Pertinence de la famille d’accueil en tant qu’outil de soin et d’insertion des usagers de drogues

Jean-François GICQUEL,
directeur,
Association Pour la RÉhabiliation des TOxicomanes - Annemasse (Haute-Savoie)

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Apreto
Plaquette d’information

L’APRETO est implantée en Haute-Savoie, en bordure de la frontière suisse et du lac Léman, non loin de l’Italie du Nord. Cette situation géographique de proximité de la Suisse, de Genève en particulier, ne semble pas étrangère à une forte consommation d’héroïne sur le versant frontalier français (80% des accueillis sont dépendants de l’héroïne, dont les trois quarts par voie injectable). Il convient de signaler que l’héroïne, aux dires des toxicomanes français, est considérablement moins chère sur le territoire helvétique.

L’APRETO a été créée en 1982 par un pasteur qui croyait à la prise en charge des toxicomanes en famille d’accueil. Les familles d’accueil ont donc été son premier dispositif de soins, sa rai- son d’être. Un premier réseau de familles d’accueil fut créé dans les Cévennes, puis un second dans les Alpes. Les familles d’accueil revêtent donc une importance particulière pour l’APRETO tant du point de vue historique et politique que philosophique et culturel. Nous disposons toujours de deux réseaux de familles d’accueil géographiquement distincts comprenant chacun 10 familles d’accueil pour une capacité totale de onze places agréées.

En 1999, nous avons reçu 263 demandes de séjour pour 39 admissions réalisées, soit un taux de réponses positives de 15%. La durée moyenne de séjour est de quatre mois pour une durée maximale contractée de six mois.

Les objectifs

Pour les personnes toxicomanes, la prise en charge en famille d’accueil intervient après un sevrage ou avec un traitement stabilisé. Elle consiste en une réhabilitation personnelle et sociale susceptible de favoriser l’insertion ou la réinsertion socioprofessionnelle.

La famille d’accueil se définit comme un lieu transitionnel capable d’apporter un certain nombre de réponses aux besoins des personnes toxicomanes concernées : protection transitoire vis-à-vis d’un environnement vécu comme pathogène ; cadre de vie structurant, contenant et sécurisant devant favoriser l’apprentissage de l’autonomie personnelle et sociale ; soutien et accompagnement socio-éducatif.

La famille d’accueil exerce :

  • une action de soins et d’insertion en proposant d’une part un cadre de vie familial naturel et chaleureux, de type semi-rural, devant permettre réhabilitation, resocialisation, réinsertion, et d’autre part une prise en charge à caractère individuel. Il s’agit de réapprendre à vivre avec soi- même, avec les autres, avec la réalité, avec le temps en recréant du lien et du repère ;
  • une action de prévention pour les toxicomanes mineurs ou très jeunes majeurs. L’objectif est ici de prévenir le passage d’une consommation abusive à une dépendance avérée, de prévenir une aggravation de la dépendance et de la délinquance, de freiner une dérive psychosociale et comportementale. Il s’agit de réintroduire des repères structurants, d’établir un climat familial et social devant favoriser une dynamique et une évolution positive de l’accueilli.

A terme, la finalité de la prise en charge demeure l’abstinence, le réapprentissage d’une existence sans dépendance à un produit. Il importe donc de vivre autre chose que la drogue et ses dépendances, d’aménager et d’investir de nouveaux centres d’intérêt, de nouvelles relations. Le séjour vise à permettre un travail de distanciation psychologique en même temps qu’un travail d’impression de nouveaux vécus qui resteront mémorisés comme des expériences de vie possibles sans drogue et sans toxicodépendance.

La famille d’accueil accompagne la personne toxicomane à la parole et au faire, lui permet l’apprentissage des repères et des contraintes, des droits et des devoirs. Elle aide à retrouver une régulation au niveau physique et psychologique, au niveau du temps et de l’espace. Elle permet une restauration de la fonction parentale et familiale pour les toxicomanes qui ont des enfants. Elle peut enfin représenter une alternative à l’incarcération dans le cadre d’une libération à caractère conditionnel ou provisoire.

Les fonctions des familles d’accueil

De par une présence de tous les instants avec la personne toxicomane, la famille d’accueil assure une fonction psycho-éducative, socio-professionnelle et familiale :

  • une fonction psycho-éducative par une écoute, une parole et un soutien lors des moments difficiles ; par un accompagnement à l’apprentissage du compromis, des limites, des règles et des contraintes liées à toute vie sociale ; par une aide à la relation, à la communication dans une optique de socialisation et d’insertion ;
  • une fonction socio-professionnelle et de formation par une activité accompagnée à caractère para-professionnel visant à contenir et structurer la personne dans l’espace et le temps. Le caractère para-professionnel de l’activité valorise la personne, la rend utile à l’autre et lui permet l’échange, lui redonne confiance en elle-même et dans sa capacité à faire, à créer, à construire et à aller au bout de ses réalisations. Il permet également de vérifier les savoir faire, les potentialités et les acquis des personnes en vue de l’élaboration et de la réalisation d’un pro- jet professionnel travaillé avec un éducateur référent. Il engage la personne à entreprendre une formation ou une activité professionnelle à l’issue du séjour. Enfin, la famille d’accueil rend possible l’acquisition de l’autonomie sociale nécessaire à l’accès à un logement personnel.
  • une fonction familiale par un exemple de vie qui n’est pas forcément exemplaire. La famille d’accueil n’est pas une famille de substitution, elle ne remplace pas la famille originelle mais elle a une fonction familiale à remplir. Dans ce sens, elle exerce une fonction contenante et structurante, et fait un travail d’alliance avec la personne toxicomane.

