La dimension institutionnelle de l’accueil familial thérapeutique

La fausse alternative : “état de nature” ou institution ? - paradoxes autour des notions de marginalité, de créativité, de motivations et de formation
des familles d’accueil - La créativité des familles d’accueil ...

1. La fausse alternative : “état de nature” ou institution ?

1.1. Rousseau, Lévi-Strauss, “état de nature” et droit subjectif.

Je ne pense pas que l’on ait pu lire le témoignage de Gilbert sans penser à Jean-Jacques Rousseau. Son mode de vie bucolique, tout entier plongé depuis près de trente ans dans une existence rythmée par les saisons, les levers er les couchers du soleil, bien plus que par sa montre et jamais par les horaires d’usine ou de bureau, sa construction au jour le jour d’une contre-modernité, en particulier, nous y ont invité. On se souvient sans doute aussi de ma rapide évocation, à la fin de mon chapitre consacré aux savoirs profanes, des notions d’authenticité et d’inauthenticité introduites par Lévi-Strauss à propos de la parole et de l’écriture.

Nous ne pouvons plus esquiver la difficulté d’une discussion. Avoir en effet choisi d’employer le terme de “sauvage” pour qualifier le travail thérapeutique des familles d’accueil n’est pas anodin, on se souvient peut-être de mes hésitations à cet égard. Mais mon choix se serait-il porté sur le terme “naïf”, que la discussion se serait aussi imposée à nous. Quoi qu’il en soit, “sauvage” résonne excellemment avec les thèmes travaillés par ce fils spirituel de Rousseau, Claude Lévi-Strauss, du moins celui de Tristes tropiques et de la Pensée sauvage. Lévi-Strauss avait en particulier été séduit par cette clairvoyance de son Maître qui en fit le fondateur de l’ethnologie, grâce au fait que, pour lui,“Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais quand on veut étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés” [1]. Cette citation aurait aussi pu, je le fais remarquer, être placée en exergue à l’ensemble de mon travail.

Pour théoriser sur l’essentiel de mon thème sur l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). j’ai été contraint aussi, plus souvent que ma nonchalance m’y aurait incliné, à porter ma vue au loin. C’est au contact des Nambikwara, au fin fond de l’Amazonie, que Lévi-Strauss constate par exemple des faits troublants concernant les rapport de l’homme à l’écriture. Après avoir décrit dans son carnet de voyage “l’immense gentillesse” de ces Indiens et leur tendresse, il va nous montrer, dans sa “leçon d’écriture”, comment sa propre expérience va être une violence détruisant les équilibres ancestraux. On peut voir là l’irruption de “l’institutionnel” destructeur qu’ont fui bien des fondateurs des “lieux de vie” et des lieux “alternatifs”, et, d’une certaine façon, Gilbert. Lévi-Strauss est dans ce texte fort clair : dans cette petite société “innocente”, vivant en plein accord avec la nature, et dont les membres sont les uns par rapport aux autres d’une totale “transparence”, l’introduction de l’écriture va signifier non seulement l’opacité, la ruse, mais aussi “la perfidie”, et pour tout dire le Mal. Lévi-Strauss se fait ici moraliste, retrouvant les accents de Rousseau pour fustiger l’action délétère de la civilisation.

L’écriture pour lui est “l’exploitation de l’homme par l’homme”, se laissant aller ainsi à faire une concession inhabituelle chez lui au marxisme, notamment aux thèses d’Engels. Je suis moi aussi de plus en plus persuadé, toutes proportions gardées, que l’appel forcené, féroce, quasi hystérique, au “contrat” écrit, aux règlements, aux rapports et aux “projets d’établissement”, “éducatifs”, “individuels” ou autres, dont j’ai dans mon premier chapitre donné deux exemples, mais dont la liste est infinie, procède de cette violence. J’assiste quotidiennement, cliniquement, à cet écrasement de la parole, en ce qu’elle peut avoir d’ambigu et de leurrant, bien entendu, mais aussi “d’authentique”. Mais comment ne point sombrer dans cette violence rampante des institutions ? Combat continuel et désespérant !

Les thèses de Lévi-Strauss, dans son approche Rousseauiste de la société Nambikwara, ont ici autre chose de fort intéressant pour nous. Il y est dit que ce qui caractérise cette société, est que ses membres n’ont pas besoin d’écriture car ils vivent à “portée de voix”. Il insiste en avançant l’idée selon laquelle les sociétés villageoises traditionnelles sans écriture vivaient en relation de voisinage, de “telle façon que tout le monde connaissait tout le monde”. Voilà ce que l’on dit aussi au sein des familles d’accueil, notamment en milieu rural. En famille, entre “familiers”, entre voisins, point n’est besoin d’écriture, “on se connaît !”. Que cela soit plus ou moins vrai n’est pas la question majeure, nous sommes là dans un jeu métaphorique. Les gens à écriture sont ceux de l’extérieur, les “autres”, les “non-nous”, les “gens de l’institution”.

Posons en guise de point de repère le principe selon lequel l’institution c’est, d’une certaine façon, l’écriture instituée, mais aussi ce qui va avec, l’inauthenticité et une certaine forme de violence. La distance sociale chère à Rousseau implique donc l’introduction de l’écriture, et donc de l’institution. Cela parcourt la problématique à laquelle je m’affronte depuis le début de ce livre : “comment cela fonctionne-t-il” entre des familles d’accueil vivant dans un lieu relativement clôt, à distance de moi, sans relations autres que très épisodiques avec mon équipe spécifique, et le “projet institutionnel”, ou l’objectif de soins, ou quelque autre qualificatif par lequel se désigne ce que la société attend que l’on fasse pour un jeune, un adulte ou un vieillard en difficulté ? Hanté par les dangers de totalitarisme panoptique, d’institution “à la 1984”, je n’en reste pas moins souvent interloqué par la congruence de ce qui se passe entre elles et l’équipe. D’un impossible état de proximité, de “voisinage”, il faut donc passer à quelque chose qui en tient lieu : cela sera le lien social, fondé sur ce que Rousseau qualifiait de “contrat social”. Ce faisant, je sais ce que je perd en “authenticité”, et espère le récupérer en fluidité sociale, et osons le mot, en “efficacité”.

