Les fonctions de l’accueil familial

Sylvie NERRANT, assistante sociale (association des PEP du Cher)

Une expérience de quinze ans de l’accueil familial nourrit l’interrogation posée par cette pratique. C’est dans le cadre d’une recherche que cette interrogation a trouvé sens.

Pour tenter une approche différente suggérée par une réflexion conceptuelle, il m’est apparu intéressant d’enquêter auprès de professionnels œuvrant au sein de trois instituts médico-éducatifs recevant des déficients intellectuels, et gérés par la même association loi 1901. Les professionnels interviewés étaient des professionnels de l’éducation (éducateurs spécialisés et moniteurs éducateurs) et de la santé (psychologues, psychiatres, psychomotriciens, orthophonistes).

Pour appréhender le sens de l’acception de l’accueil familial dans le cadre de la pratique de ces institutions, le concept de représentation sociale emprunté à la psychosociologie m’est apparu pertinent. La représentation sociale est une production mentale sociale. Elle concourt à l’établissement d’une vision de la réalité commune à un ensemble social, elle s’en distingue néanmoins dans le sens où elle est aussi la représentation de quelqu’un. C’est donc à l’interface du psychologique et du social que se situe toujours la notion de représentation sociale. Cette articulation qui relie le sujet et son environnement social retient tout spécialement mon intérêt.

La recherche s’est élaborée en s’orientant sur la question de la famille d’accueil, et l’objet est devenu les représentations sociales de la famille d’accueil. C’est dans l’épaisseur des discours tenus par les professionnels sur les représentations de la famille d’accueil, qu’il convient de déchiffrer ce qu’ils expliquent des compétences professionnelles consenties aux seules salariées de la famille d’accueil, les assistantes maternelles.

1. L’assistante maternelle est une nourrice

Assistante maternelle depuis la loi du 17 mai 1977, elle reste la nourrice pour la majorité des professionnels qui utilisent très spontanément et naturellement cette dénomination. Ainsi, lors de la première prise de contact, avant même que leur accord ne soit donné pour la réalisation de l’entretien, à l’annonce du sujet de la recherche, "l’accueil familial", il m’a été plusieurs fois répondu : "vous voulez dire le placement nourricier, la nourrice."

Cette terminologie très ancienne, qui légalement n’a plus cours aujourd’hui, s’impose comme une représentation sociale de l’accueil familial, gravée dans l’inconscient collectif, comme "une empreinte matricielle", elle scande le sens de l’histoire de cette pratique.

Les représentations sociales sont en effet fortement marquées par leur inscription dans un processus temporel et historique. Le contenu social d’une représentation résulte entre autres de ce que certains auteurs appellent les "matrices culturelles d’interprétation".

Les premières traces de pratiques nourricières rémunérées, en 1536, font apparaître l’existence de femmes pauvres, rassemblées au sein d’un établissement, les "Enfants - Dieu", où elles allaitent avec leur enfant, l’enfant sans parents qui leur est confié. La nourrice satisfait alors une fonction vitale, elle nourrit l’enfant et lui permet de subsister face à une mortalité infantile effrayante à cette époque.

Le titre de nourrice est ainsi une survivance des siècles passés. Il évoque cette fonction essentielle qui consiste à nourrir le corps biologique de l’enfant et ainsi à entretenir la vie, mais au-delà il suggère cet état de proximité physique procurée par le sein maternel, qui autorise cette relation affective, "cette possibilité d’aimer l’enfant confié, de le montrer".

Cette réminiscence de l’appellation de nourrice témoigne tout autant de ce que la famille suggère aujourd’hui d’une valeur affective accrue. L’assistante maternelle et sa famille sont, dans ce sens, à la hauteur des exigences sociales vouées à la famille ; mais l’assistante maternelle est également ce que la nourrice a toujours été, une mère potentiellement aimante. D’abord agie par sa compétence maternelle, elle nourrit.

