Totalitarisme et altérité en placement familial

Des malades sous influence - L’exploitation des malades placés - Les phénomènes de corruption - Fantasmes de transparence et “meilleur des mondes”...

1. Pourquoi ce chapitre ?

Nous venons de conclure le chapitre précédent par la mise en évidence d’un nouveau paradoxe : certes, le placement familial thérapeutique est une pratique considérée comme multiséculaire qui soigne naturellement les malades mentaux, les handicapés et les marginaux ; mais en même temps il les place dans des situations de dépendance souvent redoutables. Je vais ici être amené à étudier ce paradoxe afin, peut-être, d’en tirer un enseignement à portée générale. Je me poserai en effet de manière plus aiguë la question de savoir s’il ne se reconstitue, pas à travers le placement familial et les familles d’accueil, un asile comparable à celui qui était traditionnellement représenté par la figure emblématique des anciens “asiles de fous” ? Le problème n’étant pas de le prouver, cela me semble trop évident depuis des années, mais de le dégager avec un maximum de cohérence et de lucidité. J’utiliserai donc largement les travaux réalisés dans trois des quatre principales colonies familiales européennes, non sans garder en ligne de mire ma propre pratique.

Une des difficultés de mon propos réside en l’approche farouchement non dogmatique qui est la mienne depuis le début. Il y a également quelque danger à passer d’un registre que l’on peut considérer comme relativement scientifique à un registre éthique, voire moral. Cela semble pourtant être légitime. Thomas Szasz [1] s’y était en son temps exercé, avec des résultats mitigés. Car son étude sur les présupposées à la base de la représentation dominante du concept de maladie mentale, en lui donnant en effet l’occcasion de révéler l’aspect toujours réducteur, souvent aléatoire, parfois arbitraire du diagnostic psychiatrique, lui a certes permis de dénoncer les pratiques “totalitaires” du monde asilaire, mais, en effectuant tant d’allers-retours entre son approche sociologique et ses interprétations morales, son discours en a perdu, me semble-t-il, de sa force. Le pouvoir psychiatrique dominant l’a ainsi rapidement circonscris et totalement neutralisé, d’autant que son analyse était souvent outrancière et trop peu nuancée. Qui tient encore compte de ses travaux, de nos jours ? On se contente seulement de le citer comme une référence datée des années 68, guère plus.

Les mêmes critiques valent, bien que dans une moins grande mesure, pour Goffman [2], le premier à avoir décrit les pratiques psychiatriques en termes de totalitarisme. Foucault [3] a sans doute été plus heureux en étudiant l’histoire de l’enfermement psychiatrique, en montrant comment le pouvoir médical avait utilisé à son bénéfice la peur de la folie et abouti, grâce à la construction d’un véritable appareillage idéologique, par légitimer l’exclusion des déviants sociaux et notamment des fous, leur ségrégation dans les asiles, et par imposer d’une certaine façon, un nouvel ordre moral. Mais même en tenant compte de la relative acceptation des idées de Foucault par le pouvoir et la classe dominante, l’entreprise visant à critiquer le “ça-va-de-soi” des pratiques psychiatriques est malaisée, et ne peut s’effectuer sans quelques précautions.

Cette critique est pourtant toujours nécessaire.
Prenons un exemple concret qui est au coeur de cet ouvrage : je suis frappé, en méditant la remarquable thèse de Denise Jodelet, par ses implications morales contrastant avec l’objectivité et la relative froideur de la manière avec laquelle elle présente et développe son travail. Certes Moscovici dans la préface qu’il lui consacre nous avertit bien que “par ce livre, un scandale arrive”, mais après l’avoir refermé le lecteur peu informé se demande si tout cela n’est pas un mauvais rêve, si l’auteur n’a pas exagéré, et si au fond tout cela ne se déroule pas dans un autre temps, en d’autres lieux, dans un autre pays que la doulce France, et à propos d’autres pratiques que celles, si à la mode, de l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). thérapeutique. Et pourtant non, cela n’est pas un rêve, nous ne sommes pas dans un pays exotique, madame Jodelet n’a sans doute pas exagéré, son étude bien que datée des années 70 s’est bien déroulée dans le département de l’Allier, France, et concerne bien les placements familiaux, dans leur ensemble. D’où vient donc ce doute ? Et en quoi son livre a-t-il fait scandale ? Qui en parle en ces termes ?

Je sais bien que l’on commence à en avoir plus qu’assez des “affaires”, mais tout de même ! Il ne manquerait pas de journalistes bien intentionnés, prêts à le porter à la connaissance du public si ce sujet pouvait faire recette [4] Le scandale est pourtant toujours là, moins évident peut être que par le passé, mais peu de choses ont réellement évolué. Lorsque le ministre de la Santé de l’époque m’a demandé en 1988 un rapport sur l’état du placement familial, j’ai fait un certain nombre de propositions sur les colonies, lesquelles sont restées lettre morte. Or de son propre aveu, lorsque le nouveau directeur d’Ainay a pris ses fonctions au début des années quatre-vingt-dix, il a effectué le tour de ses quelque 700 familles “nourricières”, et a considéré qu’au moins la moitié n’offraient pas le minimum des conditions élémentaires d’accueil, soit sur le plan matériel, soit sur le plan humain. Un nombre non négligeable de situations étaient telles que l’on pouvait, par exemple, se demander qui gardait l’autre, du pensionnaire ou de la famille [5] ? On a découvert, tout récemment, des pensionnaires vivant dans une bergerie, à même la terre battue. On connaît le cas de cette maison de nourriciers dotée de tout le confort moderne, notamment en ce qui concerne les sanitaires, mais dont la vieille pensionnaire, vivant dans l’ancienne demeure, devait utiliser les latrines “au fond du jardin” !

Je sais aussi que l’une des pratiques parmi les plus choquantes décrites par Jodelet, l’utilisation d’une “platerie” spéciale pour les “bredins”, est toujours d’actualité chez certaines familles dites d’accueil. À Dun, en dépit de l’action militante d’une association de famille d’accueil salariées, à peu près rien ne bouge, hormis les tracasseries et les pressions qu’exerce la direction sur les membres les plus actifs de ce groupe, afin de réduire leurs revendications et de tenter de les soumettre à sa conception du bon ordre. Les politiciens locaux au lieu de réagir positivement s’empêtrent dans leurs intérêts contradictoires. Les manifestations et les rencontres dites scientifiques se consacrent à la théorie des interactions en placement familial, en oubliant l’essentiel : les conditions concrètes d’existence des malades au sein des familles d’accueil. Les pontifes parisiens de la psychiatrie publique pérorent à la tribune des congrès sur les malheurs de la politique de secteur, mais sont les complices de la déportation des malades de leurs services dans des lieux à la pratique asilaire d’un autre âge. Voilà la réalité ! Voilà qui mériterait un minimum d’attention et de préoccupation éthique. C’est ce qui va ici nous retenir. À tout seigneur tout honneur, nous examinerons en premier lieu le cas emblématique de Geel.

2. Les colonies familiales : une caricature des processus d’aliénation ?

2.1. L’exploitation des malades placés.

Car Geel est un lieu où se déroule un ensemble de pratiques qui ont souvent soit fasciné, soit révulsé ses visiteurs. Je ne reviens pas sur ce qui dans le passé est la démonstration de ce paradoxe, je l’ai détaillé dans les textes où je traite de l’histoire du placement familial. Ce que nous allons rappeler ici est l’aspect violemment aliénant du lien que la population y tisse avec les patients, en complément de ce que j’ai évoqué dans le chapitre précédent.

Roosens commence par étudier dans son ouvrage le cas de Bel, l’un des hameaux constituant la colonie de Geel. Voici cinquante ans, nous explique-t-il, ses habitants les plus aisés considéraient avec une certain dédain les Geelois typiques, contraints d’employer la main-d’oeuvre gratuite constituée par les pensionnaires valides de la colonie pour équilibrer les comptes de leurs fermes. Mais progressivement les exploitations agricoles de Bel se trouvèrent à leur tour en difficulté, du fait de leur obstination à refuser d’employer les engrais artificiels. Cette baisse relative de rentabilité de leurs terres les obligea à leur tour à faire appel aux pensionnaires de la colonie.

À l’heure actuelle on constate une corrélation entre la présence de malades hébergés et les conditions de vie des accueillants. La majorité de la population active de Bel est constituée d’employés et d’ouvriers, vivant dans des maisons modernes, sans la présence de malades ; en revanche les cultivateurs accueillants les pensionnaires de la colonie vivent dans des fermes assez pauvres. Roosens présente ces constatations avec un certain malaise, sans les commenter. Il y a pourtant là mise en évidence d’un processus de paupérisation, à la fois d’une population locale et d’une population “importée” de malades. Il ne faut plus se cacher les faits, même s’ils gênent la vision idyllique d’un Geel quasi miraculeux, havre de tolérance et de concorde, vision que des intellectuels de renom et réputés pour leur philanthropie (comme l’on disait au siècle dernier) ont véhiculé sans examen approfondi. Il est clairement établi en effet que l’exploitation des malades a été depuis toujours manifeste, omniprésente, traditionnelle, structurelle. Aux yeux des Geelois, le système de la colonie durera autant qu’il rapportera aux “accueillants” et s’éteindra de lui-même lorsqu’il ne sera d’aucun “rapport”. Cela est clair.

Il est tout aussi évident que dès le début des colonies familiales françaises, de nombreux artisans et paysans ont pu, grâce elles, résister à l’exode rural. L’analyse fine du recrutement des accueillants le démontre amplement. C’est ainsi que les nourriciers s’y recruteront jusqu’au lendemain de la dernière guerre surtout parmi les petits agriculteurs, dont la crise est localement retardée, alors que dans les années cinquante les plus gros exploitants, eux aussi, deviendront nourriciers, voyant là un moyen d’obtenir une main-d’oeuvre quasi gratuite à défaut d’être bien productive.

