34 - Problématique de l’accueil familial

Problématique et séparation - La problématique à l’origine du placement -
La problématique famille d’accueil-enfant - Donner sens à la problématique

L’expression "problématique du placement familial" désigne selon son auteur, Myriam David, l’ensemble des forces psychodynamiques conflictuelles et interactives qui se développent entre l’enfant, ses parents, sa famille d’accueil et les intervenants au cours de sa prise en charge. Cette problématique, inhérente à toute situation d’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). , est constituée de multiples facteurs dont la complexité exige une lecture et une analyse pluridisciplinaires.

La "problématique de l’accueil familial" est donc principalement issue d’une conceptualisation de l’accueil d’enfants, de leur "élevage" par deux familles et de ses enjeux particuliers. Le concept renvoie à la nécessité de penser des séparations afin de traiter des dysfonctionnements de la parentalité. Mais outre la séparation en tant qu’acte fondateur qui se rapporte plus particulièrement aux besoins des enfants, c’est la rencontre dans ce qu’elle ouvre du rapport à l’Autre qui traverse tous les dispositifs d’accueil familial et forme l’épicentre de sa problématique. Ainsi, les divers mouvements qui affectent et dont sont acteurs les familles d’accueil, les accueillis, leur parenté et les intervenants, tissent un faisceau de questionnements similaires quels que soient l’âge et les difficultés des accueillis.

Ancrée au cœur de l’accueil familial, la problématique est en fait tramée par les multiples problématiques complexes que sont les processus d’attachement, d’appropriation, d’appartenance, de couplage et de répétition, la culpabilité de parents, la toute-puissance ou la survalorisation d’accueillants, ainsi que les conflits de loyauté dans lesquels sont empêtrés des accueillis, et la rivalité entre accueillants et parents, ou entre accueillants et intervenants, qui se pose en terme de savoir et de compétences.

Problématique et séparation

La souffrance subie par l’enfant auprès de ses parents est à l’origine d’une mesure de séparation. Les défaillances symboliques répétées des parents se sont traduites par des manquements à l’égard de l’enfant ou par des passages à l’acte qui ont nécessité l’intervention d’un tiers. Les parents n’ont pu tenir une place structurante, ayant été eux-mêmes, en leur temps, l’objet d’un traumatisme qui a entravé leur maturation psychique.

La séparation suscite des angoisses de perte et d’abandon de part et d’autre. De plus, le placement dans une famille d’accueil est vécu comme le partage de l’enfant entre deux familles, provoquant un conflit interne chez celui-ci. Les rivalités entre les parents et la famille d’accueil sont ainsi alimentées par le double attachement de l’enfant.

Dans ces situations, il est difficile d’établir ou de rétablir des relations avec des parents qui refusent souvent toute tentative de structuration, ne respectent pas les règles édictées et s’expriment par des mouvements agis et successifs de reprise, d’accaparement, de rejet, dans une violence émotionnelle qui brise tout espoir pour l’enfant d’acquérir un espace de liberté, une meilleure autonomie que la leur.

Chacun est malmené (enfant, juge, famille d’accueil, éducateur...) dans un système de tensions qui provoque des ruptures de liens, et pervertit la parole par son utilisation contradictoire et manipulatrice entre les divers partenaires. La gestion de ces tensions demande le travail permanent d’une équipe auprès de l’enfant, de ses deux familles, et de l’entourage social tout au long de l’accueil familial.

La problématique à l’origine du placement

On retrouve des traits communs à toutes les situations familiales dans lesquelles une séparation physique s’impose car la séparation symbolique n’a pas eu lieu. Les relations parents-enfants s’y caractérisent par un attachement pathologique associé à une angoisse de séparation. Des manifestations d’intolérance en écho s’organisent entre parents et enfants. Par des attitudes de négligence, des abandons, des mouvements de violence ou de dépression, le parent montre qu’il n’est pas en mesure d’apporter à l’enfant sécurité, bien-être et encouragement à grandir. L’enfant souffre, et sa souffrance se manifeste par des arrêts, des retards de développement, des troubles psychosomatiques, et plus tard par de l’agitation, des troubles de l’attention ou de la personnalité.