Une autre dimension Rousseauiste, d’essence romantique, est impliquée dans les pratiques de l’accueil familial thérapeutique AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
. Je l’ai déjà dit, la vie à la campagne, ou à la montagne, au milieu des animaux et des travaux manuels, ne manque pas d’évoquer un “état de nature” que La nouvelle Héloïse a magnifié, tandis que Le Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes le développait. On a trop simplifié la pensée de Rousseau en se contentant de citer l’aphorisme : ”L’homme est né bon et la société le corrompt”. Il avait en réalité soigneusement analysé les différents temps qui le menaient d’un très hypothétique état de nature originaire, à sa dénaturation par la société, avant de passer à un niveau supérieur, dialectiquement, lui permettant de retrouver des qualités originelles perdues. Il est frappant de noter les attaques dont fut l’objet le scepticisme de Rousseau à l’égard du progrès scientifique, qui résonne, toutes proportions gardées, avec mes positions anti-scientistes et mon respect pour les mouvements en appelant à une certaine forme de contre-modernité.

Mais autre chose doit nous attirer dans cette oeuvre, l’importance du “contrat” lié à son concept de l’état de nature. Les individus se sentant inaptes à une vie totalement indépendante sont poussés à se rassembler et à nouer un pacte. Le droit subjectif en est la résultante car, contrairement à Hobbes qui à la même époque s’efforçait de trouver un fondement logique à l’autorité politique, Rousseau prônait au dessus de tout le droit pour le “sujet” d’adhérer librement. Il s’agissait pour lui de “Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant.” (Du contrat social, ou Principes du droit politique). Est-ce à dire que Rousseau invente, aussi, la notion d’institution ? Certainement pas. Il n’a pas manqué chez les Grecs, notamment dans La République de Platon, et d’un autre point de vue chez les sophistes, de penseurs pour en poser les jalons.

La “Renaissance” des idées de l’Antiquité a été également l’occasion de penser l’institution moderne en tant que telle, avec Rabelais et son Gargantua, notamment dans son livre Premier. Saint Jean des Entomeures veut fonder une abbaye, sorte de cité idéale, qu’il nomme Thélème. En ce lieu “Où mur il y a, devant, et derrière, y a force murmur, envie et conspiration mutue.” D’emblée, Rabelais pose au principe de l’institution la nécessité de la séparation, que ma métaphore de la barrière à poules a cristallisé ici ou là dans cet ouvrage. Il pose donc aussi en son principe la notion de “négativité” qu’Hegel développera, c’est à dire de ce qui se dessine, en négatif, derrière une positivité du concept (Préface à La phénoménologie de l’esprit, et La Science de la logique). Rabelais montre aussi derrière cette notion d’institution ce que nous avons depuis appris à penser en termes de totalitarisme [2]. C’est bien la raison pour laquelle j’ai été contraint de traiter dans cet ouvrage des dérives totalitaires à propos de ces pratiques sociales de placement familial dans lesquelles domine la coupure entre le “nous” et “l’autre”, la séparation, la mise en place de barrières. Rousseau n’invente donc pas l’institution, mais il en invente la critique permanente. “Révolutionnaire” s’il en est, il n’accepte pas l’institution et l’Etat comme un fait, soit divin, providentiel, soit lié à une essence de l’humanité, mais comme un fait soumis au peuple souverain, et donc en continuité avec le contrat social. Le droit subjectif qu’il isole ainsi, c’est donc l’activité sociale instituante.

C’est à René Loureau [3] que je vais emprunter la définition la plus à même de synthétiser ce qui se trouve rassemblé dans mon travail, en pièces éparses, sous ce chef : “D’abord l’institution est un espace singulier. C’est le lieu clôturé, marqué, lieu du refoulement libidinal ; lieu découpé dans l’espace et le temps sociaux ; lieu soumis à des normes impératives, reflétant en partie les normes sociales de la classe dominante en les accentuant, instaurant en partie des normes spéciales, qui tournent le dos aussi bien aux règles juridiques qu’à la “loi naturelle”. Lieu où les modalités d’entrée (et d’appartenance) et de sortie (et d’exclusion) sont hautement codées en un système symbolique où l’on reconnaît une volonté de régulation - toujours problématique- de l’entrée et de la sortie.” Cette définition on le voit, me permet d’y intégrer mes développements antérieurs sur les rituels. Les rituels marquent bien l’entrée et la sortie, ainsi que les passage d’une institution à une autre.

1.2. Pourquoi l’institution ?

Je peux à présent, après ces avoir rappelé ces notions fondatrices de l’idée d’institution, qui cristallisent autour d’elles bien des thèmes évoqués ici ou là dans ce livre, m’atteler à une tâche qui m’amènera, après avoir discuté du “sauvage”, du “naturel” et du “naïf”, à traiter de ces qualités qui permettent aux assistantes maternelles et aux assistants en accueil familial de participer au soin des enfants ou des adultes en difficulté qui leur sont confiés, et de conclure mon étude par la dimension proprement institutionnelle du placement familial.

Deux types de questions vont centrer mon développement. La première consistera à se rappeler qu’une famille est un groupe qui fonctionne selon des règles, des normes, et que de ce point de vue elle est une “institution”.

La seconde nous amènera à questionner le fait que même dans des pratiques apparemment solitaires, la famille dite d’accueil est incluse dans un réseau, qui en même temps qu’il insère le sujet pris en charge dans la société l’en retranche, par un effet que je nomme “instituant”, au sens de Bourdieu. Ces questions ont toujours fait pour moi l’objet d’une particulière attention. Elles étaient au début des années 70 à peu près complètement négligées, les auteurs ne voulant voir dans ces pratiques consistant à mettre en contact une “bonne famille” avec un jeune en difficulté, qu’un procédé simplement substitutif. C’est la raison pour laquelle mon premier souci, lorsque j’ai fait publier par les éditions Fleurus l’ouvrage collectif intitulé Les placements familiaux thérapeutiques, a été de demander à Jean Oury d’en rédiger la préface. Outre le fait que le texte était magnifique, il me semblait qu’il s’agissait là d’un engagement symbolique dans une voie théorique, celle pour laquelle la dimension “institutionnelle”, était prééminente. J’ai eu durant des années à expliquer cette position, à la commenter, à tenter de convaincre, mais finalement je crois que le message est passé : l’accueil familial thérapeutique est à présent une pratique qui a sa place dans l’ensemble des dispositifs de “psychothérapie institutionnelle”. Ce qui ne donne pas de garantie quand à ce que l’on place concrètement sous cette dénomination : c’est ce que nous allons également tenter d’examiner.

