Préparer sa sortie de prison en demandant un accueil en famille

Utopie ou réalité ?

Auteurs : Christophe DRONNEAU, Elisabeth OGER,
Philippe RONGERE, Myriam TIERSEN
Équipe FAMAC - CHRS L’Étape - Nantes

L’accueil en famille est un outil de prise en charge reconnu pour les enfants, et plus récemment, pour des adultes (âgés, dépendant physiquement ou psychologiquement, toxicomanes, malades). Trois exigences sont inhérentes à cette prise en charge : des familles accueillantes, le désir d’une personne d’être accueillie, la présence d’un tiers médiateur permettant la réalité de l’accueil dans le temps et l’espace.

En 1986, une association de bénévoles "Prison Justice 44" à Nantes se lance dans l’accueil en famille de personnes sortant de détention et fait appel, en 1993, à l’intervention de professionnels pour accompagner la personne accueillie et les personnes accueillantes.

Cet article vise, au regard de notre expérience, à :

  • situer l’histoire du dispositif d’accueil en famille pour sortants de détention à Nantes,
  • présenter les objectifs de cette action et les acteurs en présence,
  • partager les réflexions émergeantes de notre pratique.

L’histoire du dispositif

L’intérêt de penser un nouveau mode d’accueil et de prise en charge pour des sortants de détention ne s’est pas imposé soudainement… Il est le résultat de trois facteurs interactifs :

  • les paroles des détenus et ex-détenus nous expriment un décalage entre le dedans (la détention) et le dehors (la liberté), un besoin d’un "sas" relationnel pour apprendre ou réapprendre les gestes du quotidien. Le décalage s’exprime d’autant plus fortement que la personne détenue est isolée (sans ami ou famille) et que la peine est longue ;
  • l’analyse des bénévoles impliqués dans une action militante et de proximité met en valeur combien l’aide apportée à la préparation de la sortie de prison est déterminante pour que les ex-détenus puissent entamer leur réinsertion avec les meilleures chances de succès… Ces chances augmentent si l’intéressé est soutenu dans son effort d’une façon personnalisée.
  • les réflexions d’une équipe de professionnels d’un CHRS confrontés dans leur pratique quotidienne à l’accompagnement de personnes sortant de longues peines de détention conditionnées à un univers borné, sans lieu intime, isolé, sans clefs, sans déplacements non autorisés…

Habitués à vivre sous le regard d’autrui et d’attendre d’un tiers l’ouverture ou la fermeture des portes… “ La libération, c’est la sortie d’une institution totale ” avec les caractéristiques qu’a mises en évidence Erwin Goffman [1].

Tout à coup, le temps n’est plus orchestré par autrui, il faut faire son repas, faire des achats, prendre des décisions… Comment réapprendre le quotidien libre ? Une autre dimension de la pratique d’accompagnement tient aussi à l’importance du travail en réseau, avec des partenaires différents.

Ces trois facteurs ont favorisé la création du dispositif actuel.

Les objectifs et les acteurs en présence

Le dispositif d’accueil fait appel à des familles bénévoles (défrayées par jour d’accueil), à l’image des familles d’accueil pour personnes toxicomanes. La solidarité que ces familles affichent symbolise pour les personnes ex-détenues une réhabilitation sociale possible puisqu’une famille donne du temps, ouvre sa maison, son réseau relationnel pour les accueillir dans un temps et un espace préparés. Ces familles ne connaissent pas la nature du délit ou du crime qui a amené l’accueilli en détention sauf si celui-ci en parle.

La sécurité des acteurs apparaît comme un élément incontournable et oblige à un travail en amont, avec la personne détenue, travail fait entre le professionnel et le détenu qui prépare sa sortie longuement.

1. L’acteur détenu ou ex-détenu

La personne détenue qui demande un accueil en famille s’inscrit dans une démarche volontaire qui l’engage personnellement et se situe bien en amont de sa sortie. Elle aura à mettre en mots son délit, à l’analyser, à le comprendre, à chercher "sens" dans son histoire et ce, à travers des rencontres régulières avec le travailleur social. Cette exigence est fondamentale : l’accueil en famille n’est pas un toit, un hôtel, une réponse à l’urgence…

L’accueil en famille est une proposition de rencontre, de connaissance, de reconnaissance. La personne accueillie choisit : choix d’expériences possibles, choix de relations. Elle ne peut être " orientée vers " par un intervenant extérieur, mais se pose elle-même dans l’alternative d’un possible avec une famille choisie et accompagnée par les travailleurs sociaux.

Chaque permission en famille d’accueil offre de se confronter et de se préparer à la réalité de la libération, de construire un projet de sortie de détention sur les plans personnels, professionnels, relationnels, sexuels et de la reconnaissance du vécu émotif… Ces bains d’expériences permettent de repérer les difficultés et les acquis, les dépendances et indépendances, les facilités relationnelles ou non.

