Création, désir et homogénéisation

Jean-Claude CÉBULA, psychologue clinicien (IFREP, Paris)

Comment accepter de partager sa vie familiale ? Comment supporter des contraintes aussi lourdes dans le quotidien de sa vie privée ? Qu’est-ce donc qu’une famille d’accueil et qu’est-ce qui la pousse à tant donner de soi, de son affection, de son environnement ?

Questions triviales qui traversent la plupart des professionnels de l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). , ceux-ci ajoutant aussitôt qu’ils ne pourraient jamais faire ce travail là...

Ce sont des interrogations similaires qui ont du m’amener à m’intéresser au travail des familles d’accueil. Mes questions ont été largement satisfaites par les observations que je faisais et les échanges que j’avais avec elles.

Dans tous les cas, je me rendais compte que les familles d’accueil donnaient bien plus que ce qui était attendu de ce mode d’aide ou de soutien par les services sociaux ou de santé. Ce "plus" était à l’origine d’effets thérapeutiques incontestables, comme il pouvait, dans d’autres circonstances, être à l’origine d’effets iatrogènes.

Il est bien évident que le mode ou la qualité de présence des familles d’accueil ne peuvent être la seule cause de l’évolution de la santé d’un enfant ou d’un adulte accueilli. De nombreux autres facteurs, qu’ils dépendent de pathologies ou de défaillances parentales graves, ou tenant aux objectifs et à la qualité de l’accompagnement d’une équipe, doivent être pris en considération.

De ces interrogations et de ces observations, j’ai retenu trois principes, arbitrairement isolés les uns des autres pour la clarté de cet exposé ; principes que l’on pourrait retrouver avec plus ou moins d’efficience chez toutes les familles d’accueil.

De plus, ces principes, que nous pouvons appréhender en termes de fonctions, permettent d’apprécier la qualité de la relation entre accueillant et accueilli ainsi qu’une certaine compétence des familles d’accueil et leur potentiel thérapeutique. Ils peuvent donc aussi servir de guide au travail des intervenants auprès des familles d’accueil.

Mais avant de présenter ces trois fonctions désignées comme "créatrice", "désirante" ou "homogénéisante", il me paraît nécessaire de rappeler au moins une des conditions qui rendent le travail d’accueil familial possible.

Cette condition, toujours vérifiée jusqu’ici, se rapporte au fait que vivre avec, partager sa vie familiale et affective ne peut se faire sans connaître "l’autre" accueilli. Connaissance intuitive et psychique de l’autre qui se construit à partir de l’idée que l’on s’en fait. Sorte de théorie, de savoir de l’autre qui s’opère à partir d’un processus de pensée.

Les familles d’accueil pensent. Le travail des familles d’accueil n’est possible que si l’autre, accueilli, est pensé. Penser l’autre, penser pour l’autre, penser l’autre à partir de soi - ce qui suppose pour chacun d’être un minimum au clair avec ses fantasmes et ses projections ou même ses motivations à exercer de telles activités.

Pour une famille d’accueil, penser l’autre est une démarche naturelle et nécessaire, sinon comment l’écouter, lui répondre, comment interpréter, comment être avec ? Comment vivre avec, si en permanence l’autre est source d’angoisse, d’interrogation, d’incompréhension, toujours étranger ?

Penser l’autre comme toute suffisamment bonne mère qui pense son enfant, qui pense à son enfant, qui pense les pensées de son enfant. Description "naïve" qui nous permet de saisir la fonction psychique d’une mère qui porte son enfant autant dans sa tête que dans ses bras, qui pensant les pensées de son enfant construit pour lui et avec lui un monde organisé et rassurant à partir de celui chaotique et angoissant dans lequel il se débat.

Penser n’est pas toujours suffisant, et parfois il est nécessaire d’élaborer ses pensées, de les organiser, de les partager. A ce titre, les professionnels travaillant avec des familles d’accueil doivent être sensibilisés à ces processus pour les susciter, les soutenir ou les contenir. Car avec le temps, la pensée s’étiole, s’appauvrit et il n’est pas rare de voir des pannes des pensée : défaut de pensée ? fatigue de pensée ? perte de pensée ? Comment aider à penser ?