Mais poser comme hypothèse de base que la famille d’accueil est un élément d’un ensemble plus vaste que nous nommons “institution” ne suffit pas. Tout se complique dès lors que l’on entre dans le détail. Car comment fonctionne cette articulation entre la famille d’accueil et le reste de l’institution ? Soyons clairs : autant dans un hôpital, une clinique, un IMP, il est possible de se représenter sans trop de difficultés les passages d’informations ou de messages verbaux ou infra-verbaux entre les différentes parties qui composent le groupe, autant le mécanisme apparaît, si l’on y réfléchit un peu, bien plus mystérieux entre une famille, même dite “thérapeutique”, et une équipe. Et soyons encore plus précis et concrets : comment expliquer que “ça fonctionne” entre une famille vivant à tel endroit et une équipe travaillant à vingt ou cinquante kilomètres d’elle, et dont un ou deux membres, au maximum, passe une ou deux fois par mois en visiter un seul élément, la mère de famille le plus souvent ?

Comment se représenter, concrètement, le passage d’informations, et leurs effets sur le comportement de l’enfant ou de l’adulte accueilli ? Comment se représenter les liens établis entre des éducateurs ou des infirmiers qui vont véhiculer un discours technique sur le sujet placé, et une famille qui ne dispose pas des outils conceptuels permettant de penser ce type de message, ne pouvant le plus souvent se référer qu’à des savoirs profanes ?

Je sais qu’à cette question de nombreuses équipes répondent par la prétention à la formation de leurs familles d’accueil, mais cela n’est pas réaliste. Sans trop entrer ici dans les détails dont je discuterai ailleurs, comment croire un instant que l’on puisse donner, par exemple, une formation valable sur une maladie aussi controversée que l’autisme, d’une part à l’assistante en accueil familial, d’autre part aux autre membres de la famille, dont l’on sait que, notamment en ce qui concerne les enfants, ils vont être des éléments essentiels dans l’aide et le soin à apporter au patient ?

Car de deux choses l’une : soit il faudra dix ans pour former les membres de la famille, à raison par exemple d’une séance par mois ; soit il s’agit d’une simple information du type de celle qu’une bonne émission de télévision peut donner, à moindre frais, et dont je reste dubitatif quant aux résultats objectifs. Il y a là le plus souvent un aveuglement et une mauvaise foi qui me stupéfient et qui sont un déni de la réalité. La vérité est que l’on confie un enfant ou un adulte à des gens que l’on ne connait pas, ou peu, qui n’ont aucune réelle formation technique, à qui on donne de vagues informations, et que l’on passe visiter de temps à autre. Tout cela cache mal un processus où, le plus souvent, les institutions classiques cherchent à se défausser d’un patient ou d’un jeune qui les gênent. Je serai ici clair et peut-être brutal : tout ce verbiage sur la formation des familles d’accueil est le plus souvent une manière de se donner bonne conscience à moindre frais. Il convient donc de réfléchir un tant soi peu à tout cela pour ne pas trop se leurrer.

2. Famille et institution.

2.1. La famille est une institution.

Que la famille soit la première des institutions (après celle du langage) est à présent un fait largement admis (à la condition de ne pas confondre les définitions françaises et anglo-saxones du terme). Freud, tout d’abord dans Totem et tabou, puis surtout dans Malaise dans la civilisation, avait avancé l’hypothèse selon laquelle la famille reposait sur le contrat conclu entre ses membres, en contre partie d’un renoncement à l’exercice de la force pure et brutale : “Par leur victoire sur le père, les frères alliés entre-eux ont fait l’expérience qu’une fédération peut être plus forte que l’individu isolé. La civilisation totémique est basée sur les restrictions qu’ils durent s’imposer pour maintenir ce nouvel état de choses. Les règles du tabou constituèrent le premier code de droit ; la vie en commun des humains avait donc pour fondement la contrainte au travail crée par la nécessité extérieure et, secondairement, la puissance de l’amour, ce dernier exigeant que ne fussent privés ni l’homme de la femme, son objet sexuel, ni la femme de cette partie séparée d’elle-même qu’était l’enfant. Eros et Ananké sont ainsi devenus les parents de la civilisation humaine dont le premier succès fut qu’un plus grand nombre d’êtres purent rester et vivre en commun”.

Cette citation ne manque pas d’appeler un certain nombre de remarques adjacentes concernant, pour Freud, les places respectives de l’homme et de la femme, ainsi, dans ce contexte, que celle de l’enfant par rapport à sa mère. Nous verrons prochainement que les théories des “carences” dont se prévalent encore à l’heure actuelle de nombreux auteurs et praticiens des “placements familiaux spécialisés”, sont dans les faits, restés fixés à ce stade, osons le dire, archaïque, de la pensée Freudienne. C’est afin de dépasser cette vision étriquée de la théorie que grâce au “structuralisme” introduit en sciences humaines par Claude Lévi-Strauss dès 1949 [4], Jacques Lacan a proposé de considérer la famille triangulaire oedipienne comme complétée par un quatrième terme, celui du pôle symbolique de la “fonction paternelle”, à distinguer soigneusement du père réel.

Si la psychanalyse contemporaine à donc introduit des outils conceptuels fondamentaux pour la compréhension de la famille et de l’institution, les systémistes ont eux aussi apporté leur contribution à l’édifice, en des termes il est vrai variés, mais qui s’articulent autour du principe selon lequel la famille est un “système”, qui a des règles propres et qui tend à s’autoréguler. C’est autour des travaux de Ludwig Von Bertalanffy et de sa théorie générale des systèmes et des premières recherches purement anthropologiques de Gregory Bateson, qu’un nouvel ensemble conceptuel, à l’audience croissante, va voir le jour aux USA, puis en Italie avec Mara Selvini Palazzoli et ses élèves. Abandonnant, voire refoulant la dimension anthropologique initiale du modèle, on verra ce courant d’idées mettre de plus en plus l’accent sur la communication. Il est vrai que Bateson lui même mettra au point, sur ces fondements, sa théorie du double lien, sur laquelle vont se greffer bien d’autres schémas fonctionnels régissant la famille. Mais alors que pour Bateson la question essentielle était de ne pas exclure le principe de régulation homéostasique du fonctionnement psychosocial, pour ses suivants la question sera de savoir comment en exclure tout le reste, c’est-à-dire la sociologie, la psychanalyse et, comble du refoulement, l’anthropologie. La nuance est d’importance !

