Le Grand Bleu : une plongée dans l’inconnu

Pierre MASLE, famille d’accueil, Deux-Sèvres

Famille d’accueil j’ai été. Noble rôle s’il en fut, accompagnant sans relâche les personnes qui m’étaient confiées. L’un d’entre eux, Jean-Paul, avait été, avant son "accident", un bien beau jeune homme, un père de famille, un homme inséré dans la société. Tombé du septième étage d’un immeuble, il vient de séjourner plus d’un an à l’hôpital dans les mains expertes des chirurgiens et des médecins. Deux années de rééducation fonctionnelle ont suivi.

Nous le rencontrons à l’hôpital, nous les accueillants, lui le futur accueilli. En effet, une rééducation sociale en famille d’accueil va être mise en place. Mais sachez que Jean-Paul est en fauteuil roulant. Son visage est déformé. Sa colonne vertébrale est maintenue dans une sorte de cage interne. Une de ses jambes est plus courte que l’autre, donc compensée. Sa main droite tremble. Il est presque aveugle et de longues cicatrices couvrent son corps. Il ne parle pas, mais grommelle. Il ne mange pas seul. Il n’est pas tout à fait incontinent. Il pèse quatre vingt cinq kilos et mesure un mètre quatre vingt cinq. Il a environ trente ans. C’est la première impression que nous avons de Jean-Paul.

Quelques bribes de son histoire personnelle nous sont fournies : il a été marié, mais son épouse a disparu dans la nature. A la suite de son accident, les trois enfants issus du mariage, et dont il s’occupait, ont été placés.

Ainsi dit, avons-nous fait le tour du pensionnaire ? Ce n’est pas certain. Or, nous devons l’accompagner pour le rééduquer socialement. Ce mot d’accompagnement va prendre tout son sens, car il va être nécessaire de le "soutenir" et de le "protéger", mais aussi "d’aller à sa suite". Nous nous lançons dans cette aventure avec un grand "A" qui va durer deux années.

Êtes-vous partant pour connaître la suite ?

Nous allons tenter de découvrir comment communiquer, et surtout comprendre les borborygmes sourds qui rendent toute conversation impossible. Très malin, il nous semble rapidement qu’il joue avec nous, car devant nos hésitations, il mime ce qu’il veut dire ou souhaite, et devant notre perplexité, il rit aux éclats. Mais, en même temps, sa salive l’étouffe, il fait une "fausse route" et nous paniquons.

Les repas sont étranges : un œuf au plat est saisi à pleines mains, malgré les tremblements. Il s’efforce d’avaler d’énormes morceaux de pain, au risque de s’étouffer.

Deux années folkloriques, épuisantes, enrichissantes, décevantes, tout à la fois, viennent de commencer, avec une folle intensité. De ce qui nous attendait vraiment "le Grand Bleu"...

Mais, nous ne sommes pas seuls : une équipe qui va se révéler turbulente et joyeuse, mais néanmoins efficace, se met en place : médecin généraliste, médecin psychiatre, psychologue, kinésithérapeute, orthophoniste, ambulancier (auxiliaire précieux et confidentiel), infirmières libérales sous la houlette de l’un des médecins qui fera office de "chef d’état-major". Tout ce petit monde va avec nous, les accueillants, veiller au grain. Cette "équipe" fonctionne, et ce n’est pas une pièce de théâtre ou le tournage d’un film.

Le "cinéma", c’est Jean-Paul qui va nous l’offrir sur le terrain mouvant d’une guerre psychologique éprouvante et aux mille et une facettes. Guerre froide avant le déclenchement des hostilités. En une année, Jean-Paul s’éveille, devient moins fragile, moins susceptible. Il réapprend à parler quelque peu, en articulant. Parfois même, il plaisante.

Très sournoisement, il tisse des liens affectifs avec nos enfants, nos petits-enfants. Aucun d’entre nous ne s’en aperçoit. Nous allons alors être gratifiés de situations toutes plus inattendues les unes que les autres. Chacune de nos journées va compter double.

Jean-Paul n’est pas la seule personne accueillie dans notre famille. L’autre personne, une femme de soixante ans, est en fauteuil roulant. Elle est très vive et de caractère agréable. Incontinente, elle porte en permanence des "couches". Dès qu’elle rit, elle se mouille, et souvent... cela déborde.

Jean-Paul l’a vite découvert et lors des repas, assis en face d’elle, il n’a de cesse de faire des grimaces, de tenter de renverser son assiette. Ce qui doit arriver arrive : éclats de rire, couche mouillée. Et Jean-Paul, au paroxysme de sa joie, en fait autant. Cette hilarité nous gagne nous aussi. Mais, il y a l’obligation de les "changer" tous les deux car ils macèrent.... Les repas, vous n’en doutez pas, s’éternisent.