Depuis le début de la crise économique, la plupart des couches sociales sont demandeuses à leur tour de personnes à accueillir, à Ainay comme à Dun. La valeur économique de ces placements varie : pour certains il est une ressource accessoire qui procure une petite rentrée d’argent et permet à la femme de rester à la maison et de “s’occuper”. Pour d’autres, notamment ceux chez lesquels trois ou quatre malades sont placés, il s’agit d’un réel moyen de subsistance, d’un ultime recours contre le chômage, la pauvreté et l’exclusion. On assiste en effet à présent à Geel comme à Dun et à Ainay, à un changement des mentalités, étroitement dépendant des changements sociologiques contemporains. Car alors qu’au cours des dernières décennies il fut, à Geel, possible à un médecin ou à un notaire de prendre chez lui un pensionnaire sans déroger à son rang et sans perdre la face, à présent la chose serait malaisée, tout accueil étant considéré uniquement sous l’angle du rapport et de la nécessité économique. Plus la crise économique s’accentue et plus cet aspect étroitement mercantile et réducteur de l’accueil des malades s’accroit. Roosens observe que quelques exceptions existent, mais que par leur aspect bizarre, elles viennent confirmer la règle.

Denise Jodelet, au delà de ces constatations, nous livre des éléments plus révélateurs de la structure des colonies. Certaines de ses observations parmi les plus impressionnantes, montrent la brutalité et la crudité des processus d’exploitation. Il est clair pour elle que ceux-ci rapprochent le statut du pensionnaire de celui de l’animal de ferme. C’est ainsi, écrit-elle notamment, que “dès leur transfert de Paris, ces derniers (les patients) ne sont ni simplement des malades auxquels on applique une nouvelle formule de vie, ni tout simplement des internés auxquels on ouvre des portes. Ils sont aussi, et déjà, le rouage d’un système d’échange entre l’hôpital et la population. Dès leur placement, pivot du mécanisme par lequel la prospérité s’obtient contre des services, ils tiennent une qualité de produit, de matière première des échanges. Ce statut impersonnel de marchandises se traduit à travers les représentations et les pratiques. Tout un vocabulaire est réservé à leur circulation ou leur installation dans les placements : un transfert s’appelle un “arrivage”ou une “livraison” de malades comme pour les bestiaux ; dans les placements, on dira qu’on est “servi” ou “monté” ; quand on enlève un pensionnaire, on est “démonté” ; quand on en installe de nouveaux, on “se remonte”. Une véritable valeur d’échange des pensionnaires est ainsi déterminée à partir de leur valeur d’usage. Toute une échelle d’évaluation de la qualité du “produit” s’est mise en place chez les nourriciers, très loin de la classification de l’établissement médical et bien entendu de la nosographie psychiatrique. Il y a de “bons” et de “mauvais” pensionnaires selon, nous l’avons vu, qu’ils “se laissent mener”, mais aussi selon leurs qualités économiques. Il convient d’être lucides et de constater que cette échelle de classification fait aussi fait partie des savoirs profanes du lieu.

Il est pour moi temps de rappeler que je ne suis pas un défenseur angélique de ces formes de savoirs et de pratiques populaires. Elles recèlent elles-aussi leur “envers du décor”, fait de mesquinerie et d’appât du maigre gain. Car cela est une règle générale : plus les gens sont exploités et plus ils chercheront à exploiter l’autre, notamment celui qui est sans défense. Pointons là déjà que ces contradictions ne se dépassent qu’à la condition d’aborder la dimension institutionnelle, ce que nous ferons dans de prochains chapitres, et qu’elles rendent nécessaire un minimum de préoccupation éthique.

2.2. Les phénomènes de corruption.

Tout aussi démonstrative du processus d’exploitation des malades est l’évocation des phénomènes de corruption, dont on sait qu’ils accompagnent toujours la mécanique totalitaire. Jodelet par exemple fait état du témoignage suivant : “C’était la tradition des cadeaux, il y avait le troc. Si la nourricière arrivait à satisfaire l’infirmier avec ses poulets, ses canards de barbarie, ou avec elle-même, elle était bien servie. Mais si elle n’y arrivait pas, elle avait toujours son malade, mais moins bon.” Manifestement Roosens évoque les choses avec plus de gêne lorsqu’il écrit : ”Certaines “nourricières” plus âgées et qui, n’étant plus directement concernées s’expriment plus librement, nous ont laissé entendre qu’autrefois l’attribution des patients était entourée de manoeuvres frauduleuses et de favoritisme. Certains infirmiers visiteurs fournissaient de “bons” patients en échange d’un denier de Dieu.”. Plus loin il complète son témoignage : “Plus récemment, nous avons eu connaissance du cas d’une exploitation d’où le patient fut retiré par l’Etablissement parce que l’entreprise avait à tel point changé de nature qu’elle n’était plus compatible avec l’hébergement. La famille “nourricière” prétend avoir payé quinze mille francs à l’infirmier pour obtenir un “bon“ patient et elle menace de porter plainte parce que celui-ci lui a été retiré.”

Un malade, cité par un Geelois a résumé la situation en ces termes à l’humour grinçant : “Un bon malade est celui qui donne 25 litres de lait, pond 2 oeufs par jour et ne demande aucun salaire au bout de la semaine”. Tout cela fait dire à Roosens en guise de conclusion que “personne ne peut dire jusqu’où peut aller cette exploitation des malades et c’est d’ailleurs impossible à vérifier, mais le fait est qu’elle a toujours existé et existe encore de nos jours.”

Il apparaît par ailleurs que selon une tradition locale, si les familles accueillaient des malades, leurs enfants réussiraient à “faire des études”, notamment des études d’infirmier en psychiatrie, voyant en cette profession un débouché naturel au labeur familial, conférant de surcroît à ceux qui s’y consacraient une plus-value de pouvoir sur le commun des mortels, à la fois des accueillants et des autres infirmiers non issus du cru. On voyait aussi des infirmiers visiter des “placements” chez leurs propres parents, ou chez eux-mêmes, leur épouse ou leurs enfants étant, pour l’administration, les accueillants officiels. On peut évidement douter de l’objectivité de leur travail et du fait qu’ils se “servaient” sans doute au mieux de leurs intérêts.

Dans un registre voisin, il faut aussi signaler l’aspect électoral et clientèliste des colonies familiales, pour les communes, les départements et les provinces où elles ont leur siège. À Geel nous l’avons vu, la présence des patients est un appoint économique pour les classes modestes ; à Dun et Ainay ils sont la première “industrie” dont peuvent se prévaloir les édiles locaux dans leurs programmes électoraux. D’où des enjeux politiques qui compliquent les choses et pervertissent les possibilités évolutives pourtant indispensables, pour qui examine la situation avec un minimum de bon sens. Car il y a toujours un groupe de pression pouvant faire agir un politicien local au nom de la défense de l’emploi de la région. D’autant plus qu’il a lui aussi des chances d’avoir connu dans sa famille des pensionnaires, et de conserver une nostalgie de “l’ancien temps” qui lui rappelle sa jeunesse. Rien n’est simple dans un tel milieu, qui n’a pu perdurer au long des décennies ou, pour Geel, des siècles, qu’à la condition d’avoir trouvé des mécanismes d’auto-conservation des plus sophistiqués. Cette résistance contre vents et marées, a constitué à la fois la force des colonies et leur faiblesse, puisqu’elles ne peuvent plus évoluer sans risquer de s’autodétruire, du moins fantasmatiquement par atteinte à leurs représentations symboliques.

Ces constatations faites ne doivent pas clore la question, ni jeter définitivement l’opprobre sur les familles d’accueil des colonies. Elles ne font que l’engager sur des bases saines. Plus de quinze années de travail avec des familles d’accueil me permettent affirmer que je crois en elles, que je continue à défendre leur capacités thérapeutiques “sauvages” et “spontanées” [6], tout en militant pour leur réelle formation à partir de leurs savoirs profanes. Ce faisant, et en tentant de défendre leurs réelles qualités soignantes, je me heurte très souvent à de nombreuses équipes et administrations pour lesquelles elles ne sont peu ou prou que des gardiennes de fous et d’enfants à problèmes. Je crois donc être peu suspect de mauvaises intentions et de volonté de dénigrement à leur égard. Et pourtant tout ce que j’ai rappelé est une réalité dont il faut tenir compte, même en la relativisant et en la replaçant dans son contexte. Comment concilier ces positions sinon par la lucidité, le pragmatisme et la recherche d’une certaine objectivité ? Cette réalité que nous étudions à travers l’accueil familial thérapeutique AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
et les colonies familiales est complexe et multiréférentielle, et il ne sert à rien de la réduire par des formules simplificatrices et incantatoires.

3. Le totalitarisme du quotidien.

3.1. Des malades sous influence.

Aujourd’hui comme naguère, les fous circulent donc librement à Geel. Ils délirent dans la rue, font leurs petites extravagances dans les commerces, “libres” dès lors qu’ils acceptent de rester confinés dans des normes étroitement codifiées : il y a une manière, et une seule, d’être “aliéné” et “libre” en ce lieu.

