Des séjours thérapeutiques en famille d’accueil pour toxicomanes et alcooliques

Auteur : Julia KRIKORIAN, TSA Hebdo n°1171, 18/07/2008 (extraits).

Le Centre Chimène d’Issy-les-Moulineaux (92), spécialisé dans les soins en toxicomanie et alcoologie, propose à ses patients des séjours en famille d’accueil, de plusieurs mois ou de courte durée : un outil supplémentaire pour un accompagnement thérapeutique personnalisé.

« Vous ne l’avez pas trouvée changée ? » Au volant de sa voiture, Mme Moulin interroge ses passagères, Natacha Charfe, travailleuse sociale, et Catherine Peyron, psychologue. Après une journée passée dans sa maison de l’arrière-pays parisien, elle les raccompagne à la gare. Depuis plus de dix ans, Mme Moulin est famille d’accueil pour toxicomanes et alcooliques, patients du Centre Chimène. Aujourd’hui, Natacha Charfe et Catherine Peyron lui rendaient visite pour faire un point sur l’accueil de Mme R., 42 ans, en sevrage alcoolique.

Le réseau d’accueil en milieu familial d’Issy-les-Moulineaux est né dans les années 80 à l’initiative d’une mère de toxicomane. Elle décida d’ouvrir sa maison et d’accueillir des personnes dépendantes aux drogues. Puis, le centre a été conventionné et a diversifié ses activités, mais la tradition d’accueil en famille et de soutien psychologique est restée.

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Sevrage, traitements de substitution par méthadone pour les toxicomanes, prévention contre la consommation des drogues en établissements scolaires, distribution de kits Stéribox en prévention contre la transmission du Sida, séjours en famille d’accueil : autant de services divers proposés par Chimène.

Une approche médico-psychologique

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Les patients de Chimène bénéficient d’un triple suivi. Les psychologues travaillent avec eux sur les raisons de leur addiction. Médecins et infirmières prescrivent et délivrent les traitements éventuels. Et les travailleurs sociaux aident les patients à accéder aux droits sociaux, à rechercher un hébergement temporaire, une cure ou post-cure.

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Le séjour en famille d’accueil : un outil thérapeutique

Le Centre Chimène propose aussi à ses patients, ou à ceux provenant d’autres centres, des séjours en famille d’accueil. Un an de formation dans un cadre social différent, quelques mois de repos pour un patient suivant un traitement contre l’hépatite C, une semaine de vacances : le séjour est un temps d’accompagnement dont la durée varie en fonction de l’objectif du projet thérapeutique.

Natacha Charfe référente du réseau d’accueil en milieu familial, explique : « Le séjour peut aller d’une semaine à un an ». Il y a beaucoup de demandes de séjours d’une semaine, de deux semaines ou d’un mois.

Le réseau est constitué de huit familles résidant dans un rayon de 200 km de Paris. La plupart habitent des grandes maisons isolées à la campagne, et offrent ainsi un cadre paisible à leurs hôtes.

Pourtant, ce type, de séjour peut ne pas correspondre aux attentes du patient. Selon le psychologue Gérard Delluc, « le séjour en famille est une sorte de post-cure personnalisée différente des post-cures habituelles qui sont des lieux de vie collective. La famille d’accueil a pour avantage qu’on est seul dans une famille qui ne connaît pas particulièrement l’addiction. Elle offre un équilibre : dormir la nuit, vivre le jour, manger à heures régulières, être en face de gens attentionnés. Mais il y en a certains que ça refroidit, parce que c’est souvent à la campagne, et que cela peut être étouffant quand la famille est trop investie. »

Paradoxalement, le réseau des familles d’accueil est un outil thérapeutique peu utilisé et relayé par l’équipe médico-sociale de Chimène. « Il y a peu de demandes qui viennent de Chimène, parce que lorsqu’un suivi psychothérapique est mis en place, un placement en famille peut casser quelque chose. C’est vrai qu’actuellement, la demande vient surtout des partenaires extérieurs. Et nous, on les suit simplement le temps de l’accueil en famille », explique Natacha Charfe.

Mme R. fait partie de ces patients qui ont été orientés par d’autres centres de soins. Avant d’être admise en séjour chez Mme Moulin, elle s’est entretenue avec un des psychologues sur ses motivations et attentes. En cours de sevrage alcoolique, elle souhaitait se retrouver à la campagne, loin de son cadre de vie ordinaire.

