Être compagne d’un accueillant familial "social"

Michèle Defudes, documentaliste, Centre hospitalier Ste Marie (Privas)

Bien que travaillant à mi-temps dans un hôpital psychiatrique, je n’ai découvert l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). qu’en rencontrant Étienne : l’établissement qui m’emploie n’a pas encore créé de service d’accueil familial thérapeutique AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
. Cette alternative à l’hospitalisation y est encore bien confidentielle [1]...

En tant que documentaliste, il m’arrivait bien de classer des ouvrages traitant de ce sujet. Personne ne semblant s’y intéresser, celui-ci restait bien abstrait, marginal. Et voilà que, depuis deux ans, je vis au quotidien l’aventure de l’accueil familial avec Étienne, qui fait ça depuis six ans. Sacrée découverte !

Nous avons trois pensionnaires. Émilienne, 78 ans, est diabétique, "dure de la feuille" et quasiment aveugle. Yves, 52 ans, traumatisé crânien, handicapé physique et trachéotomisé, est resté onze ans en institution. Il ne supportait plus de côtoyer des handicapés comme lui et souhaite retrouver un maximum d’indépendance, d’autonomie. Il y a enfin Éric, schizophrène de 41 ans. Avant d’arriver ici, il a passé quelques années en hôpital psychiatrique.

Tous trois, donc, ont tout à la fois des handicaps différents et des qualités quasiment complémentaires : Yves, très volontaire, a toute sa raison mais des capacités physiques défaillantes. Exactement l’inverse d’Éric, qui bénéficie d’une santé robuste (il n’est jamais malade) mais "travaille du chapeau" et reste trop passif à notre goût. Émilienne, quand à elle, a plein d’idées mais bien du mal à les réaliser. Ils ne demandent pas tous la même attention.

La grand-mère et Yves sont en "logement indépendant service compris" : ils ont chacun leur appartement, leur "chez eux", juste à côté de "chez nous". Ils prennent leurs repas avec nous et nous leur apportons une aide pour la lessive et le ménage. Éric dispose d’une chambre et vit pratiquement tout le temps avec nous. Il nous seconde pour les travaux ménagers : il met la table, la dessert, passe de temps en temps un coup de balai. Il arrose aussi le jardin et donne parfois un coup de main à Étienne pour des petits travaux de maçonnerie ou pour couper du bois dans la forêt.

A midi et le soir à 19 heures, tout le monde arrive pour le repas et quelquefois c’est l’occasion de franches rigolades ! Quand Yves et Étienne se déchaînent avec leurs jeux de mots, on ne les arrête plus. Ca dure quelques fois plusieurs jours. Même Éric qui d’habitude ne dit pas un mot y met son grain de sel. Un jour, on s’est amusé à donner des surnoms à toute les membres de la famille.

Être accueillant familial, c’est ça, c’est très convivial, c’est la vie de famille mais vue en plus grand. Car quand on a les enfants, c’est pas quatre ou cinq qu’on peut être à table mais huit ! Il faut aimer faire la cuisine et c’est parfois assez contraignant. On ne peut pas se permettre de sauter un repas ou de se dire : "aujourd’hui, j’ai pas envie de cuisiner, je vais faire quelque chose de vite fait". C’est tous les jours qu’il faut être présent.

Chacun son rôle

Étienne et moi, nous nous sommes répartis le travail. Il est là en permanence, s’occupe de la cuisine, de l’intendance, de l’entretien, de la partie administrative. Il est l’accueillant, le gestionnaire du quotidien, l’arbitre (c’est quelquefois nécessaire). De mon côté, j’ai plus de recul : chaque semaine, pour mon travail, je m’absente deux à trois jours d’affilée. Matériellement, j’ai choisi de prendre en charge la lessive et le ménage. Mais mon rôle est aussi relationnel : je suis celle qui prend le temps, qui écoute, qui accompagne à l’occasion.

La grand-mère reste souvent seule dans son studio à dormir, écouter la radio toute la journée. À part l’infirmière qui vient deux fois par jour pour son diabète et nous aux repas, elle ne voit pas beaucoup de monde. Elle ne vient plus trop nous voir, hors des repas, à la maison ou sur la terrasse.

Mais elle adore quand je lui ramène du linge ou quand je vais faire un brin de ménage chez elle. Elle en profite pour me faire la conversation ou pour me raconter ses souvenirs d’enfance et parfois elle ne me lâche plus.. Je m’efforce de lui prêter une oreille attentive, ça leur fait tellement plaisir aux "vieux" quand ils vous parlent de l’ancien temps, il faut voir leurs yeux briller ! La communication est un peu difficile avec elle, car elle n’entend pas toujours ce qu’on lui dit et il lui arrive de répondre à côté.

