Pour que la liberté de choix soit respectée...

Pour que la liberté de choix soit respectée, entre famille d’accueil ou placement en institution. Histoire vécue par une famille d’accueil d’août 1997 à janvier 1998

1) Rencontre

Août 1997. Le téléphone sonne, je décroche... Une dame au timbre de voix très doux, mais un peu précipité et anxieux me parle de son frère, Bernard, mongolien léger âgé de 54 ans, qu’elle cherche à placer en famille d’accueil. Elle a eu mes coordonnées par Mme P. chez laquelle il se trouve temporairement, mais qui ne peut ou ne veut le garder, pour des raisons de santé semble-t-il...

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Bernard

Elle dit préférer aussi pour lui ce type de placement familial car elle s’en est toujours occupé depuis la mort de ses parents, il y a plus de vingt ans déjà. Mais son mari vient de subir une opération, qui l’a bien fatigué et rendu irritable et il ne pouvait plus le supporter. Les coups de gueule devaient être fréquents et l’atmosphère pesante. Elle, entre les deux, devait avoir une position délicate - sans doute était-ce devenu insupportable ? Une solution s’imposait donc.

Je décide de rendre visite à Mme P. avant de prendre une décision. Elle me propose une rémunération qui me parait honnête car je ne l’aurai pas à temps plein. La journée il se rendra en taxi et en bus dans un foyer occupationnel à une quarantaine de kilomètres de notre domicile. Presque quatre heures de trajet aller-retour... En semaine, je devrai me lever tous les matins vers six heures et quart pour l’aider à sa toilette et lui préparer son petit déjeuner. Enfin, ça fait partie des contraintes......

Je m’engage donc à aller visiter ce dernier rapidement afin d’avoir un premier contact et je la tiendrai au courant. Disponible et impatiente de pouvoir enfin faire mes preuves, je téléphone dès le lendemain à Mme P. qui me propose de passer quand je veux en fin d’après midi. Le jour suivant, je me rends chez elle un peu avant le retour de B. pour discuter en aparté de ce dernier et de cette fonction.

J’ai hâte de voir celui qui va peut-être partager notre vie.

Mme P. est une dame charmante et accueillante qui n’a pas l’air de s’embarrasser de convenances. Elle a déjà deux autres jeunes adultes au handicap lourd. Je l’interroge d’abord sur le caractère de B. Elle me laisse entendre qu’il est gentil, sociable, obéissant, serviable, enfin facile à vivre. Mais B. parle presque sans arrêt et sollicite beaucoup. Nous passons ensuite au problème contrat, statut un peu flou, salaire, fiche de paye car je dois m’informer. Cette profession semble mal considérée eut égard aux lourdes responsabilités qui en incombent. Il ne faut pas oublier les difficultés à prendre des congés non payés que ce soit pour des raisons de santé ou bien pour décompresser.

Ayant travaillé comme élève infirmière en psychiatrie chez les personnes âgées, j’étais sensibilisée à ce problème de dépendance, où ce sont d’autres personnes qui décident parfois arbitrairement et à la légère du sort d’autrui. J’étais très à l’écoute de Mme P. dont l’énergie débordante, l’expérience et le côté militant généreux me séduisirent immédiatement.

Soudain un coup de Klaxon retentit, c’était le taxi de B. Je vis arriver un petit bonhomme d’environ un mètre cinquante, tout en rondeur. Intimidé par ma présence inhabituelle, me sembla-t-il, il m’observait, l’air de rien. Mme P. lui avait annoncé l’objet de ma visite, d’où sa réserve. Son visage, aux traits mongoloïdes très peu prononcés, était plutôt agréable malgré un strabisme. Un petit nez fin légèrement retroussé, une bouche assez grande aux lèvres fines et un front large.

Je ne restai pas trop longtemps car il se faisait tard et je devais réfléchir et en parler avec mon mari et ma fille avant de me décider. Mais ma première impression était plutôt favorable. Depuis fort longtemps j’attendais de pouvoir faire mes preuves et j’étais heureuse à l’idée de cette perspective.

De retour à la maison j’en discutais avec enthousiasme et nous tombions d’accord pour une période d’essai d’un mois. Quelques jours après, la sœur de B. me rappela pour connaître mes impressions et pour savoir si j’acceptais sa proposition. J’acquiesçais et elle sembla fort soulagée car elle était pressée de trouver une solution à son problème. Elle viendrait avec son mari et B. pour voir les lieux et faire connaissance.

