La lettre de Clotilde

Très chère amie,

Que vous arrive-t-il ? Vous êtes injoignable. Certes, vous avez pris de longues vacances, mais vous êtes rentrée depuis fort longtemps, et j’espère que ce n’est pas une mauvaise santé qui vous éloigne ainsi de notre correspondance.

Vous me faites toujours part des interrogations qui, au fil des jours, se posent dans la vie quotidienne et familiale. Je sais votre réserve, depuis toujours, à réaliser des accueils dits difficiles à long terme, car vous considérez que ce n’est pas à l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). de combler les vides de la société face aux handicaps de toutes sortes, au vieillissement de la population et au manque de structures adaptées dont la presse se fait régulièrement l’écho.

Vous pensez que l’accueil par des familles de personnes atteintes de pathologies lourdes demande davantage d’infrastructure et d’accompagnement. Vous voyez, autour de vous, se développer l’aide aux familles naturelles (l’aide aux aidants), mais vous n’avez jamais été conviée à de telles rencontres.

En ce qui concerne l’accueil familial, vous êtes déconcertée par l’ignorance de la plupart de ceux que vous rencontrez, et même souvent votre parole est mise en doute. N’est-ce pas toujours la parole du résident qui est prise en compte en cas de difficultés et non vos dires ?

Vous m’avez dit avoir vécu des situations difficiles et en avoir eu la relation par d’autres familles, en particulier dans la mise en place d’accueils spécifiques. Vous avez rencontré des familles qui, dans le besoin et flattées par les établissements, n’ont pas hésité à mettre leur santé en danger en acceptant les exigences du milieu hospitalier.

Vous m’avez narré, par exemple, le cas d’une personne grabataire à la suite d’un grave traumatisme crânien. L’hôpital avait exigé, pour permettre une « resocialisation » plus rapide après plusieurs années en milieu hospitalier, que la famille d’accueil n’utilise aucun matériel spécifique, pas même un lit médicalisé. Cette personne avoisinait les cent kilos... Pendant plus de deux ans, la famille a donné des bains sans l’aide d’un lève-malade et a utilisé un lit ordinaire. Sans ménagement aucun, lorsque l’hôpital a constaté son état d’épuisement, il a organisé le départ du résident vers une autre famille où tout le matériel médical a été mis à disposition.

Pourquoi un tel mépris de la famille d’accueil ? Vous n’avez pas de réponse, ou plutôt si, vous en avez une : vous obtenez souvent, avec les moyens qui sont les vôtres, mais aussi avec votre cœur, votre courage, votre dévouement, votre abnégation, votre humilité, votre bon sens, un humour et un sourire indéfectibles... davantage de résultats que des services dits spécialisés. Mais, toujours, pourquoi ?

Il est évident que le nombre restreint des résidents d’une famille d’accueil et votre disponibilité permanente permettent d’individualiser chacune de vos interventions. De plus, la loi qui encadre vos pratiques et surtout le contrat que vous signez avec l’accueilli ne vous autorisent aucun écart. Vous êtes consciente que la réduction du temps de travail n’a pas généré davantage de personnels dans les structures et que la tentative d’adéquation santé/rentabilité fait que plus rien ne fonctionne très bien dans l’accueil et la prise en charge des personnes malades ou handicapées.

Alors, une question se pose : pourquoi l’accueil familial ne se développe-t-il pas et pourquoi ne pas accueillir des résidents atteints de pathologies plus lourdes ?

Votre réponse ne m’a pas déconcertée car je connais votre bon sens et votre pragmatisme. Pour vous, la loi qui encadre vos pratiques limite d’elle-même les accueils de cas lourds. Cette loi, modifiée par la loi de modernisation sociale en 2002, et dont le ministre de la santé de l’époque, Théo Braun, disait qu’il ne savait pas pourquoi il l’avait faite voter ainsi, ne protège personne.

Des situations d’accueil que vous n’osez pas qualifier de « sauvages », mais plutôt de précaires perdurent toujours plus de dix ans après son vote. Vous connaissez des situations de maltraitances physiques, psychiques et même sexuelles en accueil familial. Vous savez que les services compétents ont été alertés et que, protégées par des élus, les familles impliquées continuent d’exercer. Des travailleurs sociaux s’en sont étonnés auprès de vous. Vous avez même vu un juge des tutelles décider que, malgré le retrait de l’agrément de la famille d’accueil, la personne accueillie pouvait continuer à vivre chez elle...

