ci prenant de fait une valeur surajoutée. L’idéologie n’est alors plus loin de maintenir l’enfant au sein de sa famille, aux dépens des risques encourus.

Le pluriel sera donc ici privilégié pour rendre compte de la diversité des liens qui se nouent et se dénouent en accueil familial. Il est à ce propos intéressant de constater l’engouement actuel pour ce vocable (on parle de plus en plus de lien social) alors même qu’il n’existe aucune définition du concept.

Idéologie du lien et pathologie

Les cliniciens ont d’ailleurs tendance à préférer au terme de lien le concept "d’attachement" mieux repéré et surtout mieux défini. On ne trouve d’ailleurs dans le dictionnaire de psychologie qu’une définition succincte du lien, et encore dans un contexte précis, celui du « double lien », c’est-à-dire de la double contrainte. L’exemple cité est celui de l’hostilité de la mère pour un enfant non désiré, hostilité transparaissant dans ses attitudes malgré ses protestations d’affection.

Le double lien, en psychologie, est donc une situation inextricable, enfermante pour les intéressés, et il apparaît évident à tout professionnel que bon nombre de familles aidées sont en effet dans ce registre de l’impossibilité à vivre ensemble autant qu’à se séparer.

Pour parler de liens, il faut donc les qualifier, repérer les facettes positives mais aussi négatives qu’ils peuvent révéler. Le dictionnaire nous le rappelle : les liens unissent, traduisent des affinités, une appartenance ; ils peuvent être d’affection, de solidarité, mais aussi de convenance, d’intérêt, des liens d’assujettissement, des garrots, des ligatures...

Repérer la teneur des liens parents-enfants devient donc l’un des enjeux de l’accueil familial. La phrase "ils sont attachés à leur enfant" ne traduit en soi rien de la nature et de la qualité des liens existants. Elle permet seulement de constater qu’il ne s’agit pas d’indifférence, que des émotions sont à l’œuvre qu’il va falloir comprendre. Il est donc moins question, dans l’accueil familial, de "maintenir le lien " à tout prix que de "soigner des liens" parfois pathogènes.

A un autre niveau, l’accueil familial crée des liens auxquels il est nécessaire d’être attentif pour en démêler les fils. Les liens qui se tissent entre accueillants et accueillis sont indéniablement une traduction de leur capacité à vivre ensemble et des efforts que chacun a dû consentir pour s’habituer, composer, être avec. Mais en tant qu’ils sont l’expression des modes relationnels que chacun entretient avec l’Autre, et parfois laissent entrevoir les carences ou les distorsions des liens primaires établis dans l’enfance, ils constituent également un moyen d’accès aux difficultés interactionnelles dans lesquelles se débattent les familles d’accueil et les accueillis. En faire l’analyse et en aider l’élaboration relèvent des intervenants.

Aménagement des rencontres et pratiques professionnelles

En ce qui concerne l’accueil familial d’enfants, les textes mentionnent quant aux parents (article 375-7) : un "droit de correspondance et un droit de visite. Le juge en fixe les modalités et peut même si l’intérêt de l’enfant l’exige, décider que l’exercice de ces droits, ou de l’un d’eux, sera provisoirement suspendu."
Le législateur protège donc à priori le maintien des liens, évitant les éloignements abusifs qui ont marqué l’histoire des placements.

Mais le droit, restant dans son rôle, ne pose pas d’injonction de soins. Pour autant, cette position favorable au maintien des relations ne prend sens que si les services traitent les dysfonctionnements familiaux. A ce titre, la tendance récente à accompagner les visites parents-enfants constitue une avancée qui permet de soutenir la relation établie, d’en décrypter les dérapages, voire d’y remédier.

Ces pratiques d’accompagnement restent toutefois encore trop modestes si l’on en croit les chiffres de l’étude menée par l’IFREP (Cébula, Horel 1994). En effet, sur 78 départements, quatre seulement avaient systématisé la présence d’un travailleur social lors des rencontres parents-enfants, dans les premiers temps de la séparation.