Avant d’être chez nous, Yves avait encore besoin de son fauteuil roulant. Maintenant, il se déplace seul, sans aide ; il a fait d’énormes progrès à force de monter et descendre les escaliers tous les jours pour venir manger. Il passe ses journées entre la peinture, les mots croisés, la télé plus un minuscule coin de jardin de fleurs, de salades et de radis.

Une fois par quinzaine, je le mène au centre équestre où il prend des cours d’une heure. Quelque fois, il nous accompagne aux courses en ville (c’est les seules fois où son fauteuil roulant est indispensable). Mais en général, il préfère rester à la maison où il fait son petit train-train, où personne ne le dérange. Je crois que c’est cela qui lui manquait quand il était à la MAS [2] : la tranquillité, la sérénité.

Sa femme et ses enfants, qui résident à Paris, lui rendent visite de temps en temps ou c’est lui qui se rend dans sa famille. Être dans une famille d’accueil ne veut pas dire être totalement coupé de son entourage, c’est une alternative quand le conjoint ou les parents ne peuvent pas s’occuper du handicapé ou quand l’institution ne se justifie pas.

Le rôle des familles d’accueil est, quand elles accueillent des enfants, de remplacer les parents pour leur éducation. Nos pensionnaires sont tous adultes, mais avec Éric ou avec la grand-mère, il n’est pas rare que nous soyons obligés de leur rappeler les règles élémentaires de savoir-vivre. Éric est tout à la fois schizophrène et handicapé social, c’est-à-dire totalement incapable de vivre seul et de subvenir à ses besoins.

Il nous faut constamment lui mettre des limites et veiller à ce qu’il ait une bonne hygiène de vie. Si nous ne sommes pas là tous les jours pour l’occuper à des tâches utiles, il reste des heures et des heures à ne rien faire ou à s’abrutir à des jeux électroniques. Livré à lui-même, il se clochardise en quelques jours.

Quant à Émilienne, elle se comporte parfois comme une enfant, par exemple pour manger. Elle a tendance à se goinfrer ou à s’alimenter n’importe comment et avec son diabète, ça peut être dangereux. C’est pourquoi nous ne lui laissons dans son appartement que le strict nécessaire pour le petit-déjeuner.

De plus, la grand-mère a toujours besoin de quelqu’un à côté d’elle pour lui couper la viande et veiller à ce qu’elle ne manque de rien. Elle ne pourrait pas se faire à manger seule, alors qu’Yves et Éric sont capables de préparer un repas simple ou de réchauffer un plat. Il serait possible de s’absenter une journée si nous n’avions pas Émilienne. Pour partir quelques jours, il faut trouver quelqu’un pour se faire remplacer et c’est pas toujours facile.

Les enfants

Pour les enfants, vivre avec des handicapés ou avec des personnes âgées est une bonne chose, ils ont un autre regard sur le handicap et ne considèrent pas les infirmes comme des "anormaux". Ca leur apprend, au contraire, à respecter les plus faibles et à être attentionné avec eux. Ils participent bien à la vie familiale et s’intéressent à ce que fait chacun de nos pensionnaires.

Ils aiment tout particulièrement discuter avec Yves qui, avant son accident, a beaucoup voyagé ; il a toujours une histoire à raconter et nous éclaire souvent avec sa culture et ses connaissances. Ici, c’est les moins valides qui donnent des leçons d’humilité aux plus valides, et ça profite aux enfants.

Ils vont régulièrement les voir, échanger quelques mots, leur apporter un bouquet de fleurs ou quelques fruits du jardin. Nos trois pensionnaires apprécient ces échanges et voir les enfants s’ébattre, jouer autour de la maison, devant leurs portes : "ça met de la vie !". Frédéric, qui a dix-sept ans, s’entend très bien avec Éric, le malade mental. Ils partent souvent ensemble camper ou se baigner à la rivière. Au fil des années, ils ont tous les deux noué de véritables relations d’amitié et Éric est plus motivé pour exécuter certaines tâches avec lui qu’avec nous.

Les plus... et les moins

Ce que j’apprécie dans l’accueil familial, c’est le contact et les relations de confiance que nous pouvons établir avec les personnes que nous accueillons. Pour moi, c’est très enrichissant et c’est aussi vrai pour nos pensionnaires qui ont entre eux et avec nous-mêmes des rapports plus fraternels et plus sincères que s’ils étaient en institution.