Le statut d’assistante maternelle recouvre ainsi celui de mère de famille : "dans la maison, il y a des choses qu’on fait avec son enfant, quelque part, on perd le statut d’assistante maternelle et on est la maman". Cette position maternelle prédispose à aimer l’enfant. "C’est davantage la vie privée qui va épanouir l’enfant", au sens de la vie affective partagée. Ainsi, "ce rapport affectif légitime" que propose la vie familiale et plus encore "la maman enfin la nourrice" prédomine. Sans nul doute l’assistante maternelle ne peut pas renoncer à être nourrice, cette capacité engage une dimension affective qui n’appartient à aucun autre professionnel.

2. L’assistante maternelle est éducatrice

Six éducateurs interviewés sur onze reconnaissent la valeur éducative de l’assistante maternelle. Cependant, cinq expriment leur hésitation, si ce n’est leur refus. Éducateur, assistante maternelle, "c’est complètement incomparable". "Il y a une confusion entre le métier d’éducateur et quelque chose du domaine de la famille d’accueil" "Ce n’est pas du tout la même chose", l’assistante maternelle n’assure aucune prestation éducative, réservée aux seuls éducateurs.

Selon l’un des personnels consentant une aptitude éducative à l’assistante maternelle, la contribution éducative de celle-ci, comparée au cadre strict des activités exercées en internat par les éducateurs, lui donne à penser que les unes et les autres de ces activités sont de même nature. Elles reposent pour l’assistante maternelle et l’éducateur sur la prise en charge de l’enfant au quotidien. L’un et l’autre ont la même mission, assurer l’éducation de l’enfant à travers les tâches de la vie quotidienne.

L’état des représentations sociales de la famille d’accueil nous indique, qu’à travers la reconnaissance pour une majorité de personnels éducatifs d’une mission d’éducation de l’assistante maternelle, la rivalité entretenue par certains professionnels ne s’inscrit pas à la fois dans l’exacte similitude des activités éducatives exercées par les uns et les autres, et dans l’exacte différenciation des lieux d’activités (public, l’institution - privé, le cadre intimiste de la famille), mais à travers le mode d’investissement affectif auprès de l’enfant confié en éducation à chacun de ces personnels.

Il est consenti à la seule assistante maternelle une possibilité d’exprimer des sentiments et d’aimer l’enfant accueilli.

Plus globalement, pour l’ensemble de la population éducative exerçant en internat ou en milieu ouvert, s’ils reconnaissent la mission d’éducation confiée à l’assistante maternelle, au-delà d’un rapport compétitif, ils cherchent à se démarquer, et à établir une différentiation de leurs compétences. Ainsi, s’il est accordé à l’assistante maternelle la maîtrise d’une "relation éducative pleine et entière", seul l’éducateur exerce une responsabilité.

Celui-ci assume une mission d’éducation en position d’autorité garantie par sa compétence professionnelle. Il est pour l’institution l’interlocuteur privilégié en raison du "rôle spécifique" qu’il accomplit, c’est un technicien qui a "un rôle de soin et d’éducation". Cette position de l’éducateur, selon la représentation sociale à l’œuvre, introduit une distance affective salutaire à l’autorité professionnelle qu’il représente. Sa vie privée intime est protégée, et ainsi sa capacité affective n’est pas sollicitée.

Une éducatrice exprime, en effet, très clairement ses doutes quant à la possibilité de partager des sentiments : "les sentiments ça me gêne pour un éducateur".

L’assistante maternelle, quant à elle, "n’a pas besoin de technique éducative", elle est "dans le champ des expériences humaines", ce qui situe son rôle "sur un plan tout à fait commun", dans le cadre d’une mission éducative "généraliste".

Cette dimension généraliste s’adresse à la personne de l’enfant dans son unité, et fait référence à la globalité du sujet affectif qu’il représente. Elle favorise ainsi cette proximité et autorise l’expression de sentiments dont l’assistante maternelle est le garant à travers l’exercice d’une mission d’éducation nourrie d’une attention affective. La compétence éducative dont l’assistante maternelle est accréditée ne l’engage pas à sevrer l’enfant qui lui est confié d’une affectivité dont elle est porteuse.