Force est de constater que, plus la fin de la peine est éloignée, plus il y a possibilité d’apprentissage de l’espace de liberté, plus il y a reprise d’une place dans le jeu social. Ces éléments diminuent le risque des récidives en permettant la compréhension des itinéraires de sa vie.

2. L’acteur famille d’accueil

Pierre angulaire du dispositif car il n’y a pas d’accueil sans famille accueillante, la famille d’accueil bénévole et volontaire envoie un message fort : la réintégration est possible ! A l’instar de notre société, les familles d’accueil sont variées quant à l’âge, la situation socioéconomique et familiale. Pour toutes, des déterminants se retrouvent : le temps qu’elles donnent pour échanger avec d’autres, avec l’autre ; l’intégration sociale dans leur “ quartier ” ; leur projet de vie et leur militance ; leur disponibilité souple qu’elles soient sur le marché du travail ou non ; l’intérêt qu’elles portent à la rencontre ; leur capacité spontanée de se poser comme sujet, d’exprimer de la chaleur humaine et de s’occuper de quelqu’un avec sollicitude…

Concrètement, outre la prestation d’une chambre privée mise à disposition dans son habitation, la famille d’accueil permet à la personne accueillie de vivre au sein de la famille, d’en suivre le rythme, de partager les repas, d’y entretenir son linge. Le début des séjours est générateur d’angoisse, c’est le propre de la rencontre entre un individu qui a des difficultés de relations et l’ensemble d’une famille insérée, intégrée, “ normale ”. Toutefois, l’envie de cette rencontre volontaire, de la part des différents acteurs, amenuise l’angoisse, permet de la dépasser.

L’accueil dans la famille n’est pas une fin en soi, mais un passage pour permettre de créer du lien, du lien social. La famille qui accueille est un petit groupe vivant, naturel, avec ses règles et sa culture, qui permet le développement de relations au quotidien, l’expression, la confrontation des désirs et des questions. Outre la restauration physique de l’accueilli, c’est la découverte d’une image de soi, d’une estime de soi dans un système humain qui favorise les échanges, la parole, l’écoute…. des changements surviennent chez la personne accueillie mais aussi dans la famille accueillante, ouverte à explorer son propre potentiel, aidée par le tiers, les travailleurs sociaux, qui cherchent avec eux le sens et accompagnent ce qui émerge à travers chaque accueil “ unique ” dans toute famille accueillante ouverte à son propre changement.

Pour ne pas conclure, précisons que la famille d’accueil ne se pose pas comme famille de substitut de la famille du détenu, mais lui permet souvent de se réapproprier des morceaux de son histoire familiale, parfois de recréer des liens manquants, absents, parfois de métaboliser le deuil d’une famille inexistante ou à jamais disparue : (re)découverte de sa propre histoire.

3. L’acteur travailleur social

Son travail est un travail de tiers accompagnant la personne détenue et les familles accueillantes. Une bonne connaissance, toujours à actualiser dans ce qui se vit, est primordiale, tant de la famille accueillante que des détenus accueillis.

Plus précisément, il propose de “ mettre au travail ” la personne détenue qui demande un accueil en famille et le sens du délit. Cette “ mise au travail ” vise à prévenir la récidive et est garante de la sécurité des accueillants. Il faut savoir que parmi les personnes accueillies, bon nombre ont une longueur de peine importante (6 ans en moyenne) pour des délits d’atteinte aux personnes. Si cette mise au travail n’est pas possible, l’accueil en famille ne se fera pas. Cette dimension est délicate et oblige à un travail d’équipe incluant le travail en synthèse.

Une fois la mise au travail démarrée, le projet de sortie s’active, devient plus clair : ressources, logement, insertion professionnelle, accès aux soins … et peut se contractualiser.

De l’autre côté, le travailleur social recrute des familles d’accueil volontaires et accompagne le travail qu’elles produisent, veillant à identifier avec elles les résonances que chaque accueil produit dans la famille. La famille a ses propres assises passées et émergeantes dont le travailleur social se doit de tenir compte.

Animateur du réseau des familles d’accueil, par des rencontres trimestrielles, il peut favoriser l’échange entre elles. Cet échange s’avère riche de partages, de remises en questions et de support. Notons que chaque accueil est contractualisé entre famille d’accueil, accueilli, et travailleur social. Actuellement, le travailleur social a aussi une possibilité d’être “ observatoire ” de certaines réalités des détenus : il est donc engagé, avec d’autres partenaires, dans l’analyse et la prise en compte de phénomènes observés... par exemple, des difficultés d’obtenir des permissions préparant la sortie au centre de détention de Nantes.

Partage de nos réflexions

Au vu de notre pratique, plusieurs constats s’imposent à nous :

La création du réseau de familles d’accueil est une alternative qui s’avère intéressante pour des détenus en leur permettant de reprendre une petite place dans le jeu social dont ils ont été exclus par la justice. Le message envoyé par des familles est fort : des citoyens intégrés, “ normaux ”, croient en leur réhabilitation mais comment en mobiliser en plus grand nombre ?