Au-delà de ces clivages assez absurdes, du moins la présence des travaux et des authentiques découvertes du mouvement systémiste aura-t-elle eu pour mérite de pousser des auteurs novateurs appartenant au courant psychanalytique, comme Anzieu, Kaës, Ruffiot, etc, à penser la nouvelle réalité ainsi mise à jour, et à inventer des concepts communs pouvant en rendre compte, tels le “dysfonctionnement fantasmatique des groupes”, et “l’appareil psychique groupal” et “familial”, sur lesquels nous reviendrons. On peut considérer qu’après les notions de système et d’homéostasie, celle d’interaction est la plus à même d’avoir des applications en accueil familial thérapeutique [5]. Il s’agit là de l’hypothèse selon laquelle les humains constituant un groupe, un ensemble, agissent, réagissent, s’influencent mutuellement à travers le langage, soit le langage oral, soit celui des signes, soit celui de la mimique et des attitudes corporelles (établissant ainsi un praticable avec les techniques du corps si importantes chez les familles d’accueil).

Indubitablement, et quelle que soit ma défiance a priori vis-à-vis de pratiques qui institutionnalisent l’utilisation du miroir sans tain pour travailler (et on s’en souviendra à propos de mon anecdote belge sur certaines pratiques un tantinet totalitaires), l’apport des systémistes doit être intégré à notre réflexion sur le fonctionnement des familles d’accueil. Le recherche progresse en ce domaine, notamment en introduisant deux notions nouvelles qui nous intéressent ici au plus haut point. D’une part, l’idée selon laquelle la famille n’est pas uniquement un système homéostasique régulé par le feed-back négatif, mais aussi par des principes introduisant discontinuité et évolutivité [6], d’autre part, et en corollaire, la notion de l’apparition de la scansion temporelle et historique [7]. Ces travaux, s’appuyant sur les idées de Prigorine et surtout de Platt, supposent la prise en compte dans la théorie systémique des “sauts soudains”, “de brusques apparitions d’un pattern organisationnel et fonctionnel qui n’existait pas auparavant”.

Voilà qui personnellement me plaît assez, en ce que cela ouvre l’analyse vers ce que représente l’introduction soudaine au sein d’une famille d’un élément hétérogène qui va la contraindre à changer, car c’est de cela aussi qu’il s’agit lorsque nous confions un pensionnaire à une famille d’accueil. La dimension temporelle s’introduit donc sur un mode “catastrophique”, dans un système apparemment stable. On a là un “saut créatif” qui ne manque pas de faire établir un praticable conceptuel du côté de la créativité des familles d’accueil que je développerai ultérieurement dans ce chapitre. C’est-à-dire que nous retrouvons ici une boucle de mes longues évocations de la notion des rites de passage, puisque toute la vie familiale se trouve ainsi réintroduite au cyclique et à la discontinuité symbolique, et pourquoi pas à l’historicité ?

2.2. L’institution est aussi (un peu) une famille.

Mais si la famille est une institution [8], les institutions à leur tour, par certains aspects, sont bâties sur le modèle de la famille. Cela peut empiriquement être observé dans tout service ou toute entreprise : il est courant de noter que tout “Patron” [9] tend à se comporter en père de famille, et qu’il y a souvent dans son entourage une femme prête à endosser le rôle de “mère”, le couple reconstituant ainsi la cellule familiale avec ses “enfants”. Mais au-delà de ces faits banals, la structure et l’histoire des institutions, notamment de soins et d’éducation spécialisée, offrent de bien intéressants points de vue sur le familialisme institutionnel.

Jean Pierre Vidal [10] rappelle que c’est Peter Furstenaü, un auteur tombé dans l’oubli qui, dans un texte de 1964 [11], établi le plus radicalement les rapports entre école et famille. Selon lui, le vécu de l’école serait tout entier surdéterminé par l’histoire familiale. Il réactiverait des sentiments, des attitudes et des rôles appartenant à l’origine au creuset familial, en une sorte de “transfert”. Bien entendu, Vidal critique ce point de vue extrémiste en soulignant que l’école a une vocation sociale d’une autre nature que celle de la famille et que si, par certains aspects, un parallèle peut être établi entre les deux institutions, cette comparaison a ses limites, qu’il convient de ne pas dépasser sauf à se fourvoyer en des amalgames absurdes. Les avatars de cette conception familialiste de l’école, et au-delà de toutes les institutions pour enfants, infiltrent pourtant largement bien des “analyses institutionnelles”, surtout si la psychanalyse y est convoquée. Ces réserves étant faites iI n’en reste pas moins qu’à la condition de ne pas exagérer et de ne pas vouloir tout réduire à cet aspect des choses, la fantasmatique familiale existe bien en toute institution, service ou entreprise.

Dans cette acception prudente, Paul Fustier [12] a fort bien brossé le tableau de l’histoire des structures de l’enfance inadaptée, sous l’angle d’un familialisme structurel solidement ancré chez les éducateurs. Il a rappelé au passage que l’orientation et le fonctionnement des institutions se faisait au nom de règles qui sont situées dans une “zone idéologico-théorique”, dit-il, de théories “spontanées” et “savantes”. C’est-à-dire que ces règles s’appuient sur un savoir venu, pour chaque éducateur, bien plus de son histoire familiale que de ce qu’il a appris à école d’éducateurs. Ainsi, poursuivant son analyse, il montre comment l’histoire imaginaire de l’institution enfance-inadaptée est toute entière infiltrée d’une problématique lourdement lestée de fantasmes oedipiens.

