44 - Séparation

La séparation agie - Le fait d’être séparé : la séparation subie

"De la naissance à la mort, les séparations jalonnent l’existence, la scandant, lui donnant sa densité de souffrance et de création, tissant le motif singulier et unique de l’humain" (Vaillant 1990).

Ouverture sur la vie lors de la naissance, ponctuation des étapes, processus de fin, les séparations prennent, en effet, de multiples visages, heureux ou malheureux, mais l’essentiel se résume peut-être à deux mouvements : celui de l’action de séparer, et celui du fait d’être séparé. Existent ainsi deux façons de considérer la séparation : l’une agie, l’autre subie.

L’expérience de la séparation rythme les étapes de la vie de tout sujet qui a vécu, plus ou moins passivement ou activement, ces expériences nécessaires qui permettent in fine à chacun de se séparer sans se perdre. A ce titre, de quoi et de qui les personnes jeunes, âgées ou handicapées en accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). ont-elles dû, ou pu, se séparer pour accepter leur sort et leur identité ?

L’épreuve fondatrice de la séparation est également fondatrice pour l’accueil familial lui-même, convoqué après qu’une séparation entre un enfant et ses parents, ou entre un adulte dépendant et son milieu ou ses espoirs, ait dû se réaliser. Les différents acteurs de ce type de réponse ne peuvent faire autrement que de participer au traitement des causes ayant entraîné la séparation et de se préoccuper des conséquences.

La séparation agie

Dans le cadre de la protection de l’enfance, la séparation agie, imposée par un tiers extérieur à la famille, reste majoritaire puisque les deux tiers des enfants placés le sont sous mesure de garde provisoire, décidées par un juge. C’est dire l’importance de cette décision qui vient signifier une impossibilité à vivre ensemble.

Séparer, c’est selon le dictionnaire "faire cesser une chose d’être avec une autre", définition qui renvoie immédiatement au concept de séparation-individuation, processus nécessaire à l’émergence et à la construction de l’humain. Nombre des familles aidées, pour lesquelles une indication de séparation est posée, sont en effet dans l’incapacité de "maintenir la distance entre sexe et génération", de "différencier leurs souffrances de celles de l’enfant" (Jaoul 1991), et sont ainsi entravées dans l’exercice de leur fonction parentale.

Séparer, c’est dès lors tenter de constituer un espace qui empêche de former un tout pathogène, en sachant que la simple mise à distance physique ne suffira pas à le rendre opérant. Certains enfants, au-delà de la séparation concrète, resteront mentalement, psychiquement reliés, voire envahis par la problématique familiale. Séparer pour protéger, distinguer, différencier, l’intervention ne peut que sembler justifiée lorsque d’autres mesures ont échoué.

Dans le champ des représentations, la décision de séparation suscite des images négatives de dislocation, de désagrégation de la famille, de coupure, de dispersion. Le législateur lui-même s’en émeut puisque, par la loi du 30 décembre 1996, il confirme la nécessité de "maintenir les liens entre frères et soeurs en cas de séparation".

Dans les pratiques des services de placement, cette idée de maintien de l’unité familiale était déjà la règle majoritaire, mais le rappel de la loi vient presque conforter les fantasmes de désagrégation, de morcellement des familles dont l’aide sociale à l’enfance est souvent jugée responsable. La séparation a mauvaise presse, et y recourir ne se fait pas sans appréhension.

A juste titre, Maurice Berger énonce les obstacles à cette prise de décision lourde de conséquences : la crainte d’une décompensation psychique des parents, la mégalomanie des thérapeutes qui pensent pouvoir tout soigner, l’idéologie du lien et la sacralisation de la famille, enfin l’identification aux parents au dépens des besoins et des droits de l’enfant.

L’ambivalence règne dans les décisions de séparation par le biais de tiraillements internes entre l’identification à l’enfant et l’identification aux parents. Séparer un enfant de ses parents nécessite un travail psychique, un travail de désillusion entravé chez chacun par "l’idéologie du lien" qui recouvre un ensemble de croyances, d’idées toutes faites, sur le lien parents-enfants, et notamment son caractère presque sacré. En l’absence d’un tel travail d’élaboration, l’ambivalence reste maîtresse des interventions, et on lui doit la difficulté, voire l’incapacité, à penser ensemble les deux aspects contradictoires de la séparation et du lien en accueil familial.

A ce titre, le poids de l’indécision constitue une conséquence visible d’une absence relative de théorisation sur les indications de séparation. A quel moment décider d’une séparation de l’enfant ? Quels sont les signes de souffrance à prendre en compte ? Comment évaluer le bien-fondé d’une telle mesure ?