Les activités où ils côtoient les gens normaux, telles que la fréquentation du cinéma, par exemple, nous l’avons vu, fournissent une bonne occasion d’observer ces conditions auxquelles ils doivent se soumettre pour rester intégrés. Les pensionnaires de Geel ont le droit d’être fous au cinéma, mais à la condition de le fréquenter à certaine heures, le Dimanche après-midi, d’y voir des films “pour enfants”, et d’accepter l’instauration des barrières à poules locales, eux en bas, les enfants en haut, les hommes à droite, les femmes à gauche. “Les fous sont dans la ville” certes, mais, Roosens le reconnaît, d’une manière bien spéciale : “Bien que l’on ne puisse jamais dénoter une forme quelconque de “racisme” affiché à l’égard des patients, la distinction entre habitants et “gens de l’établissement” s’affirme en toutes circonstances de manière subtile”.

Une seule manifestation permet à la population des fous et à celle des non-fous de se mélanger : la fête des Rois. Encore convient-il de se souvenir des significations profondes de ces fêtes traditionnelles dues à leur substrat païen : toute fête a toujours quelque chose à voir avec un renversement rituel des valeurs, une façon de mélanger les contraires une fois l’an, sans dangers pour la société, dans un temps et un espace balisés, codés, dont la fête des fous était jadis l’exemple le plus évident. Ce jour là le fou devenait le héros de la cité, et élire son roi était une manière de conjurer en même temps le Mal et le Pouvoir, en ridiculisant l’un et l’autre. Le jour de la fête des rois à Geel “les malades s’en vont chanter, tout comme les enfants”, écrit Roosens. La population les autorise alors, grâce à leur statut qui les assimile à des mineurs, à circuler partout, à chanter et à quêter. Mais tout le reste de l’année, les malades sont assignés à une position de présents-absents de la vie sociale.

J’ai déjà évoqué la limitation d’accès aux débits de boisson des villes et villages Geelois. Il est rare que cette limitation prenne la forme d’une interdiction pure et simple. Le plus souvent elle se manifeste soit par une interdiction partielle, relative, acceptable par le Surmoi des habitants, concernant surtout la consommation d’alcool, soit par une limitation d’accès à certaine heures, soit encore sous la forme d’une sortie discrète lorsque le patron ou un de ses employés considèrent que les patients gênent, par leur simple présence, leurs clients normaux.

Plutôt que derrière de grandes manifestations d’interdiction, un système subtil de petites vexations s’est au cours des siècles mis en place pour signifier aux patients leurs limites et les contraintes de leur rôle social. L’enquêteur du Geel Family Care Rechearch Project auquel se réfère Roosens, un chercheur d’Oxford, en donne des exemples édifiants. Ainsi transcrivant les propos d’un patron de café il écrit : “Ici du matin au soir, c’était plein de ces clients-là ! C’était trop !” Et il ajouta en riant : “Oui, on a fini par se débarrasser de nos petits fous...”. Ailleurs, les patients se font dévisager de manière si offensante qu’ils s’en vont... Le troisième type d’interaction ressemble au précédent en ce sens que l’on se moque ouvertement du patient. Sans doute veut-on que ce manège serve un peu d’attraction pour les visiteurs étrangers.”

Naturellement il est aussi rappelé que les pensionnaires de Geel sont interdits de séjour dans les “bordels” et les bars à passes. Leur sexualité est bien entendu étroitement contrôlée, afin d’éviter tout mélange, et comme dans les autres colonies, l’éventuel couple “mixte” compromis dans des relations interdites n’aurait d’autre alternative que de vivre dans une opprobre insupportable ou de quitter les communes du territoire. Globalement donc, les attitudes discriminatoires se déroulent toujours sans esclandre ni scandale, de manière rassurante, feutrée, avec naturel. Chacun à Geel connaît son rôle, sa place et les règles de convenance qui correspondent à son statut social. La conclusion de Roosens est qu’il “ressort de ce qui précède que, dans les cafés, une limite très nette distingue les malades des gens sains. En dehors des cas où l’on évite les patients, cette limite n’apparaît pas comme une forme de discrimination dans l’espace, mais elle s’exprime dans un discours et dans des attitudes spéciales des patients. Cette limite n’est pas nécessairement présente en permanence ; il suffit qu’elle soit soulignée en temps opportun.” Les seuls moments de doute concernent les personnages nouveaux et un peu en marge, soit par leur attitude, soit par leur “habitus”.

Denise Jodelet raconte à ce sujet une anecdote amusante : un jour à Ainay un nouvel arrivant se voit servir dans un débit de boisson ce qui est vendu aux “bredins” lorsqu’ils demandent un soit-disant “café”. À chacune de ses visite, ce nouveau personnage boit le même breuvage détestable, sans sourciller, durant plusieurs semaines, jusqu’à ce que l’on apprenne qu’ils s’agit là du dernier interne en psychiatrie arrivé à la colonie !

3.2. Multiplicité des figures de l’exclusion.

J’ai déjà évoqué la question de l’exclusion des patients de Geel de l’action des associations caritatives et de solidarité sociale. Devant ce qui fit office de révélation, l’un des responsables d’une association s’était même exclamé que cette situation était de “l’apartheid”. Suivons donc Roosens dans ce registre, notamment sur la question de la participation à la vie religieuse, qui a une si grande importance en Flandres. Il a en premier lieu observé que les pensionnaires étaient relativement présents dans les “Ligues du Sacré Coeur”, très anciens regroupements de fidèles à forte dominante rurale, et dont le mode de participation est essentiellement passif. Mais ces ligues tombent en désuétude et sont peu à peu remplacées par des groupes de fidèles participant plus activement à la vie religieuse, notamment dans l’esprit de Vatican II. De nouveaux Centres de discussion théologique ont donc vu le jour et sont devenus des lieux de commentaire des textes, et surtout des lieux de réorganisation de la vie sociale selon les nouveaux préceptes de l’Eglise. On note que les pensionnaires de la colonie en sont absents : ces nouveaux groupements ont encore accru le fossé entre fous et non-fous, comme si seule la passivité des malades leur avait auparavant permis d’occuper une place acceptable par le groupe des “normaux”.

L’étude de Denise Jodelet, elle-même manifestement plus indépendante que ne l’était le chercheur de Louvain, confirme cet ostracisme foncier. Reprenant l’analyse d’un concept courant parmi les nourriciers, celui de la “hardiesse” des pensionnaires, source pour eux de tous les débordements possibles si on ne la canalise et ne la sanctionne pas très vite, elle en dit : “Car si “habituer à ses manières” s’appelle “éduquer” l’autre,“donner une éducation de pensionnaire” sous-entend que cet apprentissage s’étaye sur une place et un statut spécifiques dont l’imposition peut contrecarrer certaines attentes ou aspirations, d’où l’importance des techniques répressives. Non seulement le pensionnaire va devoir se déprendre de ce à quoi il tient, mais il lui faudra faire sienne les règles limitatives du comme si, vivre dans un porte-à-faux inconfortable entre les droits que lui confère l’accomplissement correct de son rôle et les barrières d’une imposition approchante”.

Tout un ensemble de règles de conduite, de délimitation d’espaces de vie, de promenade, de déambulation (la barrière à poules), de prescriptions impératives quant aux horaires à respecter, encadrent la vie des pensionnaires, dans un au-delà du fonctionnel et du relationnel. La règle de l’écart mesure tout, balise tout, interdit ici ou autorise là. L’important est de briser grâce à elle toute marque d’autonomie, source de tous les désordres possible. Tuer dans l’oeuf toute manifestation marquant l’altérité, nous l’avons déjà examiné, telle est la conséquence de ces conduites qui infiltrent la vie des nourriciers comme de leurs pensionnaires. Tout doit “être comme ça !”. Et tout doit être “comme-si” cela était naturel et allait-de-soi.

À Geel comme à Lierneux, à Ainay et comme à Dun, on réserve donc aux malades mentaux et aux handicapés le sort classique du “Nègre” dans les défuntes colonies africaines ou dans le Sud profond des USA, comme le reconnaît Daniel Schurmans, l’ancien directeur médical du placement familial de Lierneux [7]. Les processus d’exclusion sont beaucoup moins évidents en accueil familial nouveau style, dans lequel la préoccupation majeure est non seulement une tolérance, parfois à vrai dire de pure façade, mais aussi une volonté de réelle intégration sociale. Mais ne nous faisons aucune illusion : la lutte contre ces mécanismes totalitaires est de tous les instants. Au-delà des processus de défense des familles d’accueil contre la folie, que nous étudierons ultérieurement, avec leurs conséquences aliénantes sur le plan individuel comme groupal, il convient de témoigner du fait que les populations ne font aucun cadeau aux déviants, notamment aux malades mentaux, quelles que soient les préoccupations dites “humanitaires” affichées.

Une anecdote personnelle le rappellera. Monsieur et madame D. travaillent à Contadour depuis de longues années. Ils ont accueilli plusieurs patients difficiles, notamment des psychotiques. L’un des plus spectaculaires parmi ceux-ci avait la spécialité de se “clochardiser”, non seulement en salissant et en transformant ses vêtements en loques en quelques heures, mais aussi en mendiant de la nourriture et en se plaignant de mauvais traitements imaginaires, non sans une bonne dose de perversité. Il y avait dans son comportement un peu de délire et beaucoup de manipulation, les deux n’étant pas incompatibles. Ce qui n’avait pas bien été évalué par l’équipe spécifique de placement, était que ces scènes allaient laisser des traces dans la population du village.

Le dernier psychotique accueilli, tout autant remarquable, est un schizophrène très délirant, mais qui reste toléré par le couple et donc par l’entourage immédiat. Mais des rumeurs circulent, parfois propagées par des travailleurs sociaux, selon lesquelles les pensionnaires seraient exploités, mal nourris, abandonnés à eux-mêmes pendant que monsieur D. rendrait des visites d’un style particulier à une voisine ! Une action en justice est entamée par monsieur et madame D. pour mettre fin à ces propos qui visent manifestement à leur nuire. L’on sera surpris de lire dans le dossier présenté par la partie adverse du couple, des dizaines de témoignages émanant de membres d’associations locales catholiques, caritatives et de bienfaisance, bref des associations représentatives des “bien-pensants” du lieu. Bien entendu les D. ont gagné leur procès et obtenu une réparation symbolique, cette affaire étant d’ailleurs le point d’orgue d’un certain nombre d’autres similaires, toutes situées dans le même ensemble de communes.