Dans le même ordre d’idées, il conviendrait de s’interroger sur les séparations précoces, dans la mesure où les liens n’ont pas eu le temps de se mettre en place. La périodicité des visites, leur fréquence plus ou moins rapprochée dans le temps, l’âge de l’enfant vont être des données essentielles pour que la trame des liens se tisse. Il ne s’agit plus d’un maintien des liens mais d’une véritable création des liens d’attachement.

A juste titre des auteurs comme Pierrehumbert viennent nous rappeler que les "liens ne sont finalement pas tellement déterminés par notre nature humaine, mais plutôt qu’ils se construisent, et donc qu’ils sont contingents".

Liens et familles d’accueil

Contingents et donc pluriels, dépendants des rencontres mais aussi des "gestes, jeux et rituels de la vie quotidienne", ce qu’Irène Casati, Candilis-Huisman et d’autres ont appelé "la naissance de l’amour partagé". Leurs conclusions méritent d’être rapportées car, bien comprises, elles ne sont pas sans incidence sur les pratiques d’accueil familial d’enfants autant que d’adultes. "Les relations entre la mère et son bébé, et entre le père et son bébé, débutent chaque jour dès qu’il se réveille selon un cérémonial qui va se dérouler tout au long de la journée... Ce rituel est très important car il lie l’un à l’autre à travers des situations concrètes vitales, et c’est à partir de lui que l’enfant établira peu à peu ses propres repères".

Ce rituel hautement individuel, typique de chaque famille, et adapté à chaque enfant particulier, peut aussi être exercé par des familles d’accueil. Il faut donc rappeler que les liens d’attachement parents-enfants ne sont pas exclusifs, qu’on peut s’attacher à plusieurs personnes simultanément.

Depuis longtemps, l’accueil familial fonctionne sur le mode de l’exclusion d’une des parties : les parents ou la famille d’accueil. Il exacerbe et radicalise ainsi les conflits, instituant à son corps défendant des comparaisons entre les deux familles rivales auprès de l’accueilli, cristallisant chez ce dernier ce que l’on a appelé des "conflits de loyauté".

Pour s’en protéger, on a longtemps dit aux familles d’accueil "de ne pas s’attacher" aux enfants placés, tout en leur disant par ailleurs "faites avec eux comme avec vos enfants". On retrouve là une illustration de la double injonction, ce double lien (au sens psychologique défini plus haut) ou message contradictoire, fréquemment répété, enfermant deux ou plusieurs personnes dans une situation impossible.

Rarement les études scientifiques ont analysé la spécificité des liens accueilli-famille d’accueil, si ce n’est sur son versant négatif, celui de la rivalité entre les familles.

Le très beau titre de Casati/Candilis, précédemment cité, "naissance de l’amour partagé" pourrait être une piste féconde de réflexions : comment un enfant placé se construit-il entre deux familles ou plutôt avec deux familles ? Comment un adulte accueilli crée-t-il des liens avec "sa" famille d’accueil... ? Quelles sont les particularités, les spécificités de chacun de ces liens ? Comment les reconnaître comme différents, mais non contradictoires ou opposés ? Comment les soutenir, les protéger, aider à leur élaboration, y compris dans la séparation ?

Aujourd’hui, lorsqu’un enfant placé quitte sa famille d’accueil pour une institution, ou pour retourner dans sa famille, le flou, voire le silence, règnent sur l’aménagement de ces liens créés au fil du temps. Faut-il les maintenir, les laisser au hasard des désirs des uns et des autres, mais dans ce cas, le désir de l’enfant pourra-t-il se faire entendre ? La convention des droits de l’enfant de 1989 n’évoque en son article 9-3 que la situation de l’enfant de parents divorcés, et reconnaît à celui-ci le "droit d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents".

Pour l’enfant placé qui a également créé des liens au quotidien avec sa famille d’accueil, quels droits peut-on penser pour demain ?

bibliographie

Cébula J.C., Horel C. "Le placement familial de l’aide sociale à l’enfance", édition du Service de l’Information et de la Communication du Ministère des Affaires Sociales, de la Santé et de la Ville, 1994

Dekeuwer-Défossez "Les droits de l’enfant", QSJ ,1993

Pierrehumbert B. "La situation étrange", Devenir 4, 1992

Robin/Casati/Candilis-Huisman "La construction des liens familiaux pendant la première enfance", PUF, 1995

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 28 août 2012

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