Dès 1972 déjà, Fustier avait souligné que la rééducation de l’après seconde guerre mondiale était avant tout cléricale (même et surtout si cette idéologie était véhiculée par des laïcs), privilégiant la non-séparation de la vie privée et de la vie professionnelle, le tout sous couvert de la “vocation”, et de valeurs comme “l’appel-du-gosse”, le “partage”, le “vivre-avec”, en rapport avec des slogans plus classiques et plus anciens tels que la “générosité”, le “service”, et le “don-de-soi”. La reproduction de la famille est à cette époque le seul référent aux besoins de l’enfant. L’on a trop tendance en effet à oublier que les formes institutionnelles que nous connaissons de nos jours ne sont pas une donnée éternelle : elles ont une histoire, ont évolué et continuent leur mouvement.

C’est ainsi que l’internat et le foyer pour enfants ou adolescents à problèmes organisés autour du couple éducatif sont des productions des années d’après-guerre. Ils se construisent autour du modèle de la famille, alors qu’avant-guerre, le modèle de l’armée (et son avatar scout), était encore privilégié. Le foyer de semi-liberté lui aussi se développe dans ce cadre (pour ne pas dire ce carcan) de type familial : “Tout se passe comme s’il était impossible ou intolérable que le jeune soit “livré” à l’extérieur, une fois achevé son temps de séjour à l’internat. Il importait de le contenir encore dans le dedans, en le faisant revenir au Centre le soir, selon le principe du foyer de semi-liberté ; puis dans un troisième temps, alors qu’il en était sorti, il fallait organiser pour le jeune un service de suite le maintenant symboliquement dans l’enceinte.” Ce modèle est encore fonctionnel de nos jours, quoique de manière fortement contestée et démembrée.

Il est clair aussi que les éducateurs qui ont constitué les “lieux de vie” et les “lieux d’accueil”, ont eux aussi inconsciemment transposé ce modèle en l’adaptant à un mode de vie bucolique, Rousseauiste, plus proche d’une vie dite traditionnelle, en un espace de contre-modernité affirmée et agie. Fustier va plus loin dans son analyse, en proposant l’idée selon laquelle ce modèle envelopperait le jeune d’un ensemble qui s’articulerait à l’imago de la mère archaïque et toute puissante. Cette imago infiltrerait, dans cette hypothèse, le réseau relationnel ainsi mis en place en répondant à tous les besoins du jeune, tentant de combler ses fameuses et mythiques “carences” dont un ensemble de théoriciennes de l’époque (Geneviève Appel, Myriam David, entre-autres), se sont fait les défenseurs. Il faudra attendre les publications des travaux de Winnicott pour que, progressivement, un autre type de conceptualisation, fondée sur l’hypothèse de l’existence d’espaces transitionnels, intermédiaires et médiateurs, entre un dedans et un dehors, et entre mère et non-mère, prenne pied dans le monde de l’éducation spécialisée.

Jean-Pierre Vidal poursuit habilement cette réflexion [13]. Après avoir lui aussi mis en évidence un modèle familial à l’origine des institutions, il s’engage dans l’étude de “l’institution comme affaire de famille”. Il y fait des constatations à mon avis décisives : “Remarquables nous ont paru à certains égards certaines façons de se représenter l’institution. Ainsi devient-elle dans le discours qui la décrit un véritable personnage familial. Les métaphores anthropomorphiques auxquelles on a souvent recours pour rendre compte de l’institution nous paraissent mériter qu’on s’y arrête ; il y a là sans doute l’effet symptomatique d’un fantasme infiltrant et dynamisant cette représentation, au point de valoir d’être interrogé.” Vidal s’en donne à coeur joie dans sa démonstration, qui en devient trop facile (ce qui ne l’invalide évidemment pas), tant les auteurs “ont poussé loin le bouchon”. Il prend pour exemple Robert Lefort à propos de Bonneuil, dont un texte de 1973 [14] dit : “Le souci de situer d’où ça parle “dans l’institution” permettrait de mettre en évidence ce que l’institution cherche à forclôre”.

Dans cette approche la fameuse institution devient donc une personne, dotée bien entendu d’un inconscient individuel, dont il ne vient plus à l’idée de quiconque de contester le bien fondé. Nous avons été (et nous sommes encore) envahis de propos dont l’essentiel était de démontrer le fonctionnement institutionnel infiltré de fantasmes maternels archaïques et dévorateurs. Ici ou là dans les décennies 70 et 80, l’institution de l’enfance inadaptée, de soins et de rééducation, est donc de plus en plus souvent identifiée à une mère, souvent “archaïque”, ou mieux à une “mère de psychotique”, contre laquelle lutte “l’analyste” traquant la “forclusion-du-nom-du-père” comme Achab la fameuse baleine blanche, le courage et le goût du risque en moins.

Combien de carrières d’analystes dit institutionnels se sont ainsi bâties sur cette chasse mythique d’un nouveau style ? Mieux, ou pire, “l’analyse” ne suffisant pas, l’institution se comporte en personne, au point selon Robert Lefort à propos de Bonneuil, de “La voir faire une dépression” sous les traits de la directrice du moment. Les lacaniens s’en donneront en ce domaine à coeur joie, mais les kleiniens ne seront pas en reste, ainsi que Didier Anzieu qui porte une lourde responsabilité dans ces excès, du moins dans ses premiers travaux [15], car à partir de 1981 [16] il en reviendra à une position plus prudente et plus convaincante en ce qui concerne “l’imaginaire groupal”.

Au total, on a dit durant vingt ans, dans ce registre du familialisme exacerbé, à peu près n’importe quoi, au moment même où la famille était par ailleurs critiquée et vilipendée, et où on nous annonçait sa mort prochaine. J’aime assez la réponse pleine de bon sens que donne Vidal à la question de savoir pourquoi les représentations familiales sont restées si prévalentes au sein des groupes institutionnels : “Nous pensons quant à nous que le groupe institutionnel (un conseil d’administration, une équipe sportive, une classe scolaire, un collectif soignant) est un groupe de “familiers”, et qu’à cet égard il mobilise de façon privilégiée une fantasmatique familiale. “Être de de la Maison”, “faire partie de la Maison” sont des expressions révélatrices des rapports et des relations de “familiarité” qui se tissent entre les individus qui se côtoient en permanence et quotidiennement dans leur travail et leur activité”.

