L’accueil familial : le risque de la relation

Sabine de la VILLEHUCHET, psychologue clinicienne - Association pour l’Accueil en Famille des Personnes Âgées et Handicapées, Évry

La complexité des relations qui se jouent au sein d’une famille, premier groupe social naturel, invite à la réflexion sur les risques du métier d’accueil en pareil lieu.

Le cadre familial naturel de l’accueil suffit-il à en garantir la qualité ? Si l’appareil législatif a tenté de proposer des garde-fous, le seul interdit qui prévaut, là comme ailleurs, est celui de l’inceste. Je risquerai ici une définition de l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). dont découlent à mon sens divers écueils, liés, me semble-t-il, au cadre non institutionnel où s’exerce l’accueil, la famille, à la complexité des relations intergénérationnelles et à la culpabilité qui se rattache à la relation filiale, à la marginalité de cette pratique.

A partir de cette définition, j’envisagerai les écueils du point de vue de leurs conséquences sur la personne vulnérable. Au-delà d’une motivation financière de l’accueillant, d’un besoin d’aide et d’accompagnement dans un autre logement que le sien, pour la personne accueillie, l’accueil familial est une proposition, une alternative qui repose sur deux désirs, celui de l’accueillant, celui de l’accueilli, d’entrer dans une relation interpersonnelle basée sur la confiance. Ce choix est encadré par un contrat.

L’analyse lucide des risques et des enjeux de la relation, à la lumière des motivations à l’accueil, de la réalité et non de l’idéalisation que l’on peut en avoir sont, à mon sens, les premiers gages de la réussite de l’accueil.

L’accueil familial, comme toute activité humaine, comporte des risques, le risque majeur en l’occurrence étant celui de la relation, relation dissymétrique ici puisque la personne accueillie plus ou moins dépendante est en position de vulnérabilité, soumise au bon vouloir sinon au tout pouvoir de l’accueillant, à sa surprotection. La relation en accueil familial renvoie à celle qui unit un parent et son enfant et où l’enfant, représenté ici par l’accueillant, va prendre le rôle de parent de la personne âgée dans un renversement des générations. Or, toute relation d’aide a partie liée avec nos toutes premières dépendances, en tant que nourrisson dépendant totalement de la mère, celle-ci étant dans une position de prééminence.

L’enjeu est donc bien celui d’une relation dissymétrique toujours à réévaluer au regard du désir et de la singularité de chacun. Les écueils de l’accueil sont inscrits dès l’origine dans les motivations de l’accueillant pas toujours reconnues : générosité, amour du soin, réparation, manque au niveau de la filiation, souvenir d’un grand-parent aimé, qui le pousse à idéaliser la personne qu’il souhaite aider et accueillir. La prise en compte de la réalité d’une personne différente de celle qui a été rêvée va exiger tout un travail de deuil, d’adaptation et de tolérance par rapport à cet idéal.

La déception engendrée par ce travail est un des risques de l’accueil si elle n’est pas constructive d’une appréciation plus juste de la réalité, d’une distanciation. Il y a parfois de la part de l’accueillant une attente de reconnaissance qui ne vient pas, alors qu’il fait pourtant ”comme pour sa propre mère ou son propre père”.

Au-delà des motivations, les propres limites de l’accueillant doivent être éclairées. Plus en effet les limites sont clarifiées, plus rares seront les écueils. Un temps que l’on pourrait appeler ”d’élaboration de la pratique” permet à l’accueillant d’affiner avec l’expérience, ses propres capacités. En effet, on ne peut pas tout faire, à tout prix, tout le temps, malgré tout.

Or, c’est le risque majeur en accueil familial où l’activité a lieu chez soi que d’imaginer pouvoir ”tout faire”. La question du tout renvoie à la notion de toute-puissance ; il n’est pas rare de rencontrer des accueillants prêts à tout supporter au détriment de leur propre équilibre familial. La toute-puissance, battue en brèche par la réalité, la maladie, la séparation, la mort est un écueil car elle entraîne la non-reconnaissance de l’autre différent. Il est donc très important de travailler à une bonne appréciation de ses capacités, de ses impossibilités, à pouvoir interroger ses motivations, ses aptitudes, ses limites.

Les écueils sont liés au cadre familial où s’exerce l’accueil, sphère privée peu accessible au regard extérieur voire au contrôle, lieu où coexistent des sentiments contradictoires de tendresse et d’hostilité avec leurs corollaires : culpabilité, à priori, soupçons. Le cadre familial, la famille est le lieu par excellence où va être rappelée une situation connue autrefois et révélée par les relations familiales antérieures, le caractère ou la pathologie de la personne accueillie.