Notre cadre de vie leur plut. Madame visita notre intérieur et trouva charmante la future chambre de son frère. Elle nous demanda si nous acceptions de prendre B. dès le vingt sept août car ils étaient de mariage et d’anniversaire et ils préféraient y aller seuls. Nous acceptâmes volontiers.

Le jour J arriva et ils nous amenèrent comme prévu notre nouveau pensionnaire. Inquiets, nous fîmes le maximum pour mettre B. à l’aise mais il ne manifesta pas la moindre tristesse à l’idée de quitter sa précédente famille. Toutefois, son angoisse perçait sous forme de questions diverses auxquelles je m’efforçais de répondre le plus sincèrement possible.

Ce qui nous frappa c’est qu’il parlait souvent de son beau-frère disant qu’il était fou, qu’il ne voulait jamais y retourner ou qu’il le tuerait et ce sujet l’énervait particulièrement. Il était aussi question de coup de poing. Je pensais que son beau-frère, excédé, avait pu le frapper mais il semblait que c’était l’inverse. Je me demandais s’il pouvait être violent et je me promis d’essayer d’en savoir plus.

Début octobre, la sœur revint. Nous devions alors remplir et signer le contrat type qui nous garantirait l’une comme l’autre en cas de litige. Mais elle éluda la question, prétextant qu’elle passait la main à une association de tutelle qui me contacterait sûrement rapidement, car elle en avait assez de toutes ces contraintes. Elle me régla quinze jours d’avance et insista sur le fait que je n’avais pas d’inquiétude à avoir car son frère avait des revenus et que je serai donc payée. Il était en effet propriétaire par succession de la maison parentale en location et il touchait encore une rente trimestrielle.

Je profitais de son passage pour essayer d’en savoir plus en ce qui concernait les problèmes éventuels avec son mari mais elle nia tout en bloc et changea de conversation. Apparemment, j’avais abordé un sujet épineux...

Sinon tout allait de mieux en mieux avec notre compagnon qui se révéla un hôte à la fois gentil et drôle, cherchant avant tout à faire plaisir par souci d’amour mais aussi d’obéissance à sa sœur qu’il semblait craindre. Au début de son séjour, il demandait souvent si elle avait téléphoné et ce qu’elle avait dit. Mais il ne voulait pas l’embrasser quand de rares occasions se présentaient, ce qui montrait qu’il lui en voulait. Était-ce de l’avoir abandonné ?

Il fonctionnait complètement à l’affectif et s’accrochait à nous comme un enfant en souffrance à ses parents ou à ses référents. Mais petit à petit, une confiance mutuelle s’installa entre nous et le climat familial devint de plus en plus serein. B. avait trouvé ses nouveaux repères et occupait, de par sa personnalité, une place importante.

Nous étions déjà en novembre, et la nouvelle tutrice ne semblait pas pressée de donner signe de vie. Aussi, je lui téléphonai moi-même afin qu’elle régularise enfin ma situation. Comme par hasard, elle comptait m’appeler... Elle préférait que je me déplace, car ne travaillant qu’à mi-temps, elle est débordée. J’insiste néanmoins pour qu’elle vienne voir comment est installé son protégé.

Là, je vais de surprise en surprise, en apprenant qu’elle a récupéré un dossier catastrophique, qu’il n’y a plus le moindre sou, et qu’elle ignore donc comment je serai réglée. Elle négocie alors mon salaire, qui n’est déjà pas gros, à la baisse (part salariale en dessous du RMI) et je refuse bien évidemment. Je suis profondément déçue par cette situation inimaginable. J’ai donc été grugée par la sœur qui cherchait à caser son frère en urgence et qui ne s’est guère embarrassée de scrupules. Et dire qu’elle a exercé la noble fonction d’assistante sociale - ça laisse songeur ! La tutrice me suggère de bien réfléchir, elle va en référer à ses supérieurs, mais ils ne pourront faire de miracle, et je devrai sans doute me séparer de B. si je reste sur mes positions. En ce qui la concerne, elle n’est pas responsable de cette fâcheuse situation, elle n’aurait jamais promis une somme qu’elle ne pouvait donner. Sans contrat, je suis toujours dans l’illégalité, bien malgré moi...