Il est sans doute inévitable que les représentations du groupe institutionnel se construisent sur le modèle des fantasmes proprement familiaux et s’expriment naturellement à travers ces prototypes domestiques.

7.2.3. À propos de l’idéologie des carences en accueil familial.

Voilà qui me donne l’occasion de montrer que le vaste tour d’horizon auquel je me livre ici permettra de discuter de tout un ensemble de thèmes qui le voisinent, et qui concernent l’ensemble du domaine de l’enfance inadapté et du soin. Quoi de plus naturel, dans le prolongement de la position exprimée par Jean-Pierre Vidal, que de souligner le fait que les fantasmes familiaux infiltrent toute activité où il y a du “familier”, du “proche” et du “partage”.

D’un autre point de vue, j’ai insisté sur l’évolution à proprement parler familialiste des institutions de soins et d’éducation. De même, je suis resté volontairement à la lisière des placement familiaux dits “spécialisés”, pourtant largement concernés. Rappelons que ceux-ci se sont mis en place au début du XX ème siècle pour aider les enfants de familles défavorisées et de parents tuberculeux. Ils se sont considérablement développés après la dernière guerre mondiale, notamment à la suite de l’action vigoureuse de Jenny Aubry [17] qui leur a fait reconnaître leur spécificité. Tout ce que j’ai évoqué à propos de l’ensemble internat, foyer de semi-liberté, milieu ouvert, trouve un prolongement naturel dans la mise en place de ces placements familiaux spécialisés. Une considérable littérature a été produite sur ce thème, notamment autour des questions relatives au “placement”, au “retour” dans la famille, au “suivi” par les éducateurs et les travailleurs sociaux.

Pour bien comprendre le familialisme réducteur qui imprègne encore si pesamment un ouvrage pourtant récent et par bien d’autres aspects intéressant comme celui de Myriam David [18], il faut garder en mémoire l’analyse percutante de Fustier à ce sujet. Celui-ci décrit bien le phénomène, dans le contexte où il se situe : “On voit donc se constituer ce que nous avons appelé une zone intermédiaire idéologico-théorique, tendant à organiser la “rééducation moderne” comme une cléricature recréant un milieu familial de substitution et prenant les caractéristiques d’un mythe. Une “théorie spontanée” de l’inadaptation en constitue le justificatif : ces enfants sont inadaptés, car ils ont manqué d’amour et notamment d’amour familial. Donnons-leur une famille et des parents qui leur seront totalement dévoués ; alors ils se transformeront, acceptant d’évoluer en échange de l’amour et du sacrifice de leur vie privée que certains adultes acceptent de faire.”

De nombreux travaux témoignent de cette adhésion aveugle et sans nuances à cette idéologie de la substitution et de l’amour à apporter, massivement, afin de “combler” d’hypothétiques “carences”. Cette idéologie de terrassiers de la libido infiltre donc l’ouvrage majeur de Myriam David, Le placement familial, de la pratique à la théorie, qui sert de “bible” à bien des équipes d’éducateurs, et qui confirme voire sanctifie leurs pratiques. Une citation entre mille illustre ce point de vue : “La reconnaissance des complexités et des aléas du placement familial ne doit pas en masquer l’intérêt car il constitue, en effet, un mode de vie privilégié pour les enfants privés du soutien et de la sollicitude de leurs parents. Ces enfants ont toujours été nombreux, le sont encore et le seront toujours. Ils sont en danger et en difficulté, non seulement en raison de la carence parentale, mais aussi parce que leurs troubles font d’eux des enfants rejetés, difficiles à soigner et à aimer.”

Cela est clair et se répète : à la base de tout il y a “carence”, manque, déficit au sein de la famille. C’est au fond le modèle bien connu du “handicap”qui se retrouve là. Il y a les “normaux”, les bien dotés ; et les autres, les “petits chose” les “sauvages”, ceux qu’il faut redresser, rééduquer et réinsérer, de gré ou par la force de la séduction. On ne se demande jamais s’ils n’appartiendraient pas à un “autre monde” [19], qui fonctionnerait selon d’autres modèles de pensée et d’organisation sociale, plutôt que dans celui du “déficit”.

Pour résumer mon point de vue à cet égard, je prétend qu’un enfant de dix ans est ce qu’il est. Il s’est organisé, pour le meilleur et pour le pire, avec les matériaux que les circonstances ont mis à sa disposition. Il est certes différent des autres, mais ce n’est pas en termes de “carences” qu’on pourra le rencontrer, entrer dans son monde, et encore moins en le gavant de ce dont il est supposé manquer, d’amour. C’est au contraire en termes de différence, d’altérité, que le problème devrait se poser, même à cet âge. Ces jeunes sont capables d’aimer ; mais pas nous ; et pas comme nous ! Et puis, franchement, somme-nous si attirants et dignes d’être aimés ? Car exemple, quel monde leur laisse-t-on ? Toutes ces questions mal posées ont des conséquences incalculables du point de vue pronostique et thérapeutique.

Ceux qui m’ont suivi jusqu’à ce chapitre se doutent que ces fondements idéologiques a priori ne vont pas me satisfaire. Que ceux qui se consacrent à l’accueil familial aient leurs propres problèmes à régler avec leurs fantasmes parentaux et leurs imagos est évident et normal, mais qu’ils se “débrouillent” alors avec sans en faire des théories transmissibles à valeur prétendument scientifique.

Ne se dévouent pas à un “truc” aussi spécial que le placement ou l’accueil familial les premiers venus ; je suis bien placé pour le reconnaître, moi qui en ait fait l’essentiel de mon activité professionnelle depuis de longues années. En écraser toute la richesse sous le marteau pilon de l’amour oedipien est autre chose, qui ne va pas de soi. Non, l’amour ou le manque d’amour, maternel ou pas, ne donnent aucune recette magique pour avoir accès aux mystères de l’accueil familial. Cette voie, un observateur neutre et de bon sens le comprend vite en lisant la multitude répétitive d’articles ou de comptes rendus de journées et de congrès, est une impasse conceptuelle et une défense institutionnelle.

