Anges ou démons

Pierre MASLE, famille d’accueil d’adultes - Deux-Sèvres

Les relations entre les familles des accueillis et les accueillants ne sont pas toujours celles qui opposent les "chiens et les chats"... Elles ne sont pas toujours non plus de l’ordre de celles qui unissent entre elles "les anges"... ! Dans certaines de ces relations, donc pour certaines de ces familles, il apparaît des situations dignes de la légende... car, ici, comme dans bien d’autres domaines, l’impensable existe.

La personne accueillie répond au très saint prénom de Thérèse.... Elle souffre de la maladie d’Alzheimer et vit chez notre accueillant qui répond au prénom de Pierre, non moins saint prénom, auréolé majestueusement puisqu’il détient la clef du Paradis, bien sûr.

Dans un tel lieu, la vie ne peut être que paradisiaque, vous en conviendrez !
Bien qu’avec une personne atteinte de cette terrible maladie, et qui plus est en phase aggravée, l’accueil présentait une ambiance d’Enfer plutôt que de Paradis.

La vie, les choses de la vie, les actes de la vie, dans ces conditions, se faisaient, s’écoulaient comme cela pouvait se faire, au mieux.

Mais, Paradis ou pas, l’accueillant, Pierre, portait bien la clef. Toutefois, les médecins, les infirmières et notre Pierre, ... je n’ai pas dit Notre Père, non Pierre dans cette hiérarchie est situé juste en dessous du Père, bien entendu, ceux-là, ainsi, savaient bien que la clef du "Paradis" sur terre était un peu rouillée.

Les pipis, entre autres choses, devaient bien avoir leur part de responsabilité dans cette corrosion qui atteignait même les esprits de ces "anges terrestres" accueillant et soignant Thérèse.

Mais, apparemment, le "Paradis" sur terre existait dans ce lieu.
La preuve en était, la famille de l’accueilli ne cessait de le répéter haut et fort : "Pour faire ce que vous faites pour Thérèse, il faut que vous soyez de vrais anges. Jamais nous n’aurions pu, nous, assister de si belle et si noble façon, notre Thérèse chérie."

Cela est bien vrai !!!
Et de dire encore, alentour et à leurs amis : "Si vous voyiez comme "ils" s’occupent bien" d’elle".

Nos ailes battaient d’allégresse,

Nos cœurs fondaient,

Nos âmes se purifiaient,

Et nos corps entraient en lévitation...

La preuve que Thérèse était mieux à vivre chez Pierre, puisque cette bonne famille de l’accueillie disait que parfois le train des "Étoiles" passait par là, par miracle bien sûr, et cette gentille famille en descendait pour voir Thérèse, pas pour l’embrasser du reste...

Aucun membre de cette famille ne pouvait l’accueillir chez lui, pas même un dimanche par exemple, ni un jour de fête, ni plus jamais d’ailleurs, parce qu’elle salissait les toilettes et ... le salon et bien entendu les chaises, mais aussi elle faisait peur aux petits enfants... Pire encore, leurs amis hésitaient à leur rendre visite quand Thérèse était dans son milieu familial.

Alors, vous pensez !

Je ne sais pas si Dieu le Père ressent de la lassitude parfois ? Peut-être...
Non plus si Saint Pierre n’en a pas assez de porter sa clef, la sienne, la vraie, la grosse clef du Paradis. Mais, ce dont je suis certain, c’est que les anges ont à leur tour les ailes qui s’engluent, les cœurs qui se brisent et les âmes qui s’affaissent. Mais oui.

Quant à la lévitation, elle devient un casse-pipe, comme aux premiers temps de l’aviation.

La preuve, encore et encore !

Thérèse, cette chère Thérèse, entra progressivement en phase terminale et fut hospitalisée. Pierre fut appelé, très courtoisement d’ailleurs, pour accompagner le dernier souffle de celle pour laquelle il s’était tant dévoué.

Toute la famille de Thérèse était là, elle aussi... l’entourant... d’affection ou de soulagement, je ne sais !

Quelqu’un de cette famille si attentive à celle qui allait mourir, glissa à l’oreille de Pierre : "Elle ne nous répond pas, ni à nos paroles, ni à nos caresses. Elle va nous quitter sans un mot pour nous. Sommes-nous donc des étrangers ?"

Pierre ne répondit pas. Il s’approcha de la moribonde et s’agenouilla auprès du lit en lui prenant la main. Il caressa cette main diaphane sans mot dire, il était au bord des larmes...

C’est alors que Thérèse remua ses paupières closes depuis de nombreuses heures et dit : "Pierre, Pierre..."

Puis, de sa main décharnée et bleuie, elle serra les doigts de Pierre avec ses dernières forces. Et elle mourut...

La stupéfaction figea cette famille éberluée devant cette scène si inattendue, mais ô combien riche d’enseignement. Et comme Pierre se redressait pour quitter la chambre, plusieurs voix courroucées s’élevèrent : "Ah ! ben, ça alors, c’est honteux, c’était notre sœur tout de même. Elle n’avait rien à voir avec vous ! Mais vous êtes un DÉMON pour vous l’avoir attachée à ce point !"

Nous y étions. "L’Ange" était devenu "Démon".

Des cloches tintèrent aux oreilles de Pierre, il lui sembla entendre le bourdon de Notre-Dame de Paris. Dans le couloir, il s’adossa au mur et se mit à pleurer à grosses larmes.

Le glas maintenant le figeait, ses jambes tremblaient, son cœur était douloureux, et il se sentait envahi par une sorte de fièvre impuissante faite de colère. Et, c’est quand il sentit ses "ailes" tomber jusqu’au sol dans un bruit sourd, que dans un souffle puissant, il put sortir de l’hôpital et pleurer encore et encore.

La fumée de sa cigarette monta alors vers le ciel, emportant avec elle dans l’azur de ce printemps, son étiquette d’ange éphémère.

"Tu seras jugé selon tes actes et ton mérite !" Oui, mais en quel lieu ?

La sainte patronne de la morte porte dans ses bras une brassée de roses pour soulager par ce parfum d’amour, les êtres humains dans leurs peines et leurs douleurs. Pour autant, ceux-là ne sont pas des saints, ni des anges, mais ils sont enveloppés d’un doux regard apaisant.

La Thérèse de Pierre était nue dans son âme et dans son corps douloureux.

Pierre aurait probablement était gêné de devenir un ange... mais il aurait apprécié de recevoir en cet instant, un seul bouton de rose qu’il aurait immédiatement déposé sur le cœur sans vie de Thérèse.

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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