J’appelle donc la DSD (Direction de la Solidarité Départementale) pour demander conseil. Apparemment, je n’ai guère le choix, soit j’accepte une dévalorisation de mon travail et mon amour propre en prend un coup, soit je renvoie B. qui n’a pas la moindre envie de nous quitter et c’est faire payer à un innocent l’irresponsabilité de sa sœur. Je me débats avec ma conscience et je ne sais que faire... Personne ne prend la moindre responsabilité dans cette triste affaire, et la tutrice gagne du temps. Que ferait-elle de son protégé, si j’avais le cœur à le lui amener ? À maintes reprises, des familles d’accueil aguerries m’ont conseillé de le faire. Je l’ignore encore, mais je sers de bouche-trou en attendant de trouver une place libre dans une institution spécialisée avec l’accord de la sœur ce qui est le comble.....

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Bernard & Jean

B. avait une demande énorme d’affection, il réclamait souvent des câlins, et il aimait en donner en retour. J’avais trouvé un juste milieu avec lui, pour ne pas me faire "bouffer", il avait compris que je n’étais pas toujours disponible ou disposée, mais j’acceptais néanmoins de répondre de temps en temps à son besoin, et chacun y trouvait son compte.

Mon affection l’apaisait en effet beaucoup. Incroyablement comédien et donc exhibitionniste, il aimait se mettre en avant et, psychologue, il savait fort bien monopoliser la conversation en attirant l’attention sur lui. Complice et amusée, je le laissais volontiers assouvir ce besoin qui lui était très bénéfique en lui permettant de se revaloriser. Cela prouvait incontestablement sa nécessité de s’extérioriser. Sans doute avait-il été assez bridé et brimé en vivant avec des gens beaucoup plus âgés que lui ? Il discourait pratiquement sans cesse et même tout seul et tout haut comme à un autre lui-même à côté de lui, pour se donner des conseils ou se faire des reproches.

Je m’habituais rapidement à ce comportement étrange et j’en tirais même parti, car il me permettait de connaître le fond de sa pensée. Il est vrai que le personnage me fascinait et que j’étais à l’écoute. Je n’avais encore jamais rencontré et côtoyé d’aussi près quelqu’un de la sorte. Il était entier, vrai tel un enfant, et laissait exploser à outrance, mais heureusement pour de courtes durées ses sentiments de bonheur, chagrin ou colère.

Par exemple, lorsqu’il pensait à sa mère, des larmes lui montaient aux yeux mais en l’espace d’une seconde un sourire radieux éclairait son visage lunaire. En cela, il était complètement déroutant et il me faisait craquer. Je dois bien avouer que j’étais un peu sous le charme, et, qu’il en profitait parfois. Mais je n’étais pas dupe et je canalisais bien tout ça. C’était un sacré fêtard, et, il rayonnait en sortie entre amis surtout quand il avait l’occasion de danser - il était amoureux de toutes les femmes. Il était bien tombé, car, plutôt bons vivants, nous sommes souvent invités et nous l’emmenions partout avec nous. D’ailleurs, tous nos amis l’avaient adopté spontanément, à sa plus grande joie, et il pensait souvent à eux.

Je lui laissais une très grande liberté et je pus constater qu’il prenait de plus en plus d’initiatives. De lui-même, il me proposait ses services, et, gourmand (surtout à la cuisine), il ne se taisait, qu’une fourchette à la main. Au début de son séjour, j’avais tenté de le pousser à dessiner, mais le résultat ne fut guère probant. Environ quatre mois plus tard, et lors de la visite d’un couple d’amis avec leur fils, dessinateur en herbe, B. remarqua notre intérêt pour le talent du fiston, aussi se servit-il lui-même et s’installa-il pour dessiner. Et cette fois, le résultat fut intéressant. Il va de soi qu’il avait utilisé le dessin comme "outil" pour attirer l’attention sur lui.