Certes il y a bien, au sein de toute famille accueillant un étranger à sa lignée, des histoires d’amour, de l’Oedipe, de la rivalité fraternelle, et bien sûr du “transfert”, mais cet accueil est inclus dans tout un ensemble d’une richesse qui déborde très largement cet aspect étriqué des choses. Tout mon livre jusqu’à ces pages a tenté de le montrer : comment ne pas voir qu’il y a par exemple à se poser des questions élémentaires en organisant un “placement” d’enfant, d’adulte ou de personne âgée, notamment autour de l’action consistant à entrer chez des gens, au sein d’une famille à laquelle l’on a confié un être en difficulté. La première des questions n’est-elle pas de se demander : “Qu’est-ce que je fais là ?”. C’est cette question élémentaire que nous allons à présent nous poser, à l’occasion d’une visite toute simple et banale, comme il s’en fait des dizaines tous les jours, et où nous allons bien sûr croiser les traces d’Oedipe (mais parfois celles d’Oedipe à Colone, autant que celles d’Oedipe-roi), mais enchevêtrées à bien d’autres traces, signes, mythes et symboles.

3. “Qu’est ce que je fais là ?”, en allant visiter une famille d’accueil.

3.1. Une visite chez madame R.

Vendredi 14 juin, je fais une visite chez madame R. ; Christophe, le jeune homme dont je lui ai confié la charge travaille dans un Centre d’aide par le travail et est absent. Arrivée chez Madame R. Un enfant couché est endormi : il a une otite. Il va sans doute avoir une paracenthèse dans la soirée. Comme il s’agit de ma première visite, on me présente le jardin, la maison, la salle de séjour où dessinent deux autres enfants, un aquarium ; nous restons dix minutes à parler aquariophilie. Ils viennent de débuter, ils ne savent pas trop comment faire face aux incidents. Je lui donne des conseils.

Puis nous allons dans la chambre de Christophe.
La porte est fermée à clef. Je ne dis rien. On me fait entrer. La chambre est celle classique d’un adolescent, tapissée de photos et de “posters” de chanteurs de rock. Derrière la porte, des photos plus petites d’avions. Nous restons debout, la porte fermée, et parlons environ un 1/4 d’heure. Nous serons interrompus une fois par un des enfants qui voudra absolument dire quelque chose à sa mère. Une autre fois celle-ci ira baisser le son de la télévision. Après un moment et un échange rituel de banalités, madame R. change de ton : “il y a quelque chose que je voulais vous demander,... enfin je sais pas..., je... comment..., y a quelque chose qui me surprend, enfin... Christophe des fois je le surprend devant la glace, il se regarde, longtemps... enfin, monsieur V., le psychologue, m’a dit qu’il ne se reconnaissait pas dans le miroir. C’est vrai qu’il se regarde, des fois il se fait des grimaces, il se parle.”

Nous continuons sur ce thème des choses bizarres qui surviennent chez Christophe. “Et puis il m’a raconté l’autre fois qu’il lui arrivait de glisser dans la baignoire, il a peur des extra-terrestres qu’il voit tout d’un coup autour de lui. Je l’écoute... je ne sais pas si je fais bien, mais qu’est ce que je peux faire d’autre ? Je pourrais lui dire que ce n’est pas vrai, mais je ne sais pas, il y croit. Qu’est ce que je peux faire d’autre que de l’écouter. Ca a l’air de l’inquiéter dans ces moments”. Nous discutons du fait que tout ceci est sûrement réel pour Christophe, et je lui dis que son attitude est selon moi la meilleure qui soit. Cela lui fait bien entendu plaisir.

Elle poursuit alors : “Et d’autres fois il me dit qu’il entend toujours quelque chose, des fois ça l’empêche de s’endormir, une espèce de chanson que l’on entend parfois à la télé, ah !, je sais plus...” Moi : “Et des voix, est-ce qu’il en entend ? Oui, il me dit des fois qu’il entend des gens, je lui dis quoi alors ? Il ne sait pas trop, mais des fois on dirait qu’il écoute”. Elle continue spontanément ensuite, un peu comme si elle en avait trop dit, comme si ce dont elle me parlait était trop bizarre. “Mais ce qui est curieux, c’est qu’à coté de ces moments, tout en sachant ça, il peut être normal ! C’est drôle même, de voir ces différences. L’autre jour, il y avait une kermesse, et depuis des années j’y tiens un stand, vous savez, des boîtes de conserve et on jette des balles dedans. Christophe a voulu à tout prix s’en occuper. Je l’ai laissé, j’étais un peu inquiète, il y avait du monde, il rendait la monnaie. Il a été très bien ! c’est drôle comme il peut être tout comme un garçon de son âge, et qu’à d’autres moments il est comme “ça” !

Nous continuons à parler de ces choses bizarres, puis Madame R. aborde un autre question. “Je voulais vous demander aussi... je ne sais pas si je fais bien, mais je crois que... voilà, Christophe veut m’appeler “maman” ! Je lui ai dit non, je suis la maman de mes enfants, toi aussi je t’aime, mais c’est pas pareil... Il me redit souvent ça. Il me laisse des petits mots dans mes poches. Je lui dit qu’il peut m’appeler Sylvie ou à la rigueur, enfin... “Tatie”. Mais c’est pas ça qu’il veut. Il me parle alors de son ancienne nourrice, vous savez ? Il l’appelait aussi maman. Il voit bien qu’il aurait au moins deux “mamans”, mais ça ne le gêne pas. Moi je sais pas si j’ai bien fait, mais je ne préfère pas. Enfin c’est un garçon bien gentil. Je ne sais pas si ça m’a servi, mais vous savez j’avais avant un peu travaillé avec une vieille dame (atteinte d’une démence). Ça m’a servi, enfin c’est pas pareil, mais, vous voyez...”.

Nous abordons ensuite les relations qu’a Christophe avec ses enfants. “Ils sont très gentils avec lui. Ils se parlent et jouent ensemble. Mais souvent je parle avec lui, tout seul. Les enfants sont parfois cruels, vous savez... Des fois j’ai un peu peur, je sais pas... Je l’écoute quand il a ces choses en tête. Mes enfants... ils ne comprendraient peut-être pas.”