La synergie famille d’accueil bénévole-travailleur social est un creuset nourrissant les deux acteurs et permettant au détenu des apports de compréhension dynamique sur son histoire en reconstruction. Le jeu des trois acteurs est contractualisé dans l’espace et le temps. Ce contrat ponctue l’histoire en mouvement.

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Circulaire n° 42 du 15 juin 1976
"l’accueil et l’hébergement peuvent également être assurés dans des familles liées au centre par voie de convention" (titre 3, art.2)

Curieusement, l’alternative d’accueil en famille dans le cadre de la loi sur l’aide sociale à l’hébergement est prévue depuis 1976 (circulaire n° 42 du 15 juin 1976modifiée relative à l’application des articles 185 et 185-3 du code de la famille et de la santé publique étendant l’aide sociale à de nouvelles catégories de bénéficiaires et relative aux CHRS. L’article 2 du titre 3 prévoit que “ l’accueil et l’hébergement peuvent également être assurés dans des familles liées au centre par voie de convention ”), mais n’est pas utilisé et se heurte à d’importants problèmes de financement (pas de financement pérenne actuellement).

Le réseau d’auto-support des familles d’accueil nous oblige à réfléchir sur les dimensions communautaires de notre action. Les acteurs détenus ou ex-détenus n’ont pas encore un lieu propre de regroupement pouvant définir des besoins et des réponses à créer. Actuellement, nous entendons des maltraitances quotidiennes en prison, des difficultés de passage entre le " dedans " et le " dehors ". Initier des groupes de paroles permettant l’expression du vécu émotif et le partage pourrait favoriser l’émergence " d’auto-support " chez les ex-détenus.

Notre place d’observatoire nous fait noter une augmentation de détenus en grandes difficultés psychiatriques pour lesquels la libération est “ sans solution ” d’accueil. Peut- être un partenariat avec la psychiatrie permettra d’imaginer d’autres alternatives et peut-être, familiales ?

Notes

[1Erwin Goffman, "Asiles", Editions de Minuit, 1968, p. 65

Post Scriptum

En vidéo : 8 janvier 2013, 20h, JT de France 2

Christiane Taubira, ministre de la Justice, a plaidé pour des peines alternatives à l’emprisonnement et pour une meilleurs préparation de la réinsertion des détenus.
Dans le Pays de Renne, une dizaine de familles membre du Secours Catholique accueille des détenues en cours de peine, qui bénéficient ainsi de sorties occasionnelles. Objectif : réapprendre à vivre en liberté.
Exemple cité dans ce reportage : Stéphanie, condamnée à quinze années d’emprisonnement, n’a pas de famille. Elle bénéficie, 3 fois par an, d’un accueil familial. Au cours de ces 15 dernières années, Danièle et Pirrer Frin ont accueilli bénévolement 7 détenues. Jusqu’ici, aucun d’entre elles n’a récidivé.


Accueil familial de détenus par Accueilfamilial

Famidac demande depuis longtemps le rattachement de ce type d’accueil à la grande famille des accueillants (voir notre article "Halte à la division des familles !" et notre lettre ouverte aux élus.

Cellule thérapie

Auteur : D. S., Le canard enchaîné, 11 décembre 2013)

Les plus grands asiles psychiatriques de France ont des barreaux. Ce sont les prisons, dont la population compte 30 % de malades mentaux, souffrant de troubles graves », selon les chiffres donnés, le 30 novembre, au Colloque de la Farapej (Fédération des associations Réflexion-Action, Prison et Justice).

Vases communicants obligent, les innombrables lits fermés en psychiatrie alimentent les taules. « Les hôpitaux psys refusent les malades difficiles, les secteurs de psychiatrie ne les soignent pas, et les malades mentaux finissent en prison ! » s’est alarmé le député socialiste Dominique Raimbourg.

Le problème n’est pas neuf, mais, depuis vingt ans et plus, on tourne en rond à la vitesse d’un hamster dingue dans sa cage. Mesquine question d’économies ? On n’ose y croire, sauf si l’on sait qu’un jour en détention coûte 90 euros, soit près de dix fois moins qu’une journée en psychiatrie, qui revient à 800 euros.

La plupart des quelque 20.000 fous qui n’ont rien à faire en cellule y ont été expédiés dans l’urgence désinvolte des comparutions immédiates, mais les plus gravement atteints s’y trouvent par le fait d’experts occupés à se bagarrer entre « altération » et « abolition » du discernement.

Ainsi, Stéphane Moitoiret, auteur du meurtre horrible de Valentin, 10 ans, a été condamné à 30 ans de réclusion le 22 novembre. Psychotique délirant pour les dix médecins qui ont examiné cet homme qui en- tend des voix l’ayant sacré « roi d’Australie, général major de la Légion française », Moitoiret a pourtant été jugé apte à répondre de ses actes par six d’entre eux, quand les quatre autres avaient conclu à son irresponsabilité.

Comme l’a observé un médecin, « la psychiatrie est un art, pas une science ». Dans ce cas, évidemment...

Dernière mise à jour : mercredi 18 décembre 2013

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