La notion de projet est largement répandue dans les champs sanitaires et sociaux : pédagogie du projet, projet pédagogique, d’établissement, d’insertion, projet individuel de soin. Qu’il s’agisse de l’usager ou de ceux qui en ont la charge, chacun doit être en mesure de formuler un projet.

Si, avant d’engager une action, l’intérêt de savoir ce que l’on veut faire n’est pas à démontrer, la dictature du projet devient source d’exclusion pour ceux qui ont du mal à le construire selon les critères canoniques en vigueur. Projet sésame donc qui laisse à la porte des institutions ceux qui ne le détiennent pas.

Le concept de projet contient trois idées indissociables.

  • Tout d’abord, un projet implique de se représenter une situation actuelle et de se projeter dans une situation à venir, ce qui suppose d’être en mesure de produire un ensemble de faits pertinents, de les ordonner selon une hypothèse et de penser une problématique.
  • Vient ensuite l’intention fondée sur cette problématique afin que le projet devienne un objectif.
  • Enfin il est nécessaire de décliner les moyens (plan et marche à suivre) et d’anticiper la chronologie pour atteindre l’objectif visé.

Il est évident qu’une certaine cohérence entre ces trois aspects est indispensable. Les ambitions se trouvent ainsi réduites : on ne peut tout viser. Fixer des limites permet de déterminer des objectifs et de s’y tenir. De plus, une double articulation est introduite : entre le monde interne des pensées, des idées, des affects, des désirs, des sentiments et le monde externe de la réalité d’une part, et entre le présent et ce qu’il contient de passé en lien avec l’avenir d’autre part.

Un projet implique de traiter les éléments qui le constituent de façon synchronique et diachronique. Que va-t-il mobiliser dans le même temps et au fur et à mesure de son déroulement ?

Projet et accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale).

Ces caractéristiques valent pour tous les types de projets et dans tous les domaines. Mais qu’en est-il en accueil familial ? L’accueil familial est-il un projet en soi ? Est-il nécessaire d’avoir un projet pour chaque accueil en famille ?

Considérer l’accueil familial comme un projet consiste à confondre la fin et les moyens. Pour un accueilli, l’accueil familial ne saurait être une finalité. Il doit, au contraire, rester exclusivement un moyen pour grandir, aller mieux, s’insérer, vieillir, devenir ou rester un tant soit peu sujet.

L’accueil familial conçu comme un projet en soi revient à ne pas avoir de projet car alors point de problématique puisque la réponse préexiste à la question : famille d’accueil. Plus la peine de clarifier l’objectif visé et d’en étayer les intentions puisque le projectile devient la cible, et que ce non-sens trouvera sa justification dans le chapelet des vertus génériques de l’accueil familial. Quant aux moyens à mettre en œuvre, ils sont dans ce cas fort limités et orientés par l’accueil familial, et non par les besoins de l’accueilli. Enfin, pour le plan et son “ tempo ”, pas de souci, on connaît la musique.

L’accueil familial comme projet, c’est oublier qu’il ne s’agit pas seulement de familles d’accueil et d’un temps aboli sans relief ni lendemain. C’est perdre la dimension d’un dispositif d’aide aux accueillis qui oblige à inventer une démarche dans laquelle différents professionnels sont mobilisés.

Chaque accueil familial nécessite d’articuler du temps, des espaces et des professionnels. Le temps d’avant l’accueil familial, empreint de souffrance et de nostalgie, doit s’articuler avec celui de l’attente de l’accueil, nourri de craintes et de promesses. L’accueil familial ne peut s’économiser ce nouage au présent : le temps du projet.

L’accueil familial nécessite aussi d’articuler différents espaces : les lieux familiaux évidemment, et les espaces institutionnels. Le succès de ces articulations dépend étroitement de la qualité du nouage de l’institutionnel avec le familial. Dans cette fonction de nouage, le projet soutenu par des professionnels avertis tient une place prépondérante.

Pas d’accueil familial sans projet

L’accueil familial a une double tendance simultanément centrifuge pour l’imaginaire et centripète pour le symbolique. Centrifuge, car la situation artificielle et anormale de l’accueil familial pousse l’imaginaire de chacun à partir “dans tous les sens” pour produire une narration qui rende le déplacement supportable. Et centripète pour le symbolique, car le besoin de reconnaissance des familles d’accueil pousse à centrer leur place de façon valorisante comme une légitimation de la bonne réponse qu’elles offrent. Processus qui a pour effet de renforcer les clivages de “bon et mauvais objet” entre les différents acteurs.