Cet exemple assez banal montre que faire tolérer des malades et des handicapés par une population est une lutte de tous les instants, et dépasse toute bonne volonté affichée. Abandonnée à ses soi-disant bons sentiments, à la bienséance et à la bienfaisance, une population a bien plus de chances d’exclure les êtres marginaux que de les accueillir, tels qu’ils sont et non tels qu’ils devraient être. Le “bon village”, dans lequel, en un “ancien temps”, le fou local aurait vécu en harmonie avec les normaux n’est qu’un mythe qui permet à un groupe social de se construire une bonne image de son passé, de ses aïeux, de sa lignée, de son terroir. Le placement familial véhicule singulièrement ce type de représentations-écran. Il est de notre devoir de ne pas en être dupe. Mais poursuivons à présent notre voyage dans cet univers dérangeant, en posant le problème sous un angle plus “politique”, au sens de la vie de la cité.

4. Les risques de dérive totalitaire chez les familles d’accueil.

4.1. Comment une société civile peut-elle devenir totalitaire ?

Denise Jodelet évoquait, en se posant à juste titre dans son ouvrage cette question, d’une part la gêne dont témoignait selon elle le fait de ne pas vouloir dévoiler les résultats du Gheel Family Care Rechearch Project, d’autre part les “miroitements rassurants” des descriptions données par Roosens sur la vie publique Geeloise dans son livre. Outre le fait que sa publication a valu à son auteur un procès, ce qui a été rendu public devait rester manifestement secret (ou peut-être traduit en langage scientiste inodore, incolore et sans saveur). Je le répète, le sujet est d’importance, puisque le totalitarisme du quotidien s’installe et se développe siècle après siècle, à la suite et sur les traces d’une structure religieuse qui lui donnait jadis un sens éminemment symbolique. Comment se déroulent donc ces mécanismes doublement aliénants ?

La première constatation que l’on peut faire est que les quatre colonies familiales sont des lieux en marge des grandes voies de communication, et se sont déployées dans des “espaces sauvages”, dans des zones interstitielles aux asiles psychiatriques qui en centrent l’activité. Les colonies familiales sont elles-mêmes marginales, de même que, dans un registre moins archaïque, les familles d’accueil ont tendance à se marginaliser si l’on n’y prête pas garde. Bien des “lieux de vie”, en France ou dans d’autres pays, ont eu à faire face à ce processus de marginalisation, de rejet social et d’ostracisme, qui structure la situation et la fige, souvent sans possibilité de retour à des conditions normales de vie.

La deuxième constatation consiste à vérifier que partout il y a de “bons” et de “mauvais” malades. Les bons sont ceux qui acceptent avant tout de se dépouiller de leur personnalité, de leur indépendance et de se couler dans le moule préconstruit de la famille nourricière. Dès le début en effet, lors de la séance de déshabillage devant l’infirmier, celui jauge si le “nouveau” va faire preuve de la docilité annonciatrice de cette soumission qui va lui faire accepter l’ensemble de ces contraintes, et cette emprise sur sa vie qui vont structurer son séjour. Car de la discipline est avant tout nécessaire, dans ce contexte. C’est elle qui va lui faire respecter les horaires de repas, du coucher, souvent strictement et rigidement établis afin ne pas perturber la vie familiale. Il ne faut en effet pas oublier que dans les colonies familiales les pensionnaires vivent le plus souvent à côté de la famille, séparés d’elle par tout un ensemble cérémoniel que j’ai décrit sous les espèces de la barrière à poules.

La propreté du malade est ensuite un critère essentiel de qualité du “produit” : propreté sur lui, propreté de ses effets (quoique l’incontinence urinaire ou fécale donne lieu à l’attribution d’une prime, et soit donc de ce fait mieux “tolérée”, voire recherchée pour le surcroît de revenu qu’elle procure). L’obligation de surveillance sur ce point de la propreté est extrême (dans le prolongement d’ailleurs des qualités dites féminines de la “bonne ménagère”), amenant ainsi, par toute une série de contraintes, les pensionnaires à être absents de leurs chambres la majeure partie de la journée. Denise Jodelet remarque alors que l’on fait ainsi d’une pierre deux coups : “Le placement reste net et l’on évite tout contact”, selon ses informatrices.

On a là une remarquable application des observations de Mary Douglas sur le lien établi entre analité corporelle et marginalité sociale. Tout se passe ainsi comme si le contrôle de la propreté de la maison contrôlait aussi la folie, ou du moins la limitait dans un cadre acceptable. Dans le prolongement de ces observations, la possibilité de rogner sur les maigres indemnités allouées pour entretenir le pensionnaire en “faisant un bénéfice” est une qualité appréciée, sans doute là encore sur deux plans, celui du réel, bien sûr, mais aussi celui, imaginaire, du contrôle de l’analité.

Le malade ne doit pas trop coûter, ni en chauffage ni en nourriture. Car si ce point est de nos jours controversé, il fut un temps peu éloigné de nous où les “bredins” avaient droit à une nourriture spéciale, de même que dans les estaminets ils buvaient un breuvage spécial qualifié de “café”. D’une façon générale, dans toutes les communes de Geel, de Lierneux, de Dun ou d’Ainay, ils étaient traités dans les commerces d’une façon particulièrement ritualisée. Ils passaient par exemple toujours après les autres clients, quel que soit leur rang d’arrivée dans le magasin. On demandait ainsi couramment si les légumes ou la viande, étaient “pour la famille ou pour les pensionnaires ?”.

Il semble que les choses aient de ce point de vue un peu évolué. De toutes les façons, les plus jeunes des nourrices ne supportaient plus ces discriminations tout de même un peu gênantes dans le contexte contemporain. Déjà du temps de l’enquête de Denise Jodelet on avançait que l’attribution systématique de sous-produits de boucherie aux pensionnaires ne se faisait plus. Notre chercheur paraît dubitative. Je sais pour ma part que l’on continue de pratiquer une discrimination alimentaire sans doute très atténuée par rapport à celle qui se faisait jadis, mais qui choque et qui témoigne qu’elle est très profondément enracinée dans le milieu nourricier.

Par ailleurs le “bon pensionnaire” était celui aussi qui travaillait ou “rendait des services”. Les choses depuis la mécanisation de l’agriculture ont là aussi bien changé, mais cette qualité est encore recherchée, notamment avec des malades femmes, dont il ne serait pas exagéré de dire que dans les colonies, elles jouent parfois le rôle d’employées de maison à très bon prix, puisqu’on est payé pour les “accueillir”, et qu’en plus on peut les faire travailler, ce qui de surcroît est valorisé au nom de la “réinsertion” et de la “réhabilitation par le travail”.

D’une façon générale, le “bon pensionnaire”, même s’il ne produit plus “25 litres de lait et 2 oeufs par jour”, est celui qui obéit, coûte peu, et surtout ne se plaint pas auprès de l’infirmier visiteur. Le “mauvais” est celui qui présente le négatif de ce que je viens de décrire, mais surtout qui fait preuve de “hardiesse”, qui “répond”, c’est-à-dire qui, au delà de ses traits de personnalité, manifeste quelque chose qui a valeur dans les colonies de dangerosité potentielle, à savoir un certain goût pour l’indépendance. Ce qu’a montré Denise Jodelet par rapport à tout ce qui était écrit jusqu’alors à propos des colonies, est que cette peur se traduit par une volonté de maîtrise, de contrôle, voire de contrainte et de soumission, contre laquelle l’institution de soins ne parvient pas à opposer une réelle éthique de travail [8].

Au delà des thèmes récurrents de la saleté et de la contagion, tout ce qui de près ou de loin “rapproche” le pensionnaire du reste de la famille et marque son identité et son altérité est redouté, nié, puis contrôlé, dirigé et asservi.

La troisième constatation est que les nombreuses pratiques d’emprise et de soumission se transmettent de génération en génération dans les colonies familiales, au titre d’un savoir-faire “technique”. La surveillance, pour leur bonne exécution, ne se relâche jamais. À Geel, nous l’avons vu, elle est presque autant collective qu’individuelle. À Ainay, elle est surtout le lot de la nourricière : “On vit avec, ils sont avec nous tout le temps. On voit s’ils sont dangereux, pas dangereux ; il faut quand même les surveiller. On a une surveillance. Quand il y a quinze jours, trois semaines, on voit ce qu’ils peuvent, ce qu’ils sont... On est toujours en contact avec eux. Et dès qu’ils sont malades, on les envoie à la Colonie qui viennent les chercher” (Jodelet). Ce qui permet de voir quand il faut intervenir pour rappeler l’ordre : “Il faut arriver à les dresser, y pas, faut les dresser”. Comme avec les bêtes, la discipline est affaire de dressage plus que de compréhension. À la limite on parle d’éducation, mais “d’éducation de pensionnaire”. Il “faut savoir le prendre”,“par la crainte ou la douceur” disent les informatrices. Tout un ensemble de recettes et de savoirs-faire seront là des plus utiles afin de ne pas en venir au recours ultime,“à ceux d’en haut”, à ceux de la Colonie, qui “savent” et qui ont le Pouvoir. Il y a ceux malgré tout sur qui “on n’a pas barre”, les “méchants”, les “fortes têtes”, les “indociles” absolus. Ceux là seront rejetés. Ils ne sont pas récupérables. Un autre placement sera peut-être tenté, souvent en pure perte, puisque la structure les a déjà expulsés, symboliquement. Ils seront dès lors repoussés dans le dernier cercle, celui de “l’asile”.