2) Rupture

Nous sommes en décembre : je n’ai encore perçu aucune rémunération, et je ne suis toujours pas sous contrat. Les fêtes approchent, et, B. se réjouit à l’avance à l’idée de passer celles-ci avec nous car il sait que la musique et la danse seront au rendez-vous. Mais, précisément, la veille de Noël, un coup de téléphone vient nous troubler. C’est Mlle P. de la DSD qui m’a toujours soutenue, et qui m’a laissé espérer un dénouement heureux, qui m’annonce tout de go qu’il a été décidé de mettre B. dans une maison de retraite pour handicapés vieillissants qui doit ouvrir en février. Cette nouvelle nous fait l’effet d’un coup de marteau sur la tête, je suis littéralement atterrée. B., assis à côté de moi, a senti qu’il se passait quelque chose de grave, a questionné, mais je n’ai pas voulu l’inquiéter. A quoi bon ? Il le saurait bien assez tôt... Je ressens tout à la fois une immense tristesse et une profonde injustice à l’idée d’avoir été trompée depuis le début et sur toute la ligne.

B. avait onze jours de congés, et, comme je pensais qu’il n’était pas bon pour lui de couper les ponts avec sa sœur, j’avais insisté pour qu’elle le prenne au moins deux jours. M’ayant laissé entendre au début qu’elle n’abandonnait pas son frère et qu’elle le prendrait volontiers de temps en temps pour nous permettre de souffler, elle ne pouvait refuser. Durant son séjour d’environ cinq mois chez Mme P., elle ne l’avait jamais revu.

Je lui annonçais par téléphone le projet de mettre B. en maison de retraite. Apparemment, elle l’ignorait mais elle dut percevoir mon inquiétude : elle me rassura en me disant qu’elle ferait part à la tutrice de son désir que B. restât chez nous. Elle m’encouragea encore à tenir bon, et me fit part de son intention de prendre des renseignements sur cet établissement. Lors de notre passage chez eux pour récupérer B., je revins sur le sujet qui me préoccupait, et là je fus surprise d’entendre que, même s’il ne s’agissait pas d’un foyer de vie, c’était sans aucun doute un endroit adapté à son cas, et, que par souci de sécurité, elle lui cherchait depuis longtemps une place en institution. Là, je commençais à y voir plus clair, et, à pressentir une manipulation.

Face à cette situation faussée à la base, mon moral commence à faiblir mais, au fond de moi, je suis sûre d’être dans le vrai, et je décide alors de me battre de toutes mes forces, pour B. d’abord, pour ma dignité ensuite ainsi que pour toutes les familles d’accueil.

Je mène ma lutte sur plusieurs fronts à la fois, consciente, qu’il ne me reste qu’un mois pour agir. Il me faut donc taper à la bonne porte... J’expédie des courriers à divers ministères et même à des personnes médiatiques susceptibles d’être sensibilisées à notre problème. De concert, j’alerte bien sûre les élus locaux car ils sont les premiers à devoir intervenir dans cette triste affaire. Je joins également un journaliste de la presse locale qui, après m’avoir fait des promesses, semble fuir. Il n’est malheureusement pas le seul dans ce cas ! Suite à des entretiens, je passe de phase d’exaltation à l’abattement le plus total. Mais, tenace, je crois en ma bonne étoile et je me refuse à faiblir...

La tutrice m’appelle enfin courant janvier, pour m’annoncer qu’elle viendra chercher B. qu’elle ne connaît d’ailleurs pas, pour l’emmener visiter son futur lieu de résidence. Je lui dis qu’il me faudra le préparer à cela. Je lui envoie une lettre recommandée, car j’estime être en droit de savoir un peu à l’avance le jour du départ définitif de celui que je considère comme un membre à part entière de ma famille.

Hypersensible, B. a senti la tension monter, mais je me dois de l’avertir avec ménagement de son départ éventuel qui se précise de plus en plus. Je sais que je vais lui faire de la peine et le perturber. Mais, je n’ai pas le choix, car je n’ai pas l’intention de le trahir... Mes doutes se confirment : B. dort mal et je suis obligée de lui donner un somnifère le soir. Les questions quant à son devenir refont surface...

J’ai insisté auprès de mon interlocutrice à la DSD pour obtenir une réunion, afin de pouvoir m’expliquer en présence d’un responsable de cet organisme, de la tutrice, et du principal concerné afin qu’il puisse donner son avis. Rendez-vous fut pris pour le vingt-deux janvier à neuf heures. J’avais conscience de l’importance de cette réunion et j’en espérais beaucoup, car je comptais sur l’intervention bénéfique de certains élus pour enfin voir triompher la raison.