1. Fonction créatrice

Cette nécessité à penser, et à penser les pensées, dans laquelle s’organise l’accueil familial est créatrice. Comme pour toute création, elle est une interprétation du monde. Deux observations peuvent contribuer à saisir les mouvements de ce travail de pensée.

  • Un accueilli se plaint à sa famille d’accueil de ne pas dormir la nuit. Celle-ci peut lui répondre "tu ne dors pas parce que tu bois trop de café. Aujourd’hui, tu boiras moins de café et tu dormiras" ou bien "tu fais de trop longues siestes. Tu viendras faire les courses avec moi et ce soir tu dormiras" ou encore "c’est à cause de la lune, du temps...."

Notons que ces réponses possibles nous renseignent sur la vision du monde du sommeil de la famille d’accueil, dans lequel va plus ou moins s’inscrire l’accueilli. Est ainsi créé un monde d’effets et de causes opérationnels dans le contexte propre à chaque famille d’accueil.

C’est véritablement un travail de création que produit la famille d’accueil. Elle créé une théorie du monde du sommeil novatrice pour l’accueilli, et totalement adaptée au mode de relation dans lequel il est situé. Ne peut-on parler de fonction créatrice et contextualisante ?

La famille d’accueil aurait pu répondre "tu ne dors pas car tu es angoissé, je vais te donner un somnifère".

Ici, le contexte auquel il est fait référence est celui de la maladie, du soin ; et la réponse se rapproche de celle que pourrait avoir tout soignant. Ce mode de réponse, également possible, nous renseigne tout autant sur l’idée que la famille d’accueil se fait de l’autre "angoissé", mais aussi sur sa compétence de famille d’accueil identifiée à un soignant capable de déceler l’angoisse et d’y répondre par une technicité appropriée.

Ces catégories de réponses renseignent autant sur la qualité de la relation que sur la capacité de la famille d’accueil à interpréter les symptômes dans des registres plus ou moins familiers et opérationnels. On assiste à une sorte de banalisation, d’humanisation ou même de familiarisation du symptôme.

  • Une analyse équivalente peut être faite à propos d’évènements qui rythment l’accueil familial des enfants.

Par exemple, quel sens donner aux perturbations constatées chez un enfant qui revient chez son assistante maternelle après avoir passé un week-end avec ses parents ?

Le plus souvent, et invariablement, la famille d’accueil attribue ces troubles aux défaillances parentales qui ont du être éprouvantes pour l’enfant. Peut-elle faire autrement ?

En effet, comment penser les symptômes d’un enfant dont on a été séparé, sauf à le référer à son contexte. Contexte qui, dans cette situation, désigne les parents comme défaillants et la famille d’accueil comme protégeant l’enfant de la nocivité des parents. Alors que l’on peut penser que pour un enfant, être partagé entre deux familles est en soi cause de perturbation.

En fait, la famille d’accueil ne peut pas ne pas penser les besoins de son accueilli. Dans un cas, il a besoin de boire moins de café, dans un autre il a besoin d’être protégé de la dangerosité parentale. Processus de pensée indispensable et opérationnel : on va surveiller la consommation du café, ou l’enfant dès son retour va être surinvesti d’attention, d’amour, de tendresse.

Si ce processus se rapportant à l’emprise psychique qu’exerce une famille d’accueil est l’un des éléments contribuant au soin ou à la réparation, il trouve ses limites dans l’enfermement que créé un mode de pensée symbiotique. Que ce soit pour la famille d’accueil ou pour l’accueilli, il est important d’ouvrir l’espace de pensée et d’y injecter de l’autre, c’est-à-dire du tiers.

2. Fonction désirante

Telle que je la présente, il est bien évident que l’on en trouve des traces dans les situations décrites plus haut. Cependant, deux autres observations peuvent nous permettre d’y réfléchir.