Je ne considère pas Yves comme un handicapé et je ne le vois certainement pas comme un "patient" dont j’aurais la responsabilité, mais plutôt comme un ami.. Depuis qu’il est chez nous, j’ai appris à le connaître et à le respecter, nous avons tous les deux une relation de confiance, d’égal à égal et non pas une relation de client à prestataire de service.

Avec Éric et la grand-mère, c’est plus difficile car ils ont plus besoin d’une aide psychologique, et je me demande parfois si je suis à la hauteur, si ma manière d’agir avec eux est la bonne. Je regrette de ne pouvoir consacrer à Émilienne plus de temps et certains jours je pense qu’elle serait mieux en maison de retraite, où elle serait moins seule. N’ayant aucune formation d’aide-soignante ou d’infirmière, je réagis à telle ou telle situation intuitivement. Je ne me comporte pas en professionnelle, je laisse parler mon cœur et mon bon sens. Mais en même temps, je pense que c’est ce qui rend l’accueil familial plus convivial, plus humain que n’importe quel établissement.

Le fait d’accueillir des adultes est certainement moins enrichissant (financièrement parlant) que de s’occuper d’enfants, mais demande aussi moins d’énergie. Quand Yves fait des progrès, même petits, ç’est pour nous toujours gratifiant et encourageant, alors qu’avec la grand-mère et Éric, il n’y a aucun changement visible. Pour Émilienne, cela n’a rien d’anormal vu son âge, mais de voir Éric ne faire aucun effort pour se sortir de sa léthargie, ça nous fait quelques fois bondir. Il faut presque continuellement le harceler pour lui faire faire quelques menus travaux et ça finit par être usant.

Être famille d’accueil demande une grande disponibilité et c’est ce manque de liberté qui en fait, à mon sens, le principal inconvénient. Ce que je regrette également, c’est l’absence d’intimité au moment des repas ; c’est pourquoi quand nous allons manger au restaurant ou quand nous partons pour quelques jours, nous apprécions deux fois plus ces instants de détente et de complicité. Mieux vaut être casanier et aimer faire les travaux ménagers.

Je m’absente régulièrement pour mon travail, ça me permet de décompresser et de m’évader. Mon compagnon, lui, ne quitte la maison que quelques heures par semaine, le temps de faire les courses ou pour se rendre à une réunion. Mais il ne demande pas mieux... En outre, il est très bricoleur et dans notre grande maison, il y a toujours quelque chose à améliorer, à réparer ; c’est pour lui un dérivatif, une façon de se changer les idées après avoir passé plusieurs heures au bureau : le site Internet www.famidac.fr, dont il s’occupe, lui prend un temps fou.

D’un autre côté, être famille d’accueil donne la possibilité de vivre la vie à deux pleinement, c’est la raison pour laquelle il faut être un couple très soudé pour se lancer dans cette entreprise. Pour ma part, ça a été bénéfique et l’occasion de mieux apprécier au fil du temps ma relation avec Étienne.

Pour conclure, je dirais que vivre avec un accueillant familial revient à devenir soi-même accueillant, car on est forcément impliqué dans le mode de vie qu’a choisi son conjoint. Après deux années de vie commune, je peux dresser un bilan positif et je ne voudrais surtout pas revenir en arrière car j’ai maintenant un autre sens à ma vie. Accueillir, c’est partager et, dans cette relation, j’ai l’impression de recevoir autant que ce que j’apporte.

Certes, les journées sont bien remplies mais je n’éprouve plus, comme avant, un sentiment de vide et l’ennui ; je ne souffre plus de solitude. J’ai, à présent, le sentiment d’être utile. Moi qui n’avais jamais travaillé dans le social ou dans le médical, je me suis découverte une véritable passion, un réel amour pour cette activité.

Étant moi-même malentendante, j’ai toujours été sensible à la détresse de certains, sans jamais pouvoir aller plus loin que la simple amitié avec des handicapés. Aujourd’hui, en vivant l’aventure de l’accueil familial, c’est chose faite. Avec plein de petits bonheurs quotidiens à partager !

Notes

[1Il arrive que le retour à domicile d’un patient "consolidé" soit impossible ou non souhaité. Les assistantes sociales de l’hôpital "se débrouillent" alors au coup par coup avec des accueillants sociaux, les patients étant suivis, le cas échéant, par des Centre Médico Psychologiques décentralisés.

[2MAS : Maison d’Accueil Spécialisée

Dernière mise à jour : jeudi 12 mars 2015

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