3. L’assistante maternelle est soignante

Si la compétence éducative de l’assistante maternelle dans l’exercice d’une responsabilité professionnelle continue d’interroger la représentation sociale en jeu, la dimension thérapeutique de son accompagnement est tout autant une préoccupation de l’accueil familial. De façon assez surprenante, tous les professionnels du soin interviewés s’accordent à attribuer à l’assistante maternelle une compétence dans le domaine thérapeutique.

Un tiers des interviewés qui reconnaissent des vertus thérapeutiques à l’assistante maternelle les attribuent à sa qualité d’être mère et à celle de constituer, avec son mari et ses enfants, une famille. La toute puissance de la famille s’exerce à travers cette préoccupation concernant la valeur thérapeutique de la prise en charge proposée en accueil familial

En toute première instance, "c’est vraiment la personne qui représente la mère qui a le plus long contact avec l’enfant" qui lui prodigue "un amour vrai", qui engage la dimension thérapeutique de l’accueil familial. Mais c’est aussi la famille d’accueil en sa qualité de famille, comme "base essentielle" à l’enfant, qui représente en elle-même la valeur thérapeutique.

"Au delà d’un simple accueil hôtelier et d’une éducation de la vie courante", c’est "un lieu" qui apparaît comme sanctifié, il constitue "l’assise de toute personne". La famille d’accueil participe à la dimension thérapeutique de l’accueil familial, soit à travers ses qualités propres, soit à travers les qualités singulières, personnelles de chacun de ses membres ; ceci sans compétences spécifiques, et parce qu’avant tout "ils sont une famille".

La reconnaissance familiale à travers la prescription thérapeutique n’est pas entendue unanimement. Ainsi, un tiers des personnels médicaux accordent avant toute chose la dimension thérapeutique au travail d’équipe. Celui-ci est présenté comme facilitant les échanges entre chacun des membres, et c’est alors cette valeur relationnelle qui participe à la dimension des soins.

  • "Le fait de mettre dans une famille n’est pas un médicament, c’est pas thérapeutique en soi". La famille d’accueil n’est pas thérapeutique par le seul fait d’être une famille. La valeur soignante existe, elle agit à travers le lien corporel au quotidien, "les soins affectifs" renouvelés, mais "la dimension thérapeutique s’élabore seulement en équipe".
  • "Un enfant ne va pas mieux en trempant tout seul dans une famille." Si potentiellement une famille d’accueil a des vertus thérapeutiques à travers les échanges relationnels au quotidien, cette dimension est en œuvre quand il existe une "équipe pluridisciplinaire" qui s’engage à prendre du temps pour une réflexion et "un ajustement réciproque" des différents protagonistes de l’accueil familial.

La famille d’accueil, comme participant à part entière à la mise en œuvre de l’accueil familial, impose à chacun des membres de l’équipe une remise en question. En ce sens, elle inscrit l’ordonnancement thérapeutique.

  • "C’est le projet qui est thérapeutique, c’est celui d’une équipe". Ainsi, ce sont les situations créées et accompagnées avec "une intelligence thérapeutique", auxquelles prennent part l’assistante maternelle et sa famille, qui définissent le cadre des soins. "Il faut spécifier avec l’assistante maternelle ce pour quoi l’enfant est chez eux, ce qu’on pense qu’il peut y trouver, comme une indication d’orthophonie".

C’est à travers la collaboration de chacun des membres de l’équipe à laquelle l’assistante maternelle appartient que s’élabore la prescription thérapeutique. La valeur soignante de l’accueil familial s’apprécie également à travers "les échanges entre assistantes maternelles". Les réunions organisées à leur intention procèdent également de la dynamique des soins.