  • "Je veux que tu te rases" réclame une famille d’accueil à son accueilli adulte. Une autre famille d’accueil ou un autre contexte aurait formulé : "il faut se raser", et même cette obligation pourrait faire l’objet d’un règlement intérieur : "les pensionnaires doivent se raser tous les jours".

On sent bien la distance qu’il peut y avoir entre "je veux", "il faut" et "on doit". La parole semble plus authentique dans un "je veux", manifeste d’une désirante attention. On n’est peut-être pas loin de cet obscur objet du désir : retrouver en l’autre des traces du désir pour soi.

  • Dans un autre contexte, celui du placement familial des enfants, on doit remarquer, à propos de cette manifestation du désir, que les parents des enfants placés ne s’y trompent pas.

Elle est source des nombreux conflits, entre parents et assistante maternelle, qui portent sur la coiffure des enfants, leur habillement, leur éducation. Chacun, plus ou moins adroitement, cherchant chez l’enfant la trace de son existence.

Retenons donc que "ça" désire en famille d’accueil et encore une fois, peut-il en être autrement dans le quotidien partagé ? Jusqu’où peut s’épanouir la force indispensable de ce désir ? Comment peut-il se conjuguer avec des désirs autres ?

Ici, également la force du désir que chacun porte pour soi est à la fois source de création de l’autre sujet désirable avant que d’être désirant, et cause de son aliénation.

Dans ce domaine également aux potentialités manifestes, le travail des familles d’accueil nécessite un accompagnement structurant et émancipateur.

3. Fonction homogénéisante du monde

Pour saisir la pertinence d’une troisième fonction, observons la qualité des interactions auxquelles participe un accueilli ou (un pensionnaire), selon que celles-ci se déroulent dans un établissement ou une famille d’accueil.

  • Dans un établissement éducatif ou de soins, un pensionnaire est amené à avoir plusieurs réponses à ses questions ou plusieurs interprétations de ses symptômes, selon les professionnels auxquels il s’adresse. Chacun répondra selon ses connaissances, son empathie, son intérêt. La diversité de ces échanges est, pour l’accueilli, source de richesse mais également de confusion, de représentation morcelée du monde, voire d’éparpillement de la pensée.
  • En famille d’accueil, la réponse, les interprétations du monde ou des symptômes seront toujours les mêmes, marquées du sceau de la stabilité de la répétition : "je t’ai déjà répondu", "tu sais bien que..."

Une construction homogène et permanente du monde est sans cesse rappelée. Mais plus que cela, pour l’accueilli se génère un véritable travail de liaison entre les objets internes et les objets externes. Processus de liaison entre une théorie personnelle et vacillante du monde, et une théorie, sans cesse confortée par la famille d’accueil, d’un monde rassurant.

Tout ceci est depuis longtemps bien connu. Winnicott, par exemple, à propos des nourrissons rappelait : "La continuité des soins constitue un trait essentiel de la notion d’environnement facilitant... grâce à cette continuité, et seulement grâce à elle, le nouveau-né dépendant pourra jouir plus tard d’une continuité de son existence1".

La famille d’accueil répond de cette continuité. Cette fonction devrait faire elle aussi résonance pour les équipes qui peuvent trouver là matière à travailler et à élaborer, mais aussi matière à s’interroger sur leur propre fonctionnement.

On ne peut être que perturbé lorsque l’on constate l’instabilité des personnels, qui changent, sont remplacés, alors que ce mode de prise en charge nécessite de chacun permanence de pensée et de présence...

En fait, l’analyse et l’accompagnement de ces processus, à la puissance décuplée en accueil familial, devraient servir de base au travail des équipes. L’accueil psychique autant que la confrontation permanente à la question du désir ne peuvent s’épanouir dans un monde réduit à la vie familiale, aussi riche soit-elle...

Enfin, ces éléments de pensée, créateurs, manifestations du désir ou contribuant à une représentation homogène du monde sont constitutifs d’une certaine matrice psychique transitionnelle telle qu’elle a été pensée par quelques professionnels ...

Dernière mise à jour : mardi 1er mars 2005

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