Vous n’ignorez pas non plus la qualité du travail effectué par certains services de placement directement sous la responsabilité du conseil général. Des conseils de prudence sont souvent donnés aux familles accueillantes qui sollicitent de l’aide, conseils qu’elles ne suivent pas toujours. Mais le plus souvent, la formation reste à la traîne, et malgré la loi du 10 juillet 1989, certaines familles accueillantes depuis de longues années n’ont toujours pas eu vent d’une seule heure de formation dispensée. Et vous ne croyez pas que le toilettage opéré par la loi de modernisation sociale votée en début d’année changera quoique ce soit. Parue au Journal Officiel le 18 janvier 2002, elle attend toujours ses décrets d’application.

Vous connaissez, me dites-vous, l’intérêt de l’accueil familial, ses immenses possibilités, mais force est de constater que le nombre d’accueillants stagne et qu’il n’y a pas de relève. Pourtant, vous avez réfléchi à tout ce qui pourrait donner plus de crédibilité à ce travail exigeant, certes, mais ô combien enrichissant. Vous pensez que cela pourrait maintenir des populations dans les villages de notre beau pays, mais peu d’élus connaissent votre pratique, et vous rencontrez souvent une très grande stupéfaction lorsque vous répondez aux questions des trop rares curieux.

Et, pour vous, les accueils dits « lourds » restent difficiles, voire impossibles à réaliser par manque de structures d’accueil temporaire permettant des accueils de qualité et vous offrant des possibilités d’absences. Vous croyez fort peu à la notion de familles d’accueil réalisant uniquement des accueils temporaires, et les cas les plus lourds seront toujours problématiques.

Votre recul et votre expérience professionnelle, les carences (formation, encadrement, application de la loi, multitude d’interventions extérieures...), le dynamisme et l’énergie que l’accueil nécessite de déployer en permanence vous font dire qu’il n’est pas possible d’accueillir toutes les pathologies et de faire ce travail n’importe comment pour aboutir à n’importe quoi. Vous avez su, malgré le côté informel de ce genre de travail, organiser, prévoir, faire vivre votre petite collectivité malgré les différences d’autonomie de chacun et cela en vous préservant une vie familiale, que je dirais, de qualité.

Mais depuis quinze années, que d’énergie n’avez-vous pas déployée pour que tout fonctionne harmonieusement ! Il est vrai que vous n’aimez pas le désordre, et l’une de vos résidentes traduit très bien votre façon de vivre quand elle vous dit : « Tu n’arrêtes jamais ? ». Vous ne lui répondez pas toujours.

L’accueil familial représente pour vous, vous me l’avez confié, après toutes ces années de travail à l’extérieur, une activité qui vous apporte beaucoup de joie et vous permet une organisation toute personnelle, ce que vous ne pouviez pas faire auparavant. Vous n’avez plus d’horaires, dites-vous. Cependant, que de contraintes ! Toutefois, je ne peux que vous faire remarquer qu’à l’heure du passage aux trente-cinq heures et du développement de la société de loisirs, vous allez à contre-courant.

Je partage tout à fait vos réticences à voir l’accueil familial s’ouvrir à toutes les pathologies lourdes, car vous ne souhaitez pas qu’il se transforme en une sorte d’esclavage de la part de ceux que vous et les autres accueillants familiaux accueilant familial
accueillants familiaux
Agréés pour prendre en charge à leur domicile des personnes âgées ou handicapées adultes n’appartenant pas à leur propre famille, les accueillants familiaux proposent une alternative aux placements en établissements spécialisés.
savez si bien accompagner.

Il me reste à souhaiter que, dans une France dont la préoccupation de son Premier Ministre est « celle d’en bas », vous ne soyez pas oubliés et que les agréments qui seront proposés avec la loi de modernisation sociale ne fassent pas disparaître les quelques avancées « modestes », mais avancées tout de même, que son vote avait fait apparaître.

Vous avez confiance, mais restez vigilante et gardez votre sourire, il est votre meilleur atout.

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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