4.2. Comment une famille d’accueil peut devenir totalitaire.

Les familiers du placement familial thérapeutique penseront que décidément, je suis un curieux défenseur de cette pratique et que, chez eux, où l’on fait vraiment de “l’accueil”, et non du vulgaire “placement”, on ne voit jamais ce que Denise Jodelet, Eugeen Roosens, Marie-Noëlle et Daniel Schurmans ont décrit avec une lucidité et un courage dignes d’éloges. À ceux-là je dis qu’ils manquent singulièrement, soit de présence auprès de leurs familles d’accueil, soit d’objectvité, pour ne pas dire d’honnêteté intellectuelle. Car bien sûr ces phénomènes répressifs et d’emprise ne sont pas aussi évidents, mais ils sont potentiellement partout présents. Il convient donc, pour les percevoir, d’exercer à leur endroit une vigilance constante, accompagnée surtout d’une permanente remise en cause personnelle et institutionnelle. On peut souvent les retrouver en grattant un peu la mince pellicule du vernis coutumier.

À Contadour ces phénomènes sont parfois visibles, même compte tenu de la présence d’un Surmoi et d’un idéal institutionnels qui tendraient à les refouler, notamment dans les espaces interstitiels laissés vacants par les ratés qui jouent ainsi le rôle d’analyseurs. En voici un exemple : il s’agit ici du compte rendu écrit rédigé par un de mes psychologues, en un moment où j’avais laissé un malade sans suivi autre que médical durant une année, pour des raisons peu claires. L’on avait donc là une vérification quasi expérimentale de ce qu’un placement réalisé sans encadrement institutionnel sérieux entraîne, inévitablement, chez des accueillants de base, que l’on pourrait qualifier de “moyens”. Mais laissons la parole au psychologue :

“Première visite chez monsieur et madame B. pour le suivi de monsieur André P. Je rencontre cette famille pour la première fois. Après les salutations d’usage, d’emblée monsieur B. annonce qu’il parle le premier car il a “beaucoup de choses à dire”. Un long monologue commence alors et au moindre signe d’André pour participer monsieur B. l’interrompt en martelant : “je parle... tu me laisse dire... après tu pourra parler !”
Actuellement après un an et demi de séjour chez les B., André est sous le contrôle externe de tous ses comportements. Pour monsieur B. il est même actuellement incapable de sortir seul. À l’énoncé du mot “incapable” il ose marmonner “c’est un peu gros !”, ce qui est immédiatement repris par monsieur B. qui réaffirme qu’il est bien “incapable !”, jusqu’à l’écrasement et à l’acceptation du mot de la part d’André (ce qu’il fait en résistant, puis en redevenant silencieux).
L’arrivée de madame B. pendant l’entretien vient renforcer la charge déjà lourde. Elle dit haut et fort que le fait d’être chez eux pour le pensionnaire ne lui donne le droit que de penser et de dire ce qu’elle veut, elle ! Et qu’il lui faut avant tout se soumettre ! Et qu’elle est garante de la libre expression... pour elle ! Elle recommence alors la litanie de plaintes déjà déroulée par son mari, ponctuée par des “faut que tu fasse tes preuves et après tu pourra être libre”.

Comme preuve des incapacités d’André à se gouverner, elle dit qu’un nuit d’insomnie elle l’a surpris au lit devant la télé allumée, endormi ! Depuis André doit regarder sa télé assis sur une chaise jusqu’à 23 heures et si elle le retrouve endormi ce sera 22 heures ! D’ailleurs elle pense aussi qu’il regarde trop la T.V. et ses programmes bêtifiants, alors qu’elle a acheté pour lui des jeux de société.

Les deux pensionnaires prennent leur repas du soir dans leur chambre, sur un plateau. L’été ils peuvent manger dehors sur une table que l’on a acheté spécialement pour eux. “S’ils sont pas heureux après tout ce que l’on fait pour eux !”. Madame B. gère totalement l’argent d’André, achetant ses cigarettes, refusant même qu’il ait de l’argent dans sa chambre : “ça pourrait lui donner des idées...!”

Ce compte rendu se passe de commentaires superflus. Certes il y a pire, mais dans sa simplicité et dans sa sobriété il est évocateur des mécanismes d’emprise totalitaire que la famille B., plutôt répertoriée par moi dans la catégorie des “bonnes” familles, bien motivée et dont les deux membres sont “intelligents”, a mis progressivement en place, uniquement parce que je l’avais laissée seule et que le travail d’encadrement et de suivi à son domicile n’avait pas été mis en place.

Nous examinerons ultérieurement la dimension institutionnelle du travail, seule garante et garde-fou de la qualité de l’accueil, qui ici ne mérite pas ce nom, mais plutôt celui de gardiennage, bien que les “bons sentiments” soient présents et que la qualité des personnes, à un certain niveau, donne le change. Une observation ici me semble nécessaire. Que fallait-il faire de ces personnes ? Les licencier ? Et bien non ! Car le fautif, et faute il y eu, c’est bien moi qui avait laissé, surtout en sachant ce que je sais en la matière, ce couple s’enfoncer dans ces pratiques aliénantes. Tel un chirurgien qui ré-intervient sur une plaie mal suturée, j’ai dû, par conséquent, ré-intervenir, reprendre les choses en mains, avec les psychologues, avec le moins de dégâts possible, en douceur. Car il faut dans ces situations, nous le reverrons dans le prochain chapitre, se souvenir que l’angoisse est à la base de tout, et que, si l’on agit dans la précipitation, sans possibilités pour les défenses de se réaménager, on reproduit du symptôme ou on le déplace. Et aussi que l’on répond à un processus totalitaire par une autre action, en réaction, tout autant totalitaire, et qui n’aboutit qu’à établir un cercle vicieux.

4.3. Placement familial, totalitarisme et politique.

Une dernière série de remarques de portée générale peut à présent être faite. Le fou est celui qui se définit non seulement dans la sphère d’action du privatif, mais aussi dans celle du négatif. À côté de ses “carences” et de ses incapacités à se lever, se laver, s’alimenter, il ne sait pas “gérer” son argent, le dépenser à bon escient, travailler, exécuter des ordres, en donner, etc. Il est selon la bonne formule de Marie-Noëlle Schurmans, “le négatif de l’individu utilitariste qui s’autoreprésente comme librement agissant et choisissant, sur un marché transparent, de concurrence parfaite, et à la recherche de son profit”.

Durant des siècles, ne nous leurrons pas, les tâches qu’effectuèrent les pensionnaires hommes des colonies furent celles du plus dur labeur paysan, le moins qualifié, sous la férule du chef d’exploitation, et pour les femmes l’aide aux tâches ménagères des fermes. Devant les bouleversements du mode de vie rural, les malades ne sont plus que des improductifs, sauf au titre, eux-mêmes, de ressource et de produit à exploiter. Leurs allocations et pensions diverses représentent en effet, à l’échelle des communes entourant les colonies, un pouvoir d’achat qui fait souvent dire aux observateurs que le placement familial est la “première industrie” de ces lieux. Les malades, par leur présence, sont à la base de transactions financières et d’une circulation de valeurs sociales.

Ces valeurs sont d’une nature bien particulière, à la fois économiques et marchandes, mais aussi morales. Il s’agit du “bien se conduire”, du “bien se comporter en public”, du bien-être, bref du “bien” social généralisé, même si en même temps des opinions contraires circulent aussi en sens inverse. La famille d’accueil de ce point de vue est toujours la représentante des valeurs et des critères moraux et économiques de l’ensemble de la société dans laquelle elle s’inscrit, quelles que soient ses opinions politiques. Elle en est à la fois le pivot et la courroie de transmission. Par sa structure de cadre, elle organise et cristallise l’idéologie dominante, et transmet aussi ses valeurs qu’elle fait entrer dans des circuits d’échanges.

J’ai toujours été frappé par exemple par la forte réprobation qui se manifestait lorsque j’employais des familles aux modes de vie “non traditionnels”. J’évoquerai prochainement le témoignage de Gilbert, retiré depuis les années 68 dans un village de la Montagne Noire, chez lequel j’ai régulièrement l’occasion d’envoyer durant les congés payés de ses accueillants habituels un jeune homme réellement difficile, à la pathologie “border-line”, et qui a avec lui une très bonne relation. Cela est un genre de situation qui suscite souvent une certaine forme de jalousie et d’envie du côté de la famille d’accueil habituelle, mais qui n’ose que se mi-dire. Dans ce cas particulier la famille d’accueil exprima un jour, très clairement, sa rancoeur : “Comment pouvez vous employer un type comme ça ? Un vrai gauchiste ! Un marginal, un homme qui reçoit des femmes !” [9]. Il semblait à la famille d’accueil habituelle que cet accueillant, par son mode de vie un peu en marge des circuits sociaux traditionnels, ne pouvait donner l’éducation et transmettre les valeurs nécessaires à une bonne réinsertion sociale, et venait détruire, ou du moins remettre en cause, sa propre conception de la vie et ses propres représentations.

J’ai de temps à autres aussi à défendre mes familles d’accueil face à l’administration chargée de leurs agréments. Un très fort courant s’exprime chez ceux qui en sont les vecteurs, travailleurs sociaux, médecins, administratifs, allant dans le sens d’un ensemble de valeurs tournant autour de l’image idéale de la famille. Il est souvent question de termes du style “un mode de vie de famille traditionnelle”, “une famille équilibrée”, “des relations stables”, des “gens donnant une bonne éducation”, etc...

