La mise en place d’un placement familial - Réticences et difficultés rencontrées

J.-P. PICARD, Praticien hospitalier, secteur 1 de Paris,
CHS Perray-Vaucluse, 91360 Epinay-sur-Orge. L’information Psychiatrique n°1, janvier 1992 (extraits)

Notre propos, issu de nos difficultés réelles à faire fonctionner un placement familial pour adultes dans notre CHS, ne se limitera pas aux tracasseries administratives que tout psychiatre connaît, pour peu qu’il veuille faire naître une structure alternative à l’hospitalisation. Les réticences ne sont pas exclusivement l’apanage des gestionnaires hospitaliers, mais ce sont peut-être celles-ci qui sont les plus audibles. Celles des autres intervenants n’en sont pas pour autant muettes et leur résistance au changement bien réelle.

La réticence du gestionnaire

Rémunérer comme salarié de l’hôpital quelqu’un qui travaille chez lui, et dans des fonctions d’hébergement avant tout, heurte l’esprit gestionnaire (et peut-être, mais à demi-mot, syndical). Quel travail sera fourni, hors toute implication horaire, hors contrôle permanent de l’équipe soignante ? Quelle évaluation peut-on en faire à travers des rapports médicaux, dont l’intérêt le plus manifeste est surtout de maintenir cette situation acquise hors les murs ?

C’est surtout cette inclusion dans le potentiel soignant de l’hôpital de personnes non professionnelles qui choque nos administrations, habituées qu’elles sont aux statuts bétonnés, aux échelons de carrière et aux lieux de soins "rationalisés", où tout et tous se confondent et jouent le jeu d’une humanisation magmatique, lente mais progressive, légalisée, planifiée, budgétisée. [...]

Pour des raisons évidentes de pratique soignante, il est inconcevable que les patients puissent faire masse autrement que budgétaire. Suivre un plan de masse, voilà ce que ne peut respecter la famille d’accueil.

La réticence du soignant

D’équipes hospitalières déjà fort démunies, il faut encore dégager un temps pour le placement familial. Tout cela pour le bien-être de quelques patients qui, hospitalisés, ne posaient pas de problèmes, moutonnaient paisiblement dans la grande soi-disant masse, aidaient même souvent les soignants dans leurs tâches quotidiennes.

Pourtant, tout le monde sait ce que c’est que la dépendance et qui oserait dire, parmi nous, qu’il aimerait être dépendant d’un professionnel de la dépendance ? Comment le soignant peut-il voir autre chose, dans le placement familial, qu’une voie de garage comme les autres, sur laquelle, de surcroît, il n’a plus tout pouvoir ? Mais qu’est-ce qu’une voie de garage, pour quelqu’un à qui l’on a inculqué que la guérison cela existe, que cela dépend de quelques protocoles bien appliqués selon les règles de l’art, ce qui, entre nous, ne différencie pas le soignant de qui que ce soit de "professionnel". [...]

La réticence du patient

Quitter l’asile spacieux et atemporel, retrouver des marques familiales que l’on croyait perdues, faire le deuil d’affects épars mais réels, remodeler ses échanges pour la constitution d’une nouvelle histoire faite de moins de soumission, d’allégeance, et d’un peu plus d’indépendance, de liberté. Que ne demande-t-on pas à ces êtres cassés, résignés, pour la plupart, à finir leurs jours dans nos institutions lourdes ? Oubliés du service la plupart du temps, ayant appris à se faire tout petits pour avoir la paix, les voici propulsés sur le devant de la scène, retrouvés dans le plus petit détail de leur biographie, mobilisés de nouveau dans leur souffrance délirante, et sous la forme peu sécurisante d’un "essai".

Que leur veut-on au juste ?

  • Vous serez mieux là-bas (qu’en sait-on ?).
  • Vous coûterez moins cher à la Sécurité Sociale (sauf s’ils somatisent...).
  • On reprend votre prise en charge (ah bon ! mieux vaut tard...).

Ce n’est pas si facile de se dire que cette fois, c’est sûr, on n’en sortira pas. Il y a dans ce placement quelque chose de l’ordre du définitif, parce que justement c’est bien, alors qu’à l’hôpital...

Combien de patients viennent encore vous dire, même après vingt ans de présence : "J’espère bien m’en sortir." Combien de patients résistent à la mort, parce qu’ils ne veulent pas mourir à l’hôpital ? Alors, même si la solution du placement familial est une des meilleures, il serait opportun, dans certains cas, de tenir compte de l’aspect "définitif" de cette solution.

La réticence de la famille

Elle fait partie intégrante du projet. Un patient pas trop difficile, âgé si possible (en région parisienne surtout), pas trop handicapé ou alors carrément grabataire, réinsérable (dans un CAT, par exemple), tout manquement à la configuration préconçue donne lieu à réticence.

Demandons à une femme enceinte comment elle fantasme son futur bébé, nous n’obtiendrons pas un catalogue plus exhaustif : "Je le voyais moins gros, plus petit, moins rouge, plus vivace moins ci et plus ça..." Et, à chaque fois, d’explication en réassurance, de dédramatisation en correction, on opère le recollage des morceaux fantasmatiques manquants d’un individu complet dans la réalité.

Une partie a quatre ?

Ce petit tour non exhaustif des réticences de chaque protagoniste du placement familial illustre les difficultés rencontrées pour la naissance d’une telle structure. Cette partie à quatre intervenants montre l’ampleur de la tâche du médecin concerné, qui doit vaincre une à une ces résistances. Celle des soignants serait la plus surmontable, puisqu’ils constituent un lien privilégié.

Mais, devant l’adversité de certains, la passivité d’aucuns, l’intéressement non gratuit ou l’enthousiasme loufoque des autres, le scepticisme est de mise. Pour justifier encore un peu plus ce scepticisme, contentons-nous d’évoquer les efforts louables entrepris ces dernières années pour légaliser un peu mieux ces prises en charge familiales de la folie et du vieillissement. [...]

Dernière mise à jour : mercredi 26 janvier 2005

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