Trop souvent, les acteurs sociaux tergiversent, ne sachant à quels repères se fier, et surtout ils assimilent fréquemment la décision de séparation à un échec de leurs interventions à domicile. Pour penser la séparation afin que se constitue un espace de soin, non mutilant et constructif, c’est l’ensemble des pratiques qu’il faut repenser. Ce processus semble aujourd’hui lentement s’élaborer si l’on considère entre autres les changements de terminologie opérés (de l’idée de substitution à celle de suppléance), et les modifications des pratiques en cours (maintien des visites parentales).

Mais il faudra certainement un temps beaucoup plus conséquent pour que le message d’une séparation à but thérapeutique soit porté par les professionnels, entendu par les intéressés, et un jour retraduit par les médias, avec la vigilance qu’il convient d’exercer à l’égard de tous les mots d’ordre afin d’éviter que la séparation ne devienne abus thérapeutique.

Le fait d’être séparé : la séparation subie

La séparation prend une toute autre résonance pour ceux qui y sont confrontés, sans l’avoir formellement décidée. Les sentiments d’arbitraire, d’injustice, d’impuissance, sont fréquemment exprimés par des phrases telles que : "ce sont nos enfants, ils n’ont pas le droit de nous les prendre". L’expression de la possession ("nos enfants") et l’appel au droit, comme ultime recours à la dépossession.
Et pourtant, c’est bien le droit qui autorise la séparation des parents et des enfants, en son article 375 du code civil, "lorsque la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation sont gravement compromises". Le cadre juridique est posé, et même si le juge des enfants doit "toujours s’efforcer de recueillir l’adhésion de la famille à la mesure envisagée" (article 375-1), il peut aussi "si nécessaire retirer l’enfant de son milieu" (art 375-3).

A entendre les familles des enfants placés, c’est moins la décision de séparation qui souvent se trouve contestée, que la forme prise par cette séparation. Le film "La vie partagée" témoigne de la difficulté des parents à se sentir considérés comme "parents en souffrance" (Clément 1993), indépendamment de leur incapacité à assumer leur fonction parentale et des actes posés vis-à-vis de leur enfant.

La séparation signe dans un premier temps leur incompétence. Elle est vécue, non comme une aide, mais comme une marque stigmatisante. Il en est de même pour l’enfant qui, si l’on en croit les témoignages recueillis par Coppel et Dumaret (1995), reste à l’écart du temps de la décision, et ne maîtrise que tardivement les informations le concernant et conduisant à son placement : "les adultes rencontrés gardent très souvent l’impression de n’avoir eu aucune prise sur leur enfance dont les éléments essentiels leur ont échappé".

La séparation en tant que telle n’est pas remise en cause, elle est "un moindre mal" pour de nombreux enfants, mais ses modalités pourraient être améliorées. Pour cela, il suffirait d’appliquer, un peu plus à la lettre, la convention des droits de l’enfant de 1989. En son article 12, il est prévu "que les Etats parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité".
S’il n’appartient pas à l’enfant d’assumer la décision de séparation, il n’est nullement impossible de lui restituer une certaine maîtrise de son histoire.

Enfin, pour que la séparation puisse servir un but thérapeutique, encore faut-il qu’elle soit accompagnée de véritables mesures de soin. L’accueil familial instaure certes un espace transitionnel, une séparation spatiale et temporelle entre les êtres, mais il ne peut à lui seul répondre aux dysfonctionnements familiaux à l’origine de la mesure.

Considérer la séparation comme "nécessaire et suffisante" serait une erreur vidant de son sens l’accueil familial. Celui-ci risquerait dès lors de n’être qu’un placement de substitution, interdisant à terme tout retour de l’enfant, et entérinant la séparation. De mesure temporaire, la séparation deviendrait définitive.

bibliographie :

Berger M. "Les séparations à but thérapeutique", Privat, 1992

Berger M. "L’enfant et la souffrance de la séparation", Dunod, 1997

Duboc M. "La vie partagée", film vidéo

Clément R. "Parents en souffrance", Stock, 1993

Coppel M., Dumaret A.C. "Que sont-ils devenus", Erès, 1995

Jaoul H. "L’enfant captif", édition Emergences, 1991

Muret V.P. "La loi du 30/12/96 relative au maintien des liens entre frères et sœurs", in Droit de la famille, n° 3, mars 1997

Poussin G., Martin-Lebrun E. "Les enfants du divorce - psychologie de la séparation parentale", Dunod, 1997

Prigent Y. "Vivre la séparation", ed Desclées de Brouwer, 1998

Vaillant M. "De l’attachement à la relation ou le tissage du lien", in Les séparations, colloque 1990, Vaucresson

"L’enfant écartelé", Enfances et psy, dossier n° 4, Erès, 1998

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : dimanche 9 décembre 2012

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