Ces deux tendances réclament de contenir cet imaginaire débordant, de lier les processus internes avec la réalité, et d’ancrer les évènements de l’accueil familial dans une chronologie qui permettra à chacun de s’inventer une histoire ouverte sur « du possible ».

En ce sens, le projet a une fonction de référence qui oriente l’accueil, contribue à sa construction, et lui donne une signification rendant lisibles les évènements qui émergent. Dépositaire et garant du sens, le projet est une pierre de Rosette qui permet le décryptage des nombreux hiéroglyphes de la vie quotidienne.

Le projet constitue également une médiation grâce à laquelle les différents acteurs de l’accueil pourront prendre place dans une parole à la fois commune et singulière, partagée et personnelle. Le projet, pierre en forme de coin, est ici la clé de voûte qui tient ensemble les éléments incontournables et conflictuels de l’accueil familial. De leur articulation dépend l’issue du séjour.

Vecteur de la flèche du temps, le projet permet la mesure et l’interrogation de l’inscription temporelle d’un accueil. Le projet est le sable, l’équipe le sablier. Le temps qui passe s’apprécie par rapport aux objectifs, aux ressources et aux difficultés singulières de chaque projet, et non dans la scansion d’un calendrier institutionnel, étranger au rythme interne de la situation. Une telle orientation de travail incarnerait un véritable déni paradoxal de la richesse que peut offrir l’accueil familial par la désinstitutionnalisation qu’il permet.

Enfin, c’est en référence au projet qu’un terme à l’accueil familial est pensable. C’est la pierre qui borne le champ : au-delà commence autre chose. Doter un accueil familial d’un projet inclut d’emblée sa limite. Matérialiser un espace avec du dedans et du dehors, de l’avant et de l’après, c’est s’autoriser à penser et à supporter les inéluctables séparations.

Pas de projet sans évaluation

Pas d’accueil familial sans projet suppose de prendre le temps de le construire avant sa mise en place, notamment par une réflexion sur les indications et sur le bien-fondé de l’orientation. Indication, orientation et projet, bien que souvent utilisés dans des acceptions voisines, ne recouvrent pas les mêmes réalités. Un réel souci d’élaboration d’un projet en accueil familial impose de clarifier ces trois termes et de les articuler.

L’indication ne peut valoir orientation. Ainsi, l’indication de séparation d’un enfant et de ses parents ne recouvre pas pour autant l’orientation en famille d’accueil. Pas plus que, pour une personne âgée dépendante, ne pas pouvoir rester à son domicile constitue une destination vers l’accueil familial. Si, indiquer, c’est être en mesure d’énoncer une problématique, l’orientation est l’amorce d’un projet.

Mettre au travail un projet consiste à ré-interroger l’indication en tant qu’identification d’une problématique, et l’orientation qui est le début de réponse à cette dernière. La mise au travail du projet vise à établir des correspondances entre la problématique et l’accueil familial : en quoi fait-il réponse ? Elle vise aussi à vérifier l’absence de contre-indications à cette orientation : en quoi ne va-t-il pas poser davantage de problèmes qu’il ne va en résoudre ?

Mais, pas plus que l’accueil familial, le projet n’est une fin en soi. Il est un outil pour se repérer et cheminer tant que la rencontre dure et qu’elle est pertinente. Autrement dit, un projet s’interroge régulièrement, s’abandonne sans remords, se modifie autant de fois que nécessaire. Il faut savoir faire un projet pour en changer. S’il y a lieu de construire un projet d’accueil familial, c’est aussi pour en élaborer d’autres.

Il est donc indispensable de prévoir des procédures d’évaluation, régulières et souples, qui soient capables de mesurer l’écart entre le dernier point de référence et la situation actuelle, et d’en analyser le résultat. Faut-il poursuivre ? Pour faire quoi ? Et que faut-il modifier ? Faut-il arrêter ? Quelles significations et quel impact sur les acteurs ? Avec quelles suites pour l’accueilli et pour les accueillants ?

Un tel processus d’évaluation n’est cohérent que s’il s’appuie en permanence sur la spécificité de l’accueil familial pour lequel le projet est toujours difficile à décliner tant il dépend, entre famille d’accueil et accueilli, des aléas d’une rencontre qui se cherche entre imaginaire et réalité. Rencontre construite par des attentes, des représentations qui amènent ses acteurs à vivre des espaces de temps et des interactions totalement différents de ceux des programmes institutionnels.

L’accueil familial est tributaire des rencontres, de leur devenir, et de la capacité de chacun à vivre avec l’autre. Cette grande part d’imprévisible empêche de projeter précisément les étapes et la forme définitive d’un projet. Le travail de mise en forme est donc à reprendre, à réorganiser au fil du temps. Car, quelle que soit la durée d’une prise en charge, de quelques semaines à plusieurs années, l’accueil familial est un système à très forte entropie qui nécessite régulièrement de recentrer les besoins, les désirs, les ressources et les limites des uns et des autres.