Elle vit depuis un an et demi chez Mme Moulin, dans un studio indépendant du reste de la maison. Elle partage ainsi le quotidien et les repas avec la famille, mais garde une certaine autonomie. Son contrat d’hébergement en famille d’accueil, qui devait s’interrompre au bout d’un an, a été prolongé par Chimène parce qu’en septembre dernier, elle a commencé une formation de paysagiste.

Mme Moulin semble particulièrement heureuse de son expérience avec Mme R., et du chemin parcouru par celle-ci. « La recette d’un accueil réussi, c’est une vraie rencontre entre la famille et la personne accueillie. Je pense que le cadre de vie ici, le potager, la vie tranquille, les animaux, lui ont rappelé des moments heureux de son enfance. Quand elle est arrivée ici, il y a eu un déclencheur. Elle pensait que ce n’était qu’un rêve d’enfant et que ce n’était plus possible. Et puis aussi, le fait de lui donner son autonomie grâce à cette petite maison, ça lui convient parfaitement. Elle a vécu dans la rue, et le fait d’avoir son chez soi est très important. »

Pourtant, Mme Moulin mesure aussi les risques d’une trop grande indépendance : « L’intérêt de la maison séparée, c’est qu’on garde son intimité, mais le risque c’est de s’isoler. Typiquement, c’est la veille de Noël : elle a bu et n’est pas venue manger avec nous et la famille qu’on accueillait à l’occasion. Le lendemain, je lui ai dit "Mais pourquoi tu n’es pas venue quand tu as senti que tu avais envie de boire ?" ».

Jusqu’à cette rechute en décembre dernier, Mme R. n’avait pas bu une goutte d’alcool pendant neuf mois. Malgré les quelques rechutes, Natacha Charfe et Catherine Peyron, les deux référentes du réseau des familles d’accueil, dressent un bilan positif du séjour de Mme R. Parlant avec enthousiasme de sa formation de paysagiste, celle-ci confie ses projets d’avenir aux employées de Chimène : trouver un travail dans la région, grâce au réseau professionnel qu’elle s’est construite à travers ses stages, louer un appartement.

Les expériences d’accueil de Mme Moulin n’ont pas toujours été positives. Elle se souvient des échecs. Notamment d’une expérience avec un toxicomane qui a recommencé à se droguer. « Quelques fois, le séjour se passe bien, mais à cause d’une rechute, ou du fait qu’ils n’arrivent pas à dire qu’ils voulaient partir, ça se dégrade. Et du coup, il y a un vol ou autre chose. Et après la trahison, c’est plus possible. Le vol, c’est très douloureux. »

Les familles qui proposent leur accueil sont de profils divers. Recrutées par le bouche à oreille ou par annonce dans les journaux régionaux, elles sont surtout interrogées sur leurs motivations et doivent obligatoirement avoir une chambre libre à mettre à disposition du patient. Selon Natacha Charfe, les motivations des familles sont variables.

Certaines ont déjà accueilli des personnes en difficulté, d’autres ont dans leur histoire familiale connu un problème de toxicomanie ou d’alcoolisme, ou ont simplement envie d’aider. « On fait très attention aux motivations. Il ne faut pas que l’accueillant ait des choses à régler avec lui-même. On fait aussi attention à ce que l’argent ne soit pas une motivation trop importante », affirme Natacha Charfe. Les familles sont en effet indemnisées du coût de l’accueil, à hauteur de 850 Euro(s) pour un mois.

Au-delà des visites ponctuelles en famille d’accueil, Natacha Charfe et Catherine Peyron contactent régulièrement les familles et patients par téléphone. Elles organisent aussi une réunion trimestrielle de toutes les familles. L’occasion pour ces dernières de partager leur expérience ou de suivre des formations sur l’addiction.

Un outil parmi d’autres

La mise en place et le succès de l’unité de traitement par méthadone a incontestablement affaibli la dynamique du programme de séjours en familles d’accueil. Aujourd’hui, le réseau existe toujours, mais relève davantage d’un outil thérapeutique supplémentaire mis à la disposition des patients. Le Centre Chimène défend avant tout une approche psychologique personnalisée du suivi des patients. Selon la personne, son addiction, sa situation sociale et familiale, ses attentes, la réponse apportée sera différente.

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Julia KRIKORIAN

Dernière mise à jour : mercredi 15 septembre 2010

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