La lettre de Clotilde

Très chère amie,

Nos rencontres sont toujours aussi riches et je découvre à chaque fois les multiples facettes de ce travail si complexe que vous semblez accomplir avec tant de facilité. Mais il est de nombreux points dont vous ne parlez pas ou fort peu. Est-ce votre discrétion ou votre modestie qui vous retient ?

Cependant, je vous ai vu fort irritée lors de ma dernière visite. Et, dans les mêmes circonstances, je le serais aussi. A cette occasion, vous avez bien voulu vous étendre sur un sujet que je sens délicat. Vous m’avez expliqué les milles et un petits tracas qui résultent des relations que vous entretenez avec les familles des personnes que vous accueillez. Et je réalise que de toutes petites choses vous égratignent jour après jour : c’est ainsi que l’un des frères de Louis vous adresse chaque mois votre salaire dans des enveloppes de récupération... Vous ne faites pas de commentaires, mais vous m’avez confié que ce manque de délicatesse vous blessait quelque peu.

Et le décès du père de Marthe a, semble-t-il, fait remonter à la surface des griefs à votre encontre de la part de ses frères. Que vous reproche-t-on ?

D’avoir déménagé et de ne pas avoir prévenu les neuf frères de Marthe. Que vous ayez averti son père ne change rien à cela. Ces personnes, qui ne se sont pas manifestées depuis plusieurs années, vous reprochent d’avoir "emmené leur sœur avec vous". Et elles ont exposé d’autres griefs. Il me semble qu’elles ont profité de l’occasion pour régler des comptes avec eux-mêmes, avec leur culpabilité qui est peut-être grande de ne pas s’occuper de leur sœur. Ou peut-être tout simplement s’imaginent-elles que la responsabilité de leur sœur déficiente va leur incomber, et elles se sentent démunis et en deviennent agressifs.

Je vous ai sentie désemparée car vous n’avez que votre constance dans les soins que vous apportez à Marthe à leur opposer. Vous n’avez que la confiance, sans cesse renouvelée depuis quinze années de la part des services qui vous ont confié Marthe, pour vous rassurer.
Pourtant, il me semble que d’autres familles vous ont marqué de la reconnaissance, ainsi que l’avait fait la maman de Cora en vous offrant cette broche en remerciement, malgré le court séjour de sa fille chez vous.

Vous m’avez aussi rapporté que la maman de Lucie vous avait dit sa joie et son apaisement de savoir sa fille dans votre demeure, alors qu’elle-même sentait ses forces décliner et sa fin toute proche. Vous avez par la suite tenu la main de Lucie lors de la sépulture de sa maman, et ses sœurs vous en ont marqué une grande reconnaissance.
Cette même famille vous a, par la suite, soutenue lorsque l’état de santé de Lucie s’est aggravé après qu’elle eut réalisé l’absence définitive de sa maman. Et c’est avec vous que cette famille a recherché une autre solution.

Mais il me semble que c’est dans l’appellation même de votre travail que réside une grande ambiguïté. Vous êtes appelée "Famille d’accueil"...

Pour toutes ces fratries, que la maladie ou le handicap ont éloigné de leur parent en souffrance, ne croyez-vous pas qu’elles peuvent penser que vous leur "volez" leur place ? Qu’elles se sentent jugées sur le désintérêt qu’elles manifestent envers leur frère ou leur sœur ? Et que le départ définitif du père ou de la mère les oblige en quelque sorte à faire un examen de conscience qui n’est pas en leur faveur ?

Vous avez, me semble-t-il, tenté de développer des relations harmonieuses avec ces familles, et je vous ai toujours entendu dire que vous étiez seulement celle qui accompagne les personnes qu’elle accueille. En aucun cas vous n’avez pensé devenir un membre de la famille de ceux que vous accueillez.

Mais les relations humaines sont ainsi faites et vous êtes souvent en butte à des esprits mesquins qui ne devinent pas toute l’abnégation et l’humilité avec lesquelles vous accomplissez votre tâche.

Vous mettez en pratique, sans relâche, cette forme si particulière de relation que je nommerais "empathie". Vous êtes constamment "avec" ceux que vous accueillez. Vous écoutez, vous ne jugez pas, vous tentez de mieux comprendre pour pouvoir mieux aider. Et il me semble que votre attention dépourvue de tout préjugé est efficace parce qu’elle est bâtie sur la tolérance. C’est peut-être tout cela qui fait que vous êtes disponible pour comprendre la souffrance des personnes dont vous avez la charge. Mais, dans le même temps, vous renvoyez à leur famille leur manque de disponibilité et elle se sent interpellée.

Est-il possible, et même envisageable, pour la plupart des familles des accueillis qu’une famille étrangère à leur fratrie puisse remplir leur rôle avec peut-être plus de facilité, plus de bonté, plus de générosité qu’eux-mêmes ?

Là est la vraie question !

Noël approche, c’est la fête de la Paix et de l’Espérance. Continuez de croire en l’avènement d’un monde meilleur. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère.

Toutes mes amitiés à vous et aux vôtres, et à bientôt.

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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