Mais, Jean-Paul pèse maintenant cent dix kilos. Il tombe souvent de son lit. Et, je me dois de relever cette énorme masse d’os et de chair inerte. Devant mes efforts, et j’en déploie, Jean-Paul rit, se laisse retomber, s’accroche au matelas pour que dure le jeu. Je le gronde, ce qui le laisse tout à fait indifférent.

Il manipule très aisément le chantage, promène des mains indiscrètes sur mon épouse, les infirmières, toutes les femmes qui traversent sa vie.

Il est taquin, obscène, agressif, et passe alternativement du mensonge, à la comédie, la colère, les rires infantiles ou les bruits d’animaux. Et notre chien s’interroge, tournant la tête, l’oreille cassée, l’autre dressée, il cherche dans sa mémoire à qui attribuer ce langage d’animal si particulier.

Il vomit, il pleure, il se lamente. Les repas ne sont que tremblements de terre avant même que d’avoir commencé. Tout vole, et il s’esclaffe. Le champ de bataille doit être nettoyé, la vaisselle brisée évacuée, le terrain devient miné et il est nécessaire de tout reconsidérer. Dans l’environnement immédiat du sinistre, il faut rassurer, apaiser.

Notre accompagnement se poursuit dans cette géologie mouvante telle qu’elle apparaît dans les îles nipponnes par fort séisme.

Lit, montauban, fauteuil roulant, toilette, repas, chute, ambulance, excréments, coucher se succèdent, lassants et obsédants. Jean-Paul va mieux, et croit pouvoir maintenant s’occuper de ses enfants, il s’accroche à cette idée qui ne va plus le quitter.

Cette nouvelle idée est dramatique pour tous. Mais, soudain, il se modifie. Sa conduite s’améliore, les rythmes biologiques se mettent en place. Les repas deviennent calmes. De faux espoirs naissent lors des séances de marche chez le kiné, et son langage est plus ordonné.

Nous venons de boucler la première année. Nous avons la conviction d’avoir gagné, ou tout du moins franchi une première étape, gravi une marche.

Mais nous avons oublié la pathologie si particulière de Jean-Paul. Ce dernier est (et comment avons-nous pu ne pas y penser ? ) secrètement malheureux de se voir ainsi diminué, dépendant, isolé de ses enfants et de ses amis, tellement atteint dans sa chair, prisonnier de son passé, de ses pensées, ne voulant rien dévoiler des raisons de sa chute.

La deuxième année commence par une aggravation de son état (diarrhées, constipations, chutes nombreuses chez le kiné, de son lit ou de son fauteuil).

Il crie et tempête et dit "être devenu un objet". Deux secondes plus tard, il rit aux éclats. Chaque nuit, il appelle. Je ne dors plus, je ne mange plus. Je suis exténué, mon épouse également. Nous fléchissons et c’est l’ENFER. Et l’incontinence totale s’installe. Des examens spécialisés sont nécessaires. Les transports deviennent "galère" pour moi. Pour Jean-Paul, c’est un jeu. Il pèse vraiment cent dix kilos. Et l’installer sur les tables de radiologie nous fait, spécialiste et moi-même, attraper des suées dignes de celles supportées sous l’Équateur.

Il dresse les différents membres de l’équipe les uns contre les autres et, dans un premier temps, nous ne nous en apercevons pas. Tout le tact du médecin psychiatre sera nécessaire pour freiner le drame qui couve, et rétablir le calme et la confiance entre chacun.

Mais ce jeu du "chat et de la souris" nous atteint de toute façon. Le "rongeur" a mangé le gruyère avec les trous, s’en délecte, se lèche les moustaches, et les yeux mi-clos, savoure son travail de sape.

Enfin la situation s’apaise et redevient saine, le climat est de nouveau serein. Comme cela, du jour au lendemain, Jean-Paul n’est plus malade. Il perd du poids, il est de nouveau agréable avec tous. Nous nous demandons si nous ne venons pas de rêver les semaines écoulées. L’explication est peut-être dans le fait qu’il sait maintenant qu’il va devoir nous quitter pour une autre famille d’accueil, pour une autre prise en charge, un autre stade.

Arrive alors l’instant de la séparation, et tous nous nous retrouvons réunis autour du gâteau et du champagne. Et, en secret, tous, nous pleurons ; tous quelque part, nous sommes meurtris.

Parlez-moi donc d’accompagnement...

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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