Ce contrat d’alliance permet que quelque chose se modifie chez la personne accueillie quant à ses représentations de sa famille, de son histoire, de sa souffrance, et que les outils ou les modèles proposés par la famille d’accueil puissent être réutilisés plus tard.

La famille d’accueil n’est pas idéale même si elle attendue comme telle. S’opère donc un travail de désidéalisation qui peut aider l’accueilli à recomposer son histoire familiale et à entrer dans le monde adulte. Dans ce sens, la famille d’accueil assure une fonction de modélisation.

La famille d’accueil est un espace de création du lien familial qui peut, sinon réparer, du moins réconcilier la personne toxicomane avec l’entité familiale, que ce soit pour le présent ou pour le futur.

Sinon, comment expliquer que certains patients reprennent des relations avec des parents qu’ils ne contactaient plus depuis des années ?
Sinon, comment expliquer que les accueillis qui ont des enfants en viennent rapidement à souhaiter que ceux-ci les rejoignent au sein même de la famille d’accueil ?
Sinon, comment expliquer que des jeunes mères qui n’ont plus le soin de leurs enfants depuis longtemps en arrivent à reprendre une fonction maternelle et éducative stable et durable ?

En arrivant dans la famille d’accueil, le patient toxicomane est toujours à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un qui pourrait le combler, lui apporter l’équivalent de ce que lui apportait son produit d’élection. La substitution parfaite en quelque sorte... Il va donc s’adresser à l’autre sur le modèle de la dépendance et ce sera à nouveau la désillusion, l’échec, l’insatisfaction, mais c’est à partir de cette insatisfaction qu’il va pouvoir entrer dans une véritable relation basée sur l’échange.

Pour que cette rencontre puisse avoir lieu, la famille doit être proposante, contenante, valorisante, accueillante, disponible, et alors l’alchimie singulière de la relation pourra opérer. Autrement dit, la fonction essentielle de la famille d’accueil est d’abord d’accueil avant que de soins.

Le travail d’alliance ne doit pas céder à la fusion/confusion, d’où l’importance que revêt le cadre d’intervention, le tiers institutionnel et éducatif, le contrat tripartite du séjour et le règlement intérieur du dispositif. La triangulation personne toxicomane – famille d’accueil – éducateur/institution ne doit jamais être oubliée.

L’éducateur assure la médiation entre le patient et la famille d’accueil ; il régule les relations, les tensions, les conflits, les transferts ; il accompagne le cheminement des protagonistes ; il aide à voir clair, à prendre du recul : il permet que le travail d’accueil et de soins puisse se poursuivre dans les meilleures conditions.

Sa présence effective et régulière est indispensable et sur elle repose la fiabilité, la crédibilité et le succès du séjour en famille d’accueil. Les familles d’accueil de l’APRETO n’envisageraient jamais d’accueillir sans cette médiation qu’elles considèrent comme capitale dans le travail qu’elles accomplissent auprès des patients toxicomanes.

Tous les toxicomanes sont en difficulté par rapport à leur famille et à leur histoire. On peut constater que le phénomène de répétition d’une problématique familiale s’inscrit directement dans l’histoire des patients accueillis en famille d’accueil. Ceci doit nous rappeler fortement que la toxicomanie est un lieu de souffrance, et la dépendance une relation de contrainte dont il reste important de pouvoir se libérer un jour.

Ce constat se confirme dans les observations que nous avons pu faire lors de prises en charge de personnes toxicomanes accompagnées de leur enfant pendant le séjour en famille d’accueil. C’est en effet bien souvent en fonction de la nature de leurs propres relations parentales qu’elles se situent dans leur rôle de père ou de mère. Face à ces difficultés ou traumatismes familiaux, la famille d’accueil a une fonction parentale à jouer auprès du toxicomane, une fonction de réconciliation, voire de réparation, avec sa propre famille ou avec la notion même de famille.

En conclusion

La situation des 39 personnes accueillies en 1999 était la suivante à l’issue de leur séjour :

  • 11 avaient un logement et un emploi,
  • 6 avaient un logement mais pas d’emploi
  • 2 étaient en appartement thérapeutique avec un emploi
  • 4 étaient en appartement thérapeutique sans emploi
  • 1 était en centre thérapeutique résidentiel
  • 15 étaient retournées dans leur famille ou chez des amis.

Quatre séjours ont été réalisés dans le cadre d’alternatives à l’incarcération, et quatre autres ont fait l’objet d’un accueil temporaire des enfants des patients pendant les vacances scolaires.

Tout ceci pour dire et redire que la famille d’accueil représente un outil de soins et d’insertion qui a toute sa place parmi les dispositifs de prise en charge des usagers de substances psychoactives. Cet outil est sans doute insuffisamment connu et reconnu, d’où l’importance de l’organisation de colloques tels que celui qui se déroulera en Ardèche les 28-29-30 mars 2001.

Post Scriptum

Voir également cet article (plus récent).

NB : Famidac demande un statut et des droits communs à tous les accueillants familiaux, et une assimilation de ce type d’accueil aux accueils familiaux thérapeutiques.

Dernière mise à jour : jeudi 20 mars 2014

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