Ce modèle véhiculé par les détenteurs de pouvoir fait écrire à Marie-Noëlle Schurmans [10] : “Cette représentation de la famille est unanime : présentée comme un micro-corps social, elle joue pour chacun le rôle d’un état : organisateur, légiférant, punissant... Un principe de pouvoir fort, absolu, est sous-entendu par ce modèle familial qui gère, modèle, constitue l’existence de tous et de chacun”. Partout, dès qu’il y a prise en charge par les familles d’accueil sans cadrage, sans Idéal du moi ni Surmoi institutionnels, des processus d’emprise et de soumission se mettent en place, soit par la tradition multiséculaire (à Geel), soit par les techniques apprises en quelques générations (dans les autres colonies).

Cette mise en place a pour but prioritaire et implicite, sur le plan des premiers “contenants” psychiques, de lutter contre l’angoisse et contre la peur de la folie. Au niveau macro-social, elle a une autre fonction, qui englobe et contient les autres et va dans le sens général d’une lutte contre une entropie fantasmatique, bien qu’avec des nuances et des formulations parfois contradictoires. C’est ce que je vais présenter dans un prochain chapitre sous le nom de la fonction de porte-parole, mais ici de porte-parole de l’ordre social.

Je partage là encore l’opinion de Marie-Noëlle Schurmans pour laquelle “la représentation de la maladie mentale... traduit, par conséquent, l’obéissance comportementale à la valeur dominante, que celle-ci prenne, chez les uns, largement majoritaires, le nom d’économique ou, chez les autres, celui d’unité ou d’ordre”. Les pratiques encadrées par le savoir médical sont le relais de l’idéologie dominante, au sens politique du terme. Ce qui lui fait écrire encore : “Plus que partout ailleurs un lieu où s’organise le placement familial de malades mentaux adultes, sous l’hypothèse embryonnaire d’un impact thérapeutique sauvage de la structure familiale, illustre le projet d’une organisation institutionnelle s’infiltrant dans le quotidien, ordonnant le collectif et prétendant, en tout domaine et non pas seulement dans l’univers de la maladie mentale, la prise en mains de l’homme, la gérance de ses intérêts.” J’insiste sur ce point qui réunît fortement les pratiques les plus violemment totalitaires des colonies et de certaines institutions : l’importance des rites y est déterminante.

Les deux modèles, celui de la colonie et celui de l’institution totalitaire classique se retrouvent ici, dans la main-mise qu’ils exercent sur les mécanismes de dressage et de maîtrise des individus par le quotidien. Un éclatement et une diffraction surmoïque accompagnent aussi ce que Moscovici [11] nomme le “soi généralisé”, c’est à dire une valeur du self qui devient comme le porte-parole, par l’intermediaire d’une figure idéale, d’un ensemble de valeurs devenues communes au groupe, et au delà, à la société et à son idéologie dominante. Nous reprendrons bien entendu cette discussion dans le chapitre que je consacrerai à l’institution, mais pointons là cet élément essentiel pour une compréhension de l’ensemble du placement et de l’accueil familial, “thérapeutique” ou “spécialisé”.

Marie-Noëlle Schurmans va elle-même plus loin que la simple dénonciation de pratiques totalitaires lorsqu’elle écrit dans son mémoire de sociologie : “ Les finalités des deux lieux de pouvoir (l’un interne à Lierneux, l’autre externe, venant de “la ville”) me semblent identiques : utilisation, d’abord du savoir médical, ou de son succédané, dans des buts tout différents de la thérapeutique : ceux d’affirmer une domination et une spécificité de groupe. Infiltration, ensuite, du champs social, dans le but de contrôler toute différence, de casser dans l’oeuf toute velléité de production d’un autre savoir que le savoir organisé autour de l’économique. Le discours mythique d’unité, d’intégration, est là pour créer l’illusion d’une société uniforme, que le pouvoir, et sa forme, l’Etat, garantissent.”

Voilà une formulation qui apparaît en fin du travail d’analyse universitaire de Marie-Noëlle Schurmans, mais qu’elle laissera malheureusement entièrement dans l’ombre dans un plus important ouvrage publié quelques années après, Maladie mentale et sens commun. Cette dimension, pourtant déjà assez lisible dans les ouvrage de Roosens et de Jodelet, n’a pas été soulignée avec toute la force nécessaire pour ce qu’elle produise des effets, au moins auprès des intellectuels potentiellement intéressés par le sujet et des équipes de soins. Elle est pourtant fondamentale. Il ne suffit pas de décrire des pratiques et des idéologies totalitaires, il faut aussi de temps en temps en repérer la cohérence interne.

Jamais les fous et autres handicapés n’ont été moins intégrés à la sphère productive de la société que de nos jours. Car si jadis ils participaient, certes en étant exploités, aux travaux des champs, il me semble qu’aujourd’hui, plus on multiplie les Centres d’aide par le travail et autres Ateliers protégés, et plus le processus d’exclusion s’aggrave. L’aliénation se mesure aussi à cet aveuglement social, qui ne veut comprendre que la première étape pour intégrer les malades mentaux et les handicapés, serait de leur transmettre d’autres valeurs que celles imposées par le pouvoir dominant. Car jamais il n’a été autant question de cette intégration sociale des “fous” par le travail, au moment où la même société remet fortement en cause la valeur normative de ce sacro-saint travail pour les “normaux”. Le placement familial s’inscrit pourtant dans cette ambiguïté, mais comme en négatif, le négatif qu’a toujours représenté la “folie” par rapport à la “normalité”. Ce qui amène Marie Noëlle Schurmans à conclure son travail en ces termes : “Dans les familles,... le conflit avec l’extérieur est plus exprimé, et l’on retrouve ce “moment” de la genèse du pouvoir moderne où la diversité des pouvoirs tend à disparaître pour laisser place à la seule forme du pouvoir étatique, qui coiffe et qui s’empare de tout autre type de pouvoir en même temps qu’elle s’applique à la gérance de l’humain, exigeant un ajustement “naturel” des individus aux “plans”, que ceux-ci concernent la santé, l’industrialisation, la consommation ou tout autre domaine. Cette logique de pouvoir à forme étatique, afin de pénétrer dans les ramifications du quotidien les plus profondes, va s’emparer des normes de conduite et donc des comportements, par l’intermédiaire des représentations sociales”.

Cela est bien vu. Je rappelle que son frère, pour ce qui concerne Lierneux, avait lui aussi bien entrevu le problème et distingué trois formes de pouvoir “colonial” : le pouvoir légal, le pouvoir normatif et le pouvoir relationnel. Je partage là aussi globalement son analyse. Les trois réunies conduisent à un pouvoir qu’il qualifie de “total”, hésitant sans doute à prononcer le mot “totalitaire”. Le modèle de la colonie familiale nous fournit l’exemple quasi-expérimental de la manière dont, de nos jours (car il faut replacer chaque analyse dans son contexte historique), un pouvoir total exercé sur des personnes malades peut les assigner à résidence “pour leur bien”, pour les prendre entièrement en charge par l’ordonnancement strict du quotidien, et les limiter pratiquement à une fonction de biens d’usage. Le “placement” familial fournit donc un excellent modèle pour l’étude des processus totalitaires : à nous d’en tirer toutes conséquences, compte tenu, pour reprendre l’heureuse formule d’Alain Vallée, que la question est sans doute (et sans illusions !) de déterminer quelle est pour les malades mentaux “la plus petite aliénation possible ?”.

Plutôt que de nier cette réalité désagréable, il convient de l’observer pour la comprendre et intégrer par là-même ce penchant totalitaire dans nos pratiques, surtout si elles ont la prétention du “modernisme”. Comme dans d’autres domaines de l’existence humaine, le soin psychiatrique est le lieu et l’occasion d’assister à la mise en place régulière d’impasses et de paradoxes. Parmi ceux-ci, l’un des plus évidents est que la lutte contre l’aliénation porte en elle tous les germes de mécanismes eux mêmes aliénants. C’est cela qui est la conclusion de ce long parcours dans les colonies familiales et au sein des familles d’accueil, qui amène madame B. à s’exclamer en toute bonne foi : “S’ils ne sont pas heureux après tout ce que l’on fait pour eux !” L’enfer est en effet toujours pavé de bonnes intentions. La tentation du Mal est toujours présente, même sous couvert de la science, de la technique, du soin, voire de l’humanitaire.

Malgré le progrès apparent, le pire des totalitarismes imaginables est donc sans doute devant nous, celui d’un monde sans limites humaines, au sens où l’humain se révèle aussi dans la façon de traiter les fous, les vieux, les handicapés, les sidéens, l’Autre. Tout le mystère du rapport du sujet à l’altérité se trouve posé là, au travers de ces pratiques auxquelles les équipes ne prêtent qu’une attention négligente, toutes accaparées qu’elles sont par l’effondrement de leurs normes et de leurs repères habituels. Voila où gît le défi des prochaines années : on a fait éclater les institutions des soins et d’éducation spécialisée, pour faire prendre en charge les malades, les handicapés, les marginaux, par le “milieu ouvert”. Mais ce faisant, par naïveté, mais aussi par paresse intellectuelle, et surtout par refus de poser des problèmes gênants et dérangeants, on a déplacé et parfois aggravé des mécanismes sociaux anti-humains.

5. Le placement familial et les formes modernes du totalitarisme.

5.1. Fantasmes de transparence et “meilleur des mondes”.

Les fantasmes contemporains de transparence et de communication totale en sont la conséquence. La technologie vient en effet leur donner un support et les faire paraître du domaine du possible. Pourquoi les évoquer ici, à propos de l’accueil familial thérapeutique ? C’est qu’ils y ont naturellement leur place. En effet, abandonnées parfois à elles-mêmes, les familles d’accueil, sans recours face à l’angoisse et à la folie potentiellement destructrice, sont contraintes de se construire des défenses, souvent de type totalitaire.