Joyce Mac Dougall analyse ainsi les dangers pour l’enfant à être l’otage de la problématique psychique de ses parents : "Si le théâtre interne des parents les amène à utiliser l’enfant, son corps et son esprit, pour combler leurs propres manques narcissiques, voire pour régler quelques comptes mortifères avec le monde interne qui est le leur, il y a grand risque que cet enfant magique et mégalomane ne reçoive jamais l’aide qui lui est indispensable pour affronter l’impensable altérité et l’inacceptable différence des sexes et des générations. Du même coup, lui seront refusés les biens suprêmes qui récompensent le renoncement à l’impossible, à savoir le droit à une existence séparée, à une identité subjective et sexuelle, bref, l’accès au désir".

L’attachement pathologique, marqué par des manifestations de rapprochements corporels surexcitants ou étouffants associés à une angoisse importante de séparation, ainsi que les attitudes d’oscillation entre l’attirance et le rejet, créent entre l’enfant et ses parents une situation à la limite du supportable qui peut à tout moment basculer dans la crise.

Les intervenants, amenés à aider ponctuellement les parents, s’affrontent souvent autour de la nécessité du placement. Ces conflits peuvent parfois déboucher sur une impasse lorsque l’un des intervenants se trouve identifié aux manifestations d’attachement, et l’autre exposé aux manifestations d’intolérance et de souffrance.

Leurs positions symétriques ne permettent plus à la mesure de séparation d’être investie dans sa fonction symbolique. Elle est alors renvoyée à une réponse agie sur le mode du rapt, de l’arrachement ou de la protection en fonction des idéologies, des croyances ou des représentations que se sont forgées les professionnels quant à ce que serait le bien d’un enfant ou une "bonne famille".

Il est difficile de prendre en compte l’association indissociable et paradoxale du couple "attachement-tolérance" qui forme une entité, et de résister à la tentation du clivage entre l’intérêt de l’enfant et l’intérêt du parent qui semblent s’exclure mutuellement.

Dans la mise à distance, c’est la structuration des relations parents-enfants qui est recherchée. Elle passe par la compréhension de la problématique globale grâce à la confrontation de toutes les personnes connaissant l’enfant et ses parents, par la reconnaissance des points de vue contradictoires qui s’expriment, et par leur mise en lien avec la conflictualité interne et interactive parents-enfants à traiter.

La décision de séparer doit pouvoir être soutenue auprès des parents et de l’enfant en des termes capables de traduire la pensée qui a conduit à souhaiter pour l’enfant un projet éducatif différent de celui qu’il a connu jusqu’à présent. "Ajuster le tranchant de l’acte au tranchant de la parole, c’est rendre la loi signifiante ; c’est une amorce de symbolisation qui a jusqu’à présent fait cruellement défaut" (Hervé Jaoul).

La problématique famille d’accueil-enfant

En quoi consiste l’offre d’accueil d’une famille ? Quel accompagnement de l’enfant dans sa problématique peut-elle proposer ? Une définition possible du métier de famille d’accueil pourrait se rapporter notamment aux fonctions d’éducation et de soins. Deux missions impossibles pour Freud. Ce sont certes des gageures, et il pourrait être redoutable pour une famille d’accueil de se prendre ou pour un éducateur ou pour un soignant.

De fait, qu’attendre d’une famille d’accueil ? On peut sans doute se référer au concept de "holding" qui désigne pour D.W. Winnicott la façon de tenir un enfant, et plus généralement la manière dont la mère s’adapte aux besoins du nourrisson dépendant, créant pour lui un univers facilitant.

Or, ce qui s’applique aux bébés peut également s’appliquer aux enfants plus âgés, et dans une certaine mesure aux adultes lorsqu’ils se trouvent dans une situation analogue de dépendance, c’est-à-dire dans la nécessité de compter sur quelqu’un, de déposer en lui certains aspects de leurs fragilités personnelles. Une telle relation exige la rencontre avec une personne fiable, dont on peut dépendre.

Les soins pourraient se définir ici comme la rencontre entre un besoin de dépendance et une offre de fiabilité dans une relation qui demande que soit reconnu le besoin mutuel de chacun, en l’occurrence de la famille d’accueil et de l’accueilli. Être professionnellement fiable ne veut pas dire être infaillible, c’est davantage être constant, protéger l’autre de l’imprévisible, avoir des repères, un rythme ; c’est donc être soi-même dans une relation qui prévient de l’angoisse ou aide à la supporter, ce à quoi concourent en principe la vie de famille, l’institution, la formation.