En sortant je lui demande si c’est exprès que la chambre est fermée à clef : “Bien sûr, c’est chez lui. Vous voyez ses affaires sales, elles sont là (elle me montre un petit tas au pied du lit), ça ne me plaît pas, mais je lui dis “c’est chez toi”. Bien sûr, une fois par semaine, je fais le ménage en grand. Oui, je tiens à ce que les enfants n’y rentrent pas quand il n’est pas là”. Nous sortons. Les trois enfants sont là, toujours devant la télévision. Le petit s’est réveillé, il sourit malgré sa douleur et sa fièvre. Elle le prend dans ses bras. Nous parlons otite et diverses choses anodines. Je pars. Sur le seuil je lui dis : “Vous avez mauvaise mine, madame R.” Elle me sourit, d’un air assez las : “Oh d’habitude, je suis un peu... (fait un geste circulaire sur son visage, signifiant qu’elle est maquillée, sans doute quand elle sort). Non, ça va, je suis comme d’habitude”.

Qu’est que je fais là, au cours de ces visites ? Mon personnage et le “rôle” que j’occupe sont ceux de médecin et de directeur. Je suis par ailleurs psychothérapeute de formation analytique. Mais en quoi suis-je thérapeute au cours de ces actions, ou directeur ? Qu’est ce qui fonde, à la fois sur le plan technique et sur le plan éthique, mon droit à intervenir, à entrer chez des gens, dans leur habitation en ce qu’elle a, nous l’avons vu, de “sacré”, et aussi dans leur intimité, et à porter des jugements, à poser des questions, à décider, le cas échéant ? Questions cruciales, préalables à toute tentative d’analyse, car elles touchent le statut de l’être et posent aussi un problème politique, préliminaires à toute approche à prétention thérapeutique ou éducative.

7.3.2. Psychothérapie et présence.

Posons nous tout d’abord, puisqu’il faut bien choisir une voie d’abord, comme disent les chirurgiens, la question de la définition de ce que peut bien être une action psychothérapique. J’aime assez la position de Ludwig Binswanger qui, lorsqu’on lui posait la question de la définition de la psychothérapie répondait : “Elle se présente comme un secteur déterminé dans l’ensemble des actions qui s’exercent toujours et partout d’homme à homme : qu’il s’agisse de mise en sommeil par suggestion, de mise en éveil par l’éducation ou de pure communication existentielle. Nous entendons par cette dernière expression l’être-avec-l’autre et l’être-pour-l’autre, dans leur dimension purement humaine qui, libre et pure de tout devoir et service, sont à la base des rapports authentiques d’amitié, d’amour, d’autorité ou de confiance. C’est sur cette dimension de l’être-pour-l’autre que repose la psychothérapie, et c’est en quoi elle se fonde sur la constitution de l’homme comme être-au-monde” [20] .

Plus le temps passe et plus la conception que je me fais de la psychothérapie se réduit à cette position essentielle dont parle Binswanger ; une manière d’être au contact de quelqu’un qui souffre. Une présence. Une rencontre. Nous voyons là que cet “être-pour-l’autre” renvoie à ce que Szondi a étudié sous l’appellation du “contact”. Fondamentalement il s’agit d’être présent à une “ambiance”.

Heidegger bien sûr, et à sa suite Telenbach, Khun, Binswanger, Maldiney, puis Pankow, Schotte, Tosquelles, et Oury, ont insisté sur cette notion de l’être-là, chacun à leur manière. Cet être-là étant pour Heidegger avant tout “souci”, c’est à dire, et c’est en quoi Lacan y avait été lui aussi sensible, schize au coeur du sujet. Le sujet déambule en effet entre deux positions extrêmes qui s’excluent mutuellement et le maintiennent divisé. D’une part entre la pure transcendance, dans laquelle la présence serait “libre de tous les mondes”. D’autre part, à l’autre extrême, la position où le sujet chuterait dans l’aliénation à la chose. Dans ce dernier registre il n’y aurait plus de place pour le souci. Être pré-sent c’est aussi être à l’avant de soi, dit encore Maldiney, qui ajoute : “Imminente à soi la présence est précession d’elle-même. Impossible au regard de toute positivité, fut-elle idéale, son pouvoir-être est, par delà tous les possibles, transpossibilité. Ex-ister c’est se tenir hors et à partir du fond indéterminé. L’existence assume le fond, dont l’issue en elle dépend de son départ ; et c’est à partir de ce départ que son rapport au fond se détermine, sans assignation préalable. Par delà toute forme possible de passivité son rapport au fond est transpassibilité” [21].

Nous avons déjà travaillé cette notion de transpassibilité, essentielle pour comprendre ce qui se fait dans une réelle relation d’ordre psychothérapique. J’y reviens en situation pratique de rencontre. Ex-ister c’est donc avoir sa tenue “hors” ; hors de cette contenance que nous nous donnons par exemple en construisant notre propre personnage non seulement social, mais intime, infiltré de narcissisme. Quand nous sortons de notre personnage, même furtivement, et de notre rôle, de nos habitudes, hors de nos rituels profanes et coutumiers, quand nous nous laissons aller aussi à notre “pulsion nomade” [22], nous nous situons “hors”, non de l’umwelt, nous y sommes toujours plongés, mais du “on”.

Nous concevons ce qu’a de radicalement irréductible à la conception traditionnelle de la psychothérapie cette vision des choses et des processus. La plupart du temps nous cherchons à être sérieux, étant entendu qu’il s’agit là d’assumer un rôle. Je crois de plus en plus que se prendre au sérieux pour un psychothérapeute (ou un éducateur, ou un enseignant) c’est justement ne pas se prendre au sérieux ! [23]. C’est sortir de soi, et donc prendre le risque du rire, du ridicule, de la chute, de la surprise. Lorsque je vais au domicile des familles d’accueil, je m’expose à tous ces risques. Mais je sors de ma contenance, je mets ma “face” en jeu. Ce faisant je suis dans le souci, en tant que je m’y expose divisé.

3.3. Événement, accueil et manières de cohabiter.

Comment être sensible à l’événement ? Voilà une autre façon de se poser la question de ce qu’est une pratique psychothérapique. Car si celle-ci n’est que ronronnement par où l’existence, disons du névrosé ou du normosé, se rassure et s’affirme par rapport à elle-même, point n’est besoin de parler de psychothérapie, à moins d’y accoler le mot de “soutien”. “L’événement, nous dit Maldiney, toujours autre, a