Finalement chacun est resté sur sa position. M. le directeur a toutefois dit qu’il fallait tenir compte de l’avis de B. mais que si je voulais le garder, je devrais en passer par une baisse de salaire. Ce qui semblait prévaloir encore dans tout ça, c’était le problème financier. J’étais décidément bien naïve, si je pensais pouvoir émouvoir qui que ce soit et obtenir gain de cause, même si la maison spécialisée coûtait trois fois le prix d’une famille d’accueil. Peu importait, car ça ne sortait pas de la même caisse et il n’était hélas pas prévu que cette dernière vienne compléter la rétribution des familles d’accueil. Je suppose que les consignes étaient d’aider coûte que coûte au bon fonctionnement de ces maisons. Où est l’intérêt des gens dans tout ça ? Peut-on faire proprement du social dans ces conditions ?

J’avoue que je suis perplexe... Je dois encore préciser que B. n’avais pas l’âge requis pour rentrer dans cet établissement mais peu importait, car une dérogation viendrait gommer le problème.

Il fut facile de prétexter la fatigue de B. occasionnée par les longs trajets pour se rendre en foyer occupationnel durant la semaine. Quand la tutrice comprit que j’avais les cartes en main, elle me sembla jouer son va tout en insistant sur le fait que la sœur avait encore son mot à dire, que son souhait était une institution pour son frère, qu’un foyer de vie devait ouvrir dès avril et que sa place y était déjà retenue. Pour moi ce fut le coup de grâce et je sentis que tout était perdu d’avance.

Le double jeu de la sœur me creva les yeux. De retour à la maison, tout à la fois déprimée et révoltée, j’appelai cette dernière pour la mettre au pied du mur. Elle n’avait fait que fuir et que me mentir depuis le début. Elle me devait bien quelques explications. Embarrassée, elle finit par me dire sa détermination. Aussi, le ton monta et je décidai un peu hâtivement de me séparer de B. Elle sauta sur l’occasion et dit qu’elle était prête à le reprendre. Évidemment, il ne lui restait guère de temps à le garder.

Sur le coup, je semblai soulagée d’avoir enfin pu prendre cette décision difficile. Mais B. devait quitter définitivement la maison dès le lendemain en taxi comme d’habitude avec toutes ses affaires - la sœur s’était encore bien débrouillée pour ne pas nous être confrontée. Le matin tant redouté arriva enfin. Nous avions B. et moi passé une très mauvaise nuit. Au moment du départ il s’est accroché à moi et nous n’avons pu retenir nos larmes. Profondément abattue, je n’envisageais pas la possibilité de faire marche arrière. Ce n’est que le lendemain, lorsque tout me parut irrémédiable que je réalisai vraiment et je me mis à culpabiliser.

Je n’avais rien à me reprocher sur le plan purement professionnel et je ne méritais donc pas d’y perdre sur tous les fronts. Je fis un autre courrier à un élu qui me semblait un peu plus à l’écoute et lui portai en main propre.

Méfiante, j’eus également la présence d’esprit de joindre le responsable du foyer de vie pour vérifier la véracité des dires de la tutrice. Et là, stupeur, je m’aperçois que même cette dernière qui est sensée être une personne fiable représentant la loi a menti devant témoins car non seulement ce foyer risque de ne pas ouvrir avant un an mais aucune inscription n’a pu encore se faire. Je pense qu’elle s’est contentée de répéter les propos de la sœur - ce qui est grave à mon sens et ce qui confirme la force de manipulation de cette dernière.

J’ai dû recourir à l’aide de médecins, à plusieurs reprises, durant cette période éprouvante nerveusement : j’en garde encore au fond de moi un sentiment d’échec... Je compte sur le temps pour cicatriser mes blessures. Mais j’avais besoin de coucher cette histoire sur le papier afin "d’exorciser mes démons" et sûrement aussi pour accuser et mettre éventuellement en garde. C’est mon manifeste...

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Bernard & Catherine

3) Dernière demeure...

B. a été placé dans sa nouvelle et sûrement dernière demeure le cinq février. Sur le coup, je pensais qu’il me valait mieux tirer un trait dessus et ne pas remuer le couteau dans la plaie. Mais avec le temps, j’ai de plus en plus éprouvé le besoin de le revoir, pour me rassurer et m’apaiser sans doute. Je comptais sur sa facilité d’adaptation et j’espérais qu’il aurait trouvé de nouvelles marques. J’avais préféré ne pas avertir de ma visite afin de surprendre...