Ainsi, une personne âgée de 93 ans, qui avait entretenu de mauvaises relations avec sa fille unique, a réactivé une situation similaire chez son accueillante qui avait souffert dans son enfance du manque d’affection de sa mère ; l’accueillante s’est alors trouvée en connivence avec la fille de la personne âgée et cette sorte d’alliance s’est faite au détriment de la personne accueillie, dans une certaine froideur vis-à-vis de celle-ci.

Ailleurs, la pathologie psychiatrique de la personne accueillie, démence, handicap lourd, peut parfois faire voler en éclats une personnalité fragile de l’accueillant, révèle sa propre ”folie”. Ce cas entraîne immédiatement l’arrêt de l’accueil et le retrait d’agrément de l’accueillant dans l’incapacité de gérer avec recul une situation.

Ailleurs encore l’accueil familial ne peut s’exercer dans la durée faute d’insertion possible dans le cadre d’une famille ; il s’agit en général de messieurs désinsérés socialement après des problèmes d’abus d’alcool et d’ordre affectif, qui ne supportent pas de se voir rappeler des relations familiales difficiles auxquelles ils veulent à tout prix échapper. Ces personnes, souvent, rêvent de liberté même si la réalité et l’âge les contraignent à recevoir de l’aide.

L’accueil en famille renvoie aussi à la culpabilité inconsciente d’un fils, d’une fille, de l’accueillant lui-même, qui peut avoir du mal à admettre qu’une famille sera à même de faire ce qu’il est dans l’incapacité ou l’impossibilité de réaliser auprès de son propre parent. La culpabilité et les exigences des enfants d’une personne âgée poussées à l’extrême sont une cause de mise en échec de l’accueil. Le cadre institutionnel peut alors être mieux vécu.

Un autre écueil de l’accueil en famille tient au statut précaire de l’accueillant qui, n’étant rémunéré que lors d’un accueil, peut être poussé à mésestimer ses propres forces et à accueillir malgré tout une personne qui ne lui convient pas. La non-reconnaissance de l’accueillant par un statut et un accompagnement adapté est donc un facteur de risque. Celle-ci est majorée par l’absence de suivi et de soutien ou par un suivi trop éloigné dans le temps, par l’absence de formation de l’accueillant.

Enfin la violence n’est jamais à exclure du champ familial et il faudra veiller à ce que la lassitude de l’accueillant devant le ”symptôme” de la personne accueillie ne devienne excessive, comme dans cette famille d’accueil où étaient accueillies simultanément, la mère de l’accueillant démente sénile depuis de nombreuses années, la mère de l’accueillante plus jeune et une personne âgée au caractère paranoïaque ; la patience de l’accueillant confronté au propre deuil de sa mère a été mise à rude épreuve, et il a dû être mis fin à l’accueil.

L’activité d’accueil s’exerçant à domicile, il est d’autant plus nécessaire de poser un cadre, de donner à chacun des partenaires de l’accueil un rôle et une place qui lui soient propres, d’ouvrir l’accueil à un référent tiers médiateur qui permette qu’il y ait de l’échange et de la réciprocité, et non de la fusion ou de la confusion. L’état de dépendance en effet suscite une régression, une demande parfois très forte d’exclusive, de relation fusionnelle pesante et mortifère.

En conclusion, s’il y a un risque et un enjeu dans l’accueil familial, il est d’abord lié à la relation qui va se nouer entre les personnes, à l’intégration de la personne accueillie reconnue comme ”autre différent” dans sa singularité, dans le respect et la tolérance. Comme dans toute relation, il peut y avoir échec, malentendu, encore faut-il en prendre acte et rechercher une autre solution pour la personne accueillie à temps.

L’accueil est une sorte de ”mariage” où chacun doit s’adapter, reconnaître les habitudes et les coutumes de l’autre, où l’affectif tient une place importante sans quoi il n’y aurait pas d’accueil possible. Si l’affectif est si distancié qu’il n’apparaît pas, si l’accueillant fait montre seulement de savoir-faire, il y a risque.

Il faut à l’accueil ce qui est plus de l’ordre du savoir-être, qui ne s’apprend pas mais se cultive. La formation et le partage d’expériences auprès d’un tiers dans des groupes de paroles, s’il ne sont pas destinés à professionnaliser l’accueil, contribuent à l’adoption d’attitudes plus professionnelles et ajustées où l’affectif tient sa place distanciée.

Reconnaître les risques et les écueils de l’accueil familial, c’est déjà en partie les pallier ; ne pas les reconnaître, c’est donner prise au soupçon, aux peurs d’autant plus fantasmées qu’elles n’auront pu être élaborées avec sérénité. Le meilleur gage de réussite de l’accueil est de mettre en place un encadrement de qualité qui tienne compte du choix de la personne accueillie sans mésestimer de possibles écueils.

Dernière mise à jour : lundi 20 novembre 2006

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