Bien sûr les services modernes n’ont pas tous connaissance de ce qui se passe dans les colonies familiales, et peu de soignants se sont donnés la peine de lire les livres de Denise Jodelet ou d’Eugeen Roosens. Mais même intuitivement, ils ont senti que la dérive était possible. Dès lors, leur tendance défensive naturelle a été de mettre en place des procédures de contrôle. Les diverses formules d’agrément des familles d’accueil, puis ce que l’on qualifie de “suivi”, n’est le plus souvent que volonté de ne pas abandonner les personnes seules et risquer de leur laisser faire n’importe quoi, notamment le pire. Mais ce faisant, ils mettent eux-mêmes en place des processus de contrôle de type totalitaire. La volonté de Tout contrôler n’est en effet jamais éloignée, surtout du côté de la machine administrative, pour peu que l’on tombe sur une personnalité de responsable un peu paranoïaque. Comme dans un “panopticon”, dont Michel Foucault a bien montré le fonctionnement fantasmatique et politique, la technologie vient offrir son modèle aux équipes anxieuses et pressées. C’est ce qui se manifeste souvent dans un certain nombre de projets thérapeutiques fondés trop exclusivement sur les théories de la communication. Cela mérite que nous nous y arrêtions un instant.

Phillipe Breton [12] a à mon avis bien montré (quoi que parfois, diront certains, avec exagération) que la politique contemporaine de mise en oeuvre d’une communication totale et consensuelle, si elle s’appuyait sur le modèle de l’homme-automate construit dès la Renaissance relayée par les Lumières, s’était développée après la dernière guerre mondiale, en réaction au totalitarisme politique. Pour les Wiener, Turing et Von Neumann, auxquels se sont rapidement joints Bateson et ses amis du “réseau”, puis de Palo Alto, rien ne devait rester obscur et potentiellement soumis à la volonté du tyran.

Ce qui est paradoxal, est que ces grands esprits ont pensé avant tout à organiser la défense des nations démocratiques face au totalitarisme. Et qu’ils ont peut-être mis en place les prémisses d’une autre forme de totalitarisme [13]. Dans cette acception en effet tout peut et doit, pour des raisons d’éthique (ce qui en rend le processus encore plus dangereux), être transparent. La communication est dans ce modèle de plus en plus dominant (voir encore une fois la pression médiatique en faveur du concept de “village planétaire”), la technique de base, fondamentale, en ce qu’elle tiendrait lieu de lien social. Dans cette visée, rien ne doit être conflictuel, permanent le consensuel étant l’idéal à atteindre. C’est peu dire que ce modèle est à l’opposé de celui de la psychanalyse, ou de celui de la politique classique telle que nous l’avons hérité des Grecs, ou de celui du Droit, toutes pratiques sociales qui font du conflit le creuset de leur action.

Phillipe Breton l’écrit là encore excellemment : “L’utopie de la communication conduit ainsi au refus de la loi en prônant un monde qui pourrait se passer de juges, de droit, de normes, un monde où les partenaires n’auraient de cesse de se mettre d’accord entre eux, en face à face, par le jeu d’une recherche de transparence qui ne fait intervenir aucun tiers”. C’est d’une utopie, aussi, du corps sans épaisseur, et au delà d’un espace sans recoins d’ombre, sans marges ni lisières, d’une société idéale sans “ratés” dont il est ici question, en dépit, je le répète, de la volonté des initiateurs de cette vision du monde. C’est aussi d’un fantasme de fonctionnement social “en ligne droite” [14] que se prévalent ces pratiques, alors que tout indique que nous allons plutôt vers des manières de faire et de penser labyrinthiques, dédaliques [15] nomadiques et métissées.

Autant dire que le choix devant lequel nous nous trouvons est capital, et que les risques de dérive totalitaire “à la 1984” ou de type “meilleur des mondes” sont à méditer de toute urgence avant de laisser se mettre en place ces procédures de contrôle total. Ce qui se passe en accueil familial, qu’il soit dit “thérapeutique” ou qu’il soit dit “social”, nous invite donc à la plus extrême vigilance.

Car, je l’ai souvent observé, ce mode de penser monolithique, cette volonté de tout contrôler et ces fantasmes de transparence, sont sous-jacents à bien des procédures dites de “suivi” des familles d’accueil. À peu près personne, dans les équipes, n’a réellement conscience, le plus souvent par manque de culture politique, que l’on n’entre pas chez des gens “comme ça”, au nom de bonnes intentions, au nom du “suivi”, ou de je ne sais quelles justifications “psy”. Un domicile privé est à la fois “sacré”, au sens symbolique du terme, et réservé, au sens politique. Y entrer n’y va pas de soi.

Ce qui se passe quotidiennement du côté des familles d’accueil de l’Aide sociale à l’enfance est particulièrement démonstratif de cette négation de la liberté individuelle et familiale, ici, comme ailleurs, en France, et il faut bien le dire partout dans le monde dit “civilisé”. Au nom de l’intérêt supposé de l’enfant, tout paraît permis aux équipes ; elles peuvent entrer partout, poser toutes les questions qu’elles souhaitent, même les plus indiscrètes, dans la plus totale impunité. Bref, la famille doit être transparente. Du côté des familles d’accueil des “placements familiaux spécialisés” ou des “accueils familiaux thérapeutiques” les procédures sont un peu moins inélégantes, elles sont plus enrobées de scientisme et de blabla psy, mais au fond les choses sont identiques. Au nom cette fois-ci du “transfert”, ou de l’étude des “systèmes” et des “interactions”, des investigations de la plus totale indiscrétion peuvent être menées sur la vie familiale, des conclusions rédigées, placées dans des dossiers, transmises à d’autres équipes, voire à des services administratifs, “analysées” en réunion, en toute bonne foi.

Soyons clairs : je ne prétend pas qu’il ne soit pas licite d’étudier la structure des familles candidates à l’accueil, et pourquoi pas leurs motivations, si on s’en sent capable, puis qu’il ne soit indispensable de les suivre pour vérifier que ce qui s’y passe est à peu près conforme à l’intérêt de l’enfant, de l’adolescent, de l’adulte ou de la personne âgée placée. Ce que je conteste est l’esprit dans lequel cela est souvent fait, le manque de critique des risques politiques qui s’y glisse, l’absence d’éthique et parfois du plus élémentaire bon sens.

L’analyse percutante de Philippe Breton sur les utopies de la communication est en tous points applicable ici, et notamment sa citation que j’ai choisi de mettre en exergue, à propos de l’évitement de toute situation de conflit. L’absence de respect des règles élémentaires du droit concernant la vie privée des citoyens, se fait pour les équipes de suivi des familles toujours pour d’excellentes raisons, qui sont toutes plus ou moins en rapport avec l’évitement de conflits dont serait supposé pâtir l’accueilli. Mon point de vue, on s’en doute et on en trouvera la confirmation dans les prochains chapitres, est aux antipodes de cette stratégie. Nous vivons dans un État de droit nous dit-on. Les lois doivent y être, y compris de manière contradictoire, voire conflictuelle, respectées.

Mais aussi une loi peut être interpellée, dénoncée (ce dont je ne me suis jamais privé pour ce qui concernait mon domaine de compétence), révisée, selon des procédures qui sont ce qu’elles sont, insatisfaisantes pour certains, convenables pour d’autres. La société vit ainsi, plongée dans les conflits d’intérêts et dans le mouvement. Les règles du jeu doivent être les mêmes pour tous, y compris lorsqu’elles sont d’application plus délicate et que la facilité voudrait qu’on les change pour d’autres plus conformes à l’intérêt particulier. Le totalitarisme n’est rien d’autre qu’un fonctionnement social fondamentalement soumis à l’arbitraire, la loi et les règlements étant modifiables et révisables par ceux qui détiennent tout ou partie du pouvoir. Les familles dites d’accueil, en même temps qu’elles sont des employées, de plus en plus souvent salariées des personnes et des institutions, sont aussi des citoyens, dont le Droit, par exemple le Code du travail, balisent les pratiques. Que ce droit soit respecté est ce que je prône depuis toujours, même si cela est parfois inconfortable et nous mène de temps en temps devant les tribunaux.

J’ai tenté de montrer que la façon dont on considère les familles d’accueil se retrouve transposée, de façon quasi automatique, dans la manière dont elles vont traiter elles-mêmes leurs pensionnaires. Que les équipes les assimilent à des serves, et elles traiteront leurs pensionnaires comme du bétail. Que les équipes les assignent à une position de dépendance passive, et leur accueilli sera placé en situation infantile. Au-delà, la manière dont les équipes traitent “leurs” familles d’accueil est aussi le reflet de l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. Le fait qu’elles exercent un abus de pouvoir sur elles n’est rien d’autre que le résultat de ce qu’elles ont accepté de laisser faire à leurs “petits chefs” et à l’administration. Inutile de dire qu’elles s’interdisent, ce faisant, toute prétention à pratiquer quelque chose de “thérapeutique”, dont le fondement est justement la lutte contre toute forme d’aliénation, et cela quelque soit le “projet”.

Voilà ainsi ma réponse à la question initiale : “pourquoi ce chapitre ?”, et les raisons pour lesquelles je les considère l’une et l’autre comme des préalables à toute discussion psychopathologique. En d’autres termes, pas d’analyse des ressorts psychologiques, individuels et groupaux de l’accueil familial thérapeutique, social ou spécialisé, qui ne fasse l’économie d’une analyse politique de son contexte. Et au delà, pas de tentative de compréhension de ces pratiques si on ne se pose pas, même obscurément, la profonde question sur laquelle Hannah Arendt a réfléchi durant la plus grande partie de sa vie, celle consistant à se demander si la répression de toute pensée n’est pas le premier stade du totalitarisme [16]. J’y reviendrai longuement lorsque je me poserai notamment la question : “Le quotidien est-il bête ?”, ou lorsque je constaterai “Qu’être famille d’accueil n’empêche pas de penser”. C’est ce qu’Orwell a métaphorisé sous la formule celèbre, “l’Ignorance, c’est la Force”, dans un monde soumis à Big Brother.