J’ai attendu le vingt avant de m’y rendre. Cette maison rutilante se trouve dans une sorte de "no man’s land" à côté d’un centre d’aide par le travail en menuiserie. Le bâtiment même se veut accueillant et rassurant, plein de lumière et de clarté. C’est une structure plutôt modeste destinée à recevoir vingt-cinq pensionnaires mais ils ne sont encore que quinze.

Je suis arrivée en tout début d’après midi. Tout était propre et silencieux. Un grand-père déambulait dans les couloirs en pyjama. Une jeune fille en blouse blanche me dit que B. était parti faire une promenade à pied en petit groupe mais qu’il n’allait pas tarder. J’ai aperçu deux dames trop jeunes pour être en maison de retraite. J’ai patienté une dizaine de minutes et B. est entré le premier du groupe. Il m’a regardé, interdit, silencieux, ne semblant pas me reconnaître. Alors, je lui ai dit : "Eh bien B., tu ne me reconnais pas ? C’est moi, Catherine de Saint-Maurice"... Le moment de surprise passé, il se jeta dans mes bras, le visage illuminé et je retrouvais un instant le B. que j’avais bien connu.

Une infirmière est arrivée. Elle a deviné qui j’étais et elle semblait contrariée de ma visite impromptue. Elle m’a dit qu’il lui semblait préférable que je ne m’attarde pas trop car c’était précisément B. qui leur posait le plus de problèmes et qu’il n’était pas encore adapté à cette institution. Il m’a emmené visiter sa chambre spacieuse et nous avons pu être tranquilles tous les deux. Nous nous sommes assis côte à côte sur son lit ; j’étais frappée par sa mine triste et négligée.

Chez lui, la bonne présentation était primordiale et il était toujours bien rasé. Je lui avais même acheté un bon rasoir et il était tout à fait capable de le faire correctement et tout seul. Je lui demandais pourquoi il ne l’avait pas fait ce matin, et il me répondit que personne ne l’avait aidé. C’était encore une façon d’essayer d’attirer l’attention sur lui. Il a voulu savoir comment j’allais, ce que je faisais et ce que devenaient ceux qui avaient compté pour lui durant son séjour parmi nous. A mon tour, je l’interrogeais sur sa nouvelle vie ici. Il me dit qu’il n’était pas bien, qu’il pleurait souvent et qu’il souhaitait revenir chez nous. Je lui expliquai que je n’avais pas le droit de l’emmener avec moi mais que malgré la distance, je tâcherais de passer de temps à autre. J’avais alors en mémoire un être plein de drôlerie et de pitrerie et j’étais face à quelqu’un d’apathique au regard et au sourire un peu éteint, qui n’était presque plus que l’ombre de lui-même.

Comme il devait s’ennuyer dans cet endroit aseptisé et comme il devait manquer de chaleur et d’affection !

L’infirmière est venue frapper. Elle voulait m’entretenir un petit moment en aparté et elle a demandé à B. d’attendre dans sa chambre. Elle m’a dit que c’était lui qui avait le plus de difficultés d’adaptation, n’ayant jamais vécu en institution à temps plein. Il leur demandait beaucoup trop d’affection qu’elles n’étaient pas en mesure de lui apporter, se devant de partager avec les autres - ce qu’il acceptait mal. Il était donc jaloux voire même agressif. Il se faisait gronder comme un gamin et il était frustré.

J’ignorais si la tutrice avait parlé de moi et de mon action pour essayer d’empêcher ce placement mais j’ai préféré leur donner ma version des faits.

Je suis partie peu après, le cœur gros d’avoir retrouvé un B. si mal dans sa peau. Depuis, j’ai de nouveau la rage au ventre et je dois encore lutter avec les administrations et les élus qui ont bien d’autres chats à fouetter pour se pencher sur le cas d’un pauvre petit mongolien...

N’est-ce pas là un problème de société qui met le doigt sur la dépendance ? Nous sommes tous concernés et nous devrions lutter pour améliorer les conditions de fin de vie de nos aînés, pour le maintien à domicile dans la mesure du possible et pour la création de petites structures et surtout plus ouvertes sur le monde extérieur...

J’attire à nouveau l’attention des élus et de toute personne susceptible d’être sensibilisée à ce problème afin de prendre les décisions qui s’imposent pour que le LIBRE CHOIX soit possible entre le MAINTIEN A DOMICILE et le placement en INSTITUTION.

Catherine LARUE

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Bernard
Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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