A l’écoute de la famille des accueillis

Annie GROSSE, psychologue au service DPAPH - Conseil général du Var

Dans le cadre de l’instruction de la demande d’agrément des particuliers souhaitant accueillir un adulte à leur domicile, j’interviens afin de vérifier que les personnes composant le foyer d’accueil présentent toutes les garanties pour assurer la sécurité et le bien-être des personnes âgées qui seront accueillies sur la base d’une évaluation psychologique. Cette évaluation se réalise par le biais d’un entretien de pré-agrément lors duquel je reçois la famille d’accueil dans son ensemble, puis chacun des membres en particulier.

Je participe, par ailleurs, en tant que référente, à la synthèse de l’évaluation médico-sociale élaborée en équipe technique d’agrément pour pouvoir assurer un rôle de soutien auprès de l’équipe et auprès des familles d’accueil. Cette réunion a pour but de soulever tous les problèmes que les familles d’accueil font remonter afin d’élaborer une décision collégiale. Participent à cette réunion tous les membres du service, dont l’infirmière chargée de l’enquête à domicile sur les conditions matérielles d’hygiène, de confort, de sécurité et d’accessibilité, et la secrétaire chargée du suivi administratif (certificat médical, coordonnées des familles naturelles...). Le but de l’équipe technique d’agrément est d’élaborer des propositions destinées au directeur des services sociaux du département, qui lui-même adresse au Président du Conseil Général ses propositions. Ce dernier décide en dernier lieu.

La part la plus importante de mon travail se situe sur le plan du suivi de la relation entre accueillant et accueilli. L’aide que j’ai pu apporter, compte tenu de l’expérience d’une année de travail, est surtout orientée vers la prévention et l’écoute des difficultés, voire des conflits, avec les familles naturelles de façon à pouvoir les associer à l’évolution de l’accueilli par un travail d’accompagnement et à permettre à l’équipe de travailler avec elles dans la transparence.

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La culpabilité des familles naturelles est au centre de ces difficultés car elle pèse aussi lourdement sur elles que sur les familles d’accueil.

Elle se manifeste souvent au travers de comportements intrusifs au sein de la famille d’accueil, par des plaintes sur des questions d’argent ou par des questions administratives qui montrent que les places et rôles de chacun ne sont pas clairement délimités. Il faut apprendre à introduire la distance nécessaire dans la relation de façon à pouvoir entendre et supporter l’expression de cette culpabilité. C’est là que mon travail d’écoute m’amène à essayer de permettre l’expression des difficultés pour éclairer le plus possible ce qui se passe dans la relation.

Un travail d’écoute auprès de chacun est nécessaire lorsque cette difficulté ne dessine plus pour la personne accueillie de possibilité d’intégration au sein de la famille d’accueil. Un obstacle fréquent à cela provient de la résistance des familles des accueillis à présenter le placement comme définitif.

Ainsi, cette femme de 70 ans, qui a récemment placé sa mère en famille d’accueil, vient la voir tous les jours, reste longtemps avec l’accueillante, et exige de celle-ci qu’elle mette à disposition de sa mère les mêmes choses et dans le même ordre que lorsqu’elles vivaient ensemble. Malgré une très bonne relation avec l’accueillante, la personne âgée demande tous les jours quand elle s’en ira. L’accueillante en vient à douter de la qualité de son accueil, et à souffrir déjà d’une menace de séparation

Un entretien proposé à la fille de la personne âgée permet d’éclairer le lien entre cette "plainte" et son incapacité à dire à sa mère son projet de ne pas la reprendre avec elle ; projet inavouable pour la fille qui semble renvoyer en miroir à sa mère le fait que celle-ci soit venue s’installer chez elle, sans lui demander son avis, au décès de son époux. Réintroduite dans une position d’enfant, la fille ne cesse de souhaiter son indépendance ainsi qu’elle l’avait prise très jeune en quittant la maison, de vouloir sortir et vivre sa vie, et d’avoir l’impression que sa mère lui donne sans arrêt ce qu’elle entend comme une "autorisation de sortie" chaque fois que celle-ci lui dit qu’elle peut rester dehors aussi longtemps qu’elle le souhaite.