5.2. Bureaucratie et totalitarisme.

Ce chapitre ne serait pas complet en effet si je ne l’articulais à une dimension majeure des dérives totalitaires, celle de la toute puissance rampante de la techno-bureaucratie. Certes on retrouve celle-ci dans à peu près tous les types de société, notamment, du point de vue de ses excès, chez les anciens Égyptiens ou les chinois de l’Empire du Milieu. Mais elle atteint des sommets, de nos jours. Le pire étant que cette prolifération métastasique se fait ici au nom du progrès. Jamais il ne m’avait paru aussi évident que le totalitarisme était consubstantiel à la bureaucratie qu’en cette période de contrôles exacerbés, d’audits et de vérifications paranoïaques et enfin de mises en fiches informatiques quasi-obsessionnelles. Et cette pression concerne tout le monde.

Personne n’est à l’abri de cette excitation, d’autant plus redoutable que ceux qui en sont saisis se sentent de surcroît investis d’une “mission” quasi-divine qui en fait une nouvelle race de “Croisés”, allant combattre non les infidèles, mais les suppôts sataniques du “Trou de la Sécu”. !
Je serai bien entendu ici bref et irai à l’essentiel. La volonté de tout contrôler [17], et en particulier, en ce qui concerne l’accueil familial thérapeutique, la vie privée des familles d’accueil, est omniprésente à ces procédés. L’idéal à atteindre dans certaines structures est de parvenir à une transparence parfaite. Je n’y vois plus qu’une étape : l’installation au domicile des accueillants d’une caméra. Nous allons ainsi tout droit vers “1984”, d’autant que s’y adjoint le “Novlangue” appliqué dans le réel par nos gestionnaires, inspecteurs et autres contrôleurs.

Le commerce avec les familles d’accueil nous prouve que cette déshumanisante pression bureaucratique n’a que peu à voir avec une réelle volonté d’économies [18]. L’important est ici, je le répète, de mettre en place des processus d’emprise au travers du contrôle du quotidien. Ceux-ci ont au moins deux relais. Le premier est d’ordre surmoïque qui amène à se poser une question du type : “Qu’ai-je fait de mal si on me contrôle autant ?” Le second est une volonté de soumettre l’autre. Ceci est la raison pour laquelle toutes les observations que j’ai présenté dans ce chapitre doivent être mises en relation ; toutes sont liées les unes aux autres. Nos si arrogants “audistes” sont en réalité en relation avec les parfois non moins arrogantes éducatrices franchissant le seuil des familles d’accueil et commençant à en étudier les “motivations”. Et tous ont la même bonne conscience : les audistes ont le sentiment de protéger les deniers publics ; les éducatrices des DIS, DASS ou autres ont la certitude de sauvegarder les enfants ou les pauvres handicapés des conflits et de la perversité des familles d’accueil. Et si les uns contrôlent les institutions, les autres contrôlent la vie privée des gens. L’important est que tout soit transparent et soumis à l’Ordre.

À partir du moment ou l’on a compris ce mouvement, bien des éléments apparemment curieux et isolés ont une explication rationnelle, par exemple l’excitation à rédiger à tout bout-de-champ des “projets thérapeutiques”, “d’établissement” ou autres. Je l’ai évoqué mais le répète, il y a là une volonté d’emprise et de soumission à un Ordre à la limite de l’absurde. Tout le monde sait que la plus grande partie de ces projets est de la “langue de bois”, du novlangue ; mais on les rédige tout de même. Certes on en rit, pour l’instant du moins ; mais pas trop fort, et entre soi. Et puis on finit par se soumettre, pour des raisons apparemment toujours raisonnables ; par exemple les économies de la Sécurité sociale. Mais c’est cela que demande Big Brother ! Je ne dis pas que l’on en est rendu tout à fait au stade d’une société totalitaire ; car heureusement, si le politique fonctionne pour l’instant assez mal, le Droit est encore bien présent pour freiner et entraver le processus. Mais pour combien de temps ? Nul ne le sait. Il convient donc de rester attentifs. Et surtout d’être forts vigilants concernant les micrototalitarismes du quotidien, auxquels la vie en famille d’accueil offre tant d’occasions de se mettre en place.

Inutile de, toujours, fixer les grosses machines, notamment les institutions politiques. Il faut d’abord balayer devant notre porte ! Le totalitarisme se met en place à bas-bruit, dans le quotidien, devant nos écrans de télévision, dans les rapports sociaux professionnels, dans la rue, et peut-être “chez nous”. Il est plus que temps de résister à ce risque d’évolution, en refusant de se soumettre à tous prix. Cette situation est souvent inconfortable et paradoxale. Une certaine forme de rationalité incite à contrôler les institutions et les personnes ; mais une autre approche, tout autant “raisonnable”, nous invite à respecter les marges, les lisières, les zones de clair-obscur, les risques de malentendus, les points de suspension, bref ce qui est le propre de l’humain. Cette problématique est un des enjeux majeurs du passage au XXIème siècle.

Notes

[1Thomas SZASZ, “Le mythe de la maladie mentale”, Payot, Paris, 1975.

[2Erving GOFFMAN, “Asiles”, Minuit, Paris, 1968.

[3Michel FOUCAULT,” Histoire de la folie”, Plon, Paris, 1961 ; “Surveiller et punir”, Gallimard, Paris, 1975.

[4Les reportages télévisés sont à ce sujet bien entendu assez superficiels, et sont toujours passés à des heures d’écoute modeste.

[5Par exemple chez des “nourricières” veuves, très âgées (90 ans !), “accueillant” des pensionnaires plus jeunes qui s’occupaient d’à peu près tout dans la maison.

[6y compris celles des colonies, qui représentent un formidable potentiel humain, que l’administration laisse s’autodétruire. Car en dépit du remarquable rapport de l’IGAS, rien n’y bouge réellement.

[7Daniel SCHURMANS, “Analyse relationnelle et processus pathogène”, L’Évolution psychiatrique, XLIV, III, juillet-septembre 1979.

[8Sans doute pour des raisons complexes. Les infirmiers sont par exemple le plus souvent des personnes du terroir, dont les références, nous l’avons vu, sont infiltrées par la tradition du gardiennage. Pour ce qui concerne les médecins, la plupart ne fait qu’y passer avant d’occuper un poste plus valorisant ; d’autres s’en sont fait rejeter plus ou moins vite lorsqu’ils ont exprimé des velléités de changement. Un récent exemple nous le prouve.

[9Pour la petite histoire, mais elle est ici instructive, cette famille d’accueil si vertueuse fut finalement licenciée pour ses attitudes de plus en plus carcérales avec le jeune en question. À la suite de ce licenciement elle m’assigna d’une part devant le tribunal des prud’hommes, d’autre part devant... le conseil de l’Ordre des Médecins. Cela ne s’invente pas !

[10Marie-Noëlle SCHURMANS, “Des coucous et des fous”, mémoire de sociologie, Université de Genève, 1981

[11Serge MOSCOVICI, “Le psychanalyste, son image, son public”, P.U.F., Paris, 1961 et 1976.

[12Philippe BRETON ,“L’utopie de la communication”, La découverte, Paris, 1993.

[13Je le redis à nouveau, admettre les critiques de BRETON ne signifie pas considérer BATESON comme un crypto-totalitaire. Lisant le bon article de Jean-Jacques WITTEZAELE, “L’écologie de l’esprit selon BATESON” (à paraître courant 1996 dans la revue Chimères), je n’ai aucun doute à ce sujet. Mais je n’ai, non plus, aucune illusion sur la congruence d’une partie de sa théorie avec les théories de la transparence et du contrôle administrativo-totalitaire. Paul WATZLAWICK le reconnaît d’ailleurs : ce qui n’est pour lui qu’un risque, lorsque par exemple au cours d’un entretien avec WILDER il dit : ”(Les accusations de manipulation) proviennent des idéalistes qui, les yeux pleins d’étoiles, pensent que le but ultime est la sincérité totale ou l’ouverture totale. Si vous voulez que votre communication devienne totale, elle deviendra au mieux totalitaire.” in “Bateson, premier état d’un héritage” Colloque de Cerizy, Le Seuil, 1988.

[14Jacques ATTALI, “Chemins de sagesse. Traité du labyrinthe”, Fayard, Paris, 1996.

[15Georges BALANDIER, “ Le dédale. Pour en finir avec le XX ème siècle”, Fayard, Paris, 1994.

[16Hannah ARENDT, “Considérations morales”, Payot, Paris, Mars 1996 pour la dernière édition française.

[17Il n’est pas question ici, pour moi, d’inciter à refuser tout contrôle, mais d’en contester les excès, la brutalité et l’arrogance, quand ce n’est pas la pure et simple sottise (et Dieu sait que je parle en connaissance de cause !). Oui aux contrôles, si les contrôleurs doivent un jour ou l’autre rendre aussi des comptes. C’est tout l’intérêt de la notion d’accréditation importée du Québec, où les contrôles sont réalisés par des pairs pouvant eux aussi être contrôlés.

[18Ne serait-ce que parce que ces contrôles ont un coût ! À la fois un coût pour l’entretien de ces nouveaux “Croisés” et pour les équipes qui les supportent.

Post Scriptum

Dernière mise à jour : lundi 13 octobre 2014

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