Il est intéressant de noter qu’une des personnes interviewées, ayant une expérience professionnelle en accueil familial spécialisé n’appartenant pas à l’association enquêtée, retient comme essentiel que "les assistantes maternelles appartiennent à une famille de familles d’accueil". Ce propos est utilisé pour consacrer la valeur des échanges entre assistantes maternelles, lesquels participent en particulier à la nécessaire évaluation du "risque d’appropriation de l’enfant confié"

Cette éducatrice inscrit très précisément ces rencontres au cœur de la dimension thérapeutique de l’accueil familial. Ainsi, son expérience nourrit très clairement la représentation sociale qu’elle propose. Dans le cadre de l’association participant à la recherche, la pratique de l’accueil familial n’expérimente pas ou peu cette dimension, et par ailleurs la représentation sociale n’affleure que peu cet horizon.

4. Le partenariat, un gage pour l’accueil familial

Cette dernière préoccupation concernant la valeur thérapeutique de l’accueil familial introduit, selon une des représentations sociales en œuvre, à la nécessité d’un travail d’équipe. Celui-ci suggère lui-même la perspective d’un travail en partenariat nécessaire en particulier à l’efficience de cette dimension thérapeutique de l’accueil familial.

Pour la recherche, le terme de partenariat est compris selon la définition proposée par le dictionnaire critique d’action sociale. Le partenariat est "fondé sur un respect et une reconnaissance mutuelle des contributions et des parties impliquées dans un rapport d’interdépendance".

De plus, le partenariat laisse place à des espaces de négociation, où les parties peuvent définir leur projet commun. Dans le cadre de l’accueil familial, cette définition du partenariat permet d’engager la réflexion au-delà de la seule unité de "l’équipe spécifique" proposée par Jean-Claude Cébula. Cette équipe spécifique tout spécialement animatrice de la vie institutionnelle est médiatrice des relations "familles - pensionnaires", elle ne retient pas explicitement la famille d’accueil, la personne confiée en accueil familial et sa famille naturelle comme partenaires de la dynamique institutionnelle.

La dimension du partenariat admet nécessairement comme critérium central une recherche pragmatique d’efficacité par la mobilisation en particulier d’une pluralité d’acteurs. Ainsi, il apparaît pertinent de proposer de substituer le terme de partenariat à celui d’équipe pour dépasser le seul cadre de "l’équipe spécifique" qui ne recouvre pas l’ensemble des acteurs participant à la réalité de l’accueil familial.

Dans cette perspective, l’assistante maternelle seule ne répond pas à l’exigence de partenariat ; sa famille est elle-même impliquée dans la dynamique de l’accueil familial.

5. L’assistante maternelle et sa famille associée

La loi du 12 juillet 1992 consacre le terme famille d’accueil, "ensemble des personnes résidant au domicile de l’assistante maternelle agréée pour l’accueil des mineurs à titre permanent".

Cette terminologie de famille d’accueil est ainsi officielle selon la loi en application. Cette préoccupation reconnaissant légalement la famille d’accueil, et non plus exclusivement l’assistante maternelle, est relativement récente.

Il y a lieu de remarquer qu’au sein de l’établissement disposant d’un CAFS, la totalité des professionnels évoque cette entité de famille d’accueil comme une dynamique familiale autour de l’assistante maternelle. La moitié distingue tout spécialement le "couple parental" en insistant sur l’importance de la place du mari, au rôle primordial au sein de la famille d’accueil.

Dans les deux autres établissements, cette considération à l’adresse de la famille d’accueil à travers ses différents membres se révèle si non absente, tout au plus très peu explicite. Seule transparaît la question du couple sans que les autres membres de la famille prennent corps dans cette entité de famille d’accueil. Aussi, il faut souligner que, dans un de ces deux établissements, dans la pratique de l’accueil familial, il reste difficilement acceptable de reconnaître le droit à l’assistante maternelle à participer aux synthèses concernant l’enfant qui lui est confié. On comprend ainsi que la place de la famille d’accueil, à travers chacun de ses membres, reste éloignée de toute considération.

En conclusion, l’assistante maternelle et sa famille associée pour un partenariat qui engage tout spécialement l’assistante maternelle dans une fonction nourricière à la fois nutritive et affective, une fonction d’éducation et une fonction soignante, ambitionnent un programme riche qu’elles nous invitent à considérer.

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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