Pour les familles d’accueil existe un risque de confusion entre vie professionnelle et vie privée. Leurs motivations à être une bonne famille, voire une famille idéale, sont sous-tendues par un désir de se faire aimer de la personne qu’elles accueillent, ce qui les rend vulnérables sur les aspects affectifs transférentiels liés à leur métier. Elles disposent en outre d’une capacité singulière à se mettre à la place de l’autre, ce qui leur permet d’éprouver la sympathie et l’empathie requises pour remplir leurs fonctions.

Mais cette capacité d’identification n’est pas exempte du danger de se laisser envahir, fasciner, engloutir par l’enfant ou l’adulte accueilli. Aussi n’est-il pas souhaitable qu’elles aient un trop grand besoin d’aimer, de donner, d’éduquer ; pas plus qu’il n’est souhaitable qu’elles tiennent à distance leurs difficultés personnelles pour ne chercher par exemple qu’à "combler" les enfants ou les adultes qui leur sont confiés afin de se prouver que ce qu’elles ont à donner est bon.

Les familles d’accueil les plus désireuses d’accueillir peuvent se trouver limitées dans leur accueil par ce désir même. Celui-ci peut les rendre incapables de supporter les réactions de refus ou les comportements d’intolérance des accueillis. Le métier des famille d’accueil exige d’elles la capacité à supporter la frustration répétée, alors que l’obsession de la réussite et la recherche de la perfection peuvent conduire à une sorte d’acharnement redoutable autant pour celui qui en est l’objet que pour celui qui en est l’acteur.

Donner sens à la problématique

Considérer que les enfants ou les adultes accueillis sont dans une situation de dépendance ne doit pas conduire à leur dénier toute autonomie, même potentielle. Il s’agit au contraire de leur procurer les moyens de conquérir une meilleure élaboration de leurs affects, une plus grande distanciation, une certaine autonomie, une identité subjective.

Il n’est pas possible de juger objectivement les soins et l’éducation en termes de réussite ou d’échec. Lorsque sont décrits, au cours des réunions institutionnelles, les changements produits chez un accueilli par la vie en famille d’accueil, ces résultats ne sont ni quantifiables, ni spectaculaires. Ils se produisent "petits bouts par petits bouts", "jour après jour", et sont faits de "petits riens" à saisir dans le registre de la "mise en route" des processus de symbolisation, voire de la capacité à s’inscrire dans le lien social.

D’une manière générale, on pourrait dire que la problématique de l’accueil familial est traversée par l’association infernale "attachement-intolérance" qui caractérise la relation parents-enfants dans les familles où la triangulation symbolisante est impossible et dont les effets secouent les différents partenaires pendant toute sa durée.

Les missions d’éducation et de soins déléguées aux familles d’accueil les confrontent à des questionnements internes sur leur désir d’aider l’autre, et les renvoient aux modes de résolution de leur propre problématique.

Dans une perspective thérapeutique, la complexité des problématiques oblige chacun, familles d’accueil et intervenants dans leur sphère professionnelle respective et en articulation avec les autres, à occuper sa place et sa fonction afin de développer une capacité, non pas à répondre à tout et de tout, mais à proposer, penser, tenir et soutenir un projet qui réponde à une évaluation des causes et des besoins, et qui englobe les mouvements psychiques des partenaires impliqués.

Là où sont fixées mutuellement les places et les fonctions de chacun, là où les limites sont indiquées et respectées, les parents peuvent en tirer quelques bénéfices, et l’enfant quelques repères dans sa recherche d’une identité de sujet pris dans un conflit entre appartenance et dépendance. C’est dans la différence entre l’histoire du parent et celle de l’enfant qu’une dynamique subjective nouvelle pourrait apparaître. Par la séparation, il ne s’agit que de permettre que se fasse un deuil, "celui de l’enfance perdue".

bibliographie

Cartry J. "Petite chronique d’une famille d’accueil", Dunod, 1996

David M. "Le placement familial : de la pratique à la théorie", ESF, 1989

Jaoul H. "L’enfant captif", Editions universitaires, 1991

Mac Dougall J. "Théâtre du je", Gallimard, 1982

Winnicott D.W. "Conversations ordinaires", Gallimard, 1988

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mardi 28 août 2012

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