Cette fille ne peut pas dire à sa mère qu’elle la place définitivement car sa mère n’a pas pu lui dire qu’elle s’installait chez elle définitivement en un autre temps. Mais, à ne pas le dire, un projet d’avenir ne peut s’installer à l’horizon du placement et à l’horizon de vie de cette personne qui, bien qu’âgée, n’en a pas moins besoin de s’adapter dans la famille d’accueil.

La famille d’accueil est le plus souvent perçue par la famille naturelle comme la "bonne" famille puisqu’elle est capable d’assumer l’accueil qu’elle-même ne peut plus assurer pour des raisons diverses.

Elle est d’ailleurs souvent perçue comme tellement bonne que l’on voit des membres de ces familles se faire prendre en charge à leur tour par la famille d’accueil. La personne accueillante devient alors la confidente ou l’amie d’un membre de la famille naturelle ; et lorsque ce statut "privilégié" ne peut être acquis, c’est la rivalité qui s’installe. On tente ainsi de prouver à la famille d’accueil qu’on est aussi une bonne famille, voire une meilleure famille. Dans les deux cas, la relation devient difficile et lourde pour les familles d’accueil.

Une situation de conflit est toujours latente, qu’une écoute de la famille de l’accueilli, si bien entendu elle le souhaite, peut prévenir, mettre en lumière ou dénouer. Un exemple nous a été fourni par une famille très culpabilisée de placer une personne âgée démente en famille d’accueil.

Cette pathologie rendait la situation trop difficile à supporter en raison de l’atteinte narcissique affectant la famille, et la culpabilité était d’autant plus grande que la disponibilité en espace et en temps de la belle-fille était assurée. Un début de placement a vu cette dernière solliciter l’accueillante de relater les faits et gestes de la personne âgée, montrant ainsi les difficultés de prise en charge rencontrées par l’accueillante alors même qu’elle ne s’en plaignait pas, considérant ce moment comme propédeutique. A travers ces récits, la belle-fille cherchait à établir la preuve pour son époux qu’elle ne pouvait s’occuper de sa mère. Ce début de placement a répété l’échec de la prise en charge familiale, et a abouti à la nécessité d’un autre placement. L’écoute de la famille de l’accueillie n’ayant pu être réalisée, tout ce qui relevait de la répétition n’a pu être entendu et s’est traduit en actes.

Les familles naturelles trop culpabilisées sont poussées à vouloir montrer aux familles d’accueil qu’elles sont garantes de ce qui est bien pour la personne accueillie. Ainsi, elles se mettent à donner des conseils, exiger qu’on fasse certaines choses, comme elles le faisaient. Et cela d’autant plus qu’elles constatent que les choses se passent bien dans la famille d’accueil.

Une relation très complexe se met parfois en place entre ces familles, dans laquelle on voit que plus les choses se passent bien en famille d’accueil, plus la famille naturelle va devenir intrusive, venir à n’importe quel moment sans respecter le travail de la famille d’accueil, ni les nécessités de sa propre vie familiale, rester longtemps, se mêler des soins et des traitements au-delà de ce qui ressort de ses attributions, tout cela pour tenter de retrouver une place et une bonne image d’elle-même.

Pour enrayer ce mouvement, il faut aider les familles d’accueil à ne pas adhérer entièrement à cette image de "bonne famille" que les familles naturelles projettent sur elles à leur insu et renoncer aux gratifications qu’elles en tirent légitimement, du moins dans ce qu’elles disent. Concrètement, cela demande de savoir ne pas trop exposer tout ce qui montre le bien-être de la personne placée, de dire juste ce qu’il faut dans ces cas-là pour rassurer la famille naturelle sur les effets du placement et surtout de savoir entendre tout ce que la famille naturelle pouvait apporter aussi et peut encore apporter.

Il faut subtilement montrer à la fois que l’accueil apporte du bien-être à la personne accueillie, mais aussi reconnaître à la famille naturelle toutes ses qualités et ne pas vouloir s’inscrire dans une logique de réparation. Il s’agit en fait de repérer ce qui fait mal pour se situer ailleurs.

La nécessité d’ajouter à mon travail, quand cela s’avère utile, une écoute de la famille de l’accueilli permet à celle-ci d’assumer et de rendre réalisable le placement familial par la possibilité dès lors ouverte de l’accueil.

Dernière mise à jour : mercredi 24 août 2005

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