Le projet structure l’accueil familial en interrogeant constamment les places et les fonctions afin que chacun puisse se détacher de son propre projet, de ses motivations ou de ses réflexes professionnels qui, parfois, poussent à méconnaître ou à nier les besoins, les désirs ou les projets de l’autre.

Si la principale fonction du projet en accueil familial consiste à lier et contenir, c’est-à-dire à construire de l’articulation entre tous les acteurs, chaque type d’accueil nécessite, par la problématique qui le sous-tend, une attention toute particulière. C’est notamment dans les situations où l’accueil familial semble aller de soi que cette vigilance doit s’exercer.

Tout projet d’accueil est un projet de soin

Cette vigilance oblige à se dégager des représentations traditionnelles afin de projeter les capacités des familles d’accueil et des dispositifs à répondre aux besoins de populations pour lesquelles ce type d’orientation aura été un choix. En ce sens, tout projet d’accueil est un projet de soin.

Les situations d’enfance malmenée, de parentalité mal engagée, de dépendance sociale et affective nécessitent des soins. Soigner au sens d’accueillir, protéger, s’occuper de, penser à, veiller sur, en lien avec les notions de prise en charge, de responsabilités, d’attention, de sollicitude à l’égard de, dans le cadre d’une relation où il doit être possible de dépendre de quelqu’un. Winnicot définit le soin comme la rencontre entre la fiabilité et la dépendance dans un projet porté par des personnes humaines et professionnelles.

Un projet de soin afin de donner toute leur place aux familles d’accueil. Porteur d’un projet familial et de désirs pour l’accueilli, la famille, artisan incontournable des processus thérapeutiques, ne peut être tenue à l’écart. Non seulement, il est évident qu’elle doit être associée à tout projet, mais sa participation permet de traiter un tant soit peu les effets iatrogènes de l’accueil familial. Chacun sait en effet combien cet espace de soin peut également devenir lieu d’enfermement pour des accueillis qui n’ont pas d’autre salut que la famille d’accueil. Pourquoi pas ? Mais qu’en est-il alors du projet ? Et quel sens donner à cette situation ?

Pour l’accueilli, le degré d’implication dans le projet dépendra fortement de sa capacité à comprendre et maîtriser les enjeux de sa situation. Dans tous les cas, il est indispensable de faire participer l’accueilli à son projet d’accueil. Il s’agit d’un levier thérapeutique qui permet d’interroger sa place, son identité et sa fonction dans une famille d’accueil.

En ce qui concerne les parents, il est difficile, compte tenu de la grande diversité des situations, de fixer des règles générales. Cependant, les sentiments de culpabilité et d’éventuelle rivalité avec les accueillants sont susceptibles de générer des rétroactions négatives déstabilisantes, voire destructrices, de la dynamique et des bénéfices de l’accueil familial : directement par des interventions auprès des uns ou des autres ; ou indirectement via l’introjection de ces positions par l’accueilli et sa loyauté à l’égard de ses parents.

De tels processus obligent à associer les parents chaque fois que cela est possible. Et, dans certain cas, leur adhésion et leur participation au projet devraient être une condition sine qua non.

Enfin, les autres partenaires institutionnels, internes ou externes au service ou à l’institution gérant l’accueil familial, devraient également participer activement à cette mise au travail du projet d’accueil, afin de limiter les inévitables sentiments d’exclusion, de compétition et de disqualification mutuelles entre professionnels qui nuisent et handicapent sa réalisation.

Contribuant à sortir l’accueil familial de l’intimité des familles, et donnant une envergure sociale ou médicale à cette aide apportée à des enfants et à des adultes, le projet se formalise le plus souvent dans un contrat d’accueil. Le projet et son contrat contribuent à construire un cadre de travail présent aujourd’hui dans la plupart des dispositifs d’accueil familial. Enfin, le contrat matérialise l’acceptation de chacun et le creuset de différents projets : celui des accueillants, des intervenants, voire celui des accueillis ou de leur parenté.

bibliographie

Augé M. « Les formes de l’oubli », Payot et Rivages, collection Manuels, 1998

Cébula J.C. « L’accueil familial des adultes », Dunod, 1999

Cébula J.C., Horel C. "Le placement familial de l’aide sociale à l’enfance", édition du Service de l’Information et de la Communication du Ministère des Affaires Sociales, de la Santé et de la Ville, 1994

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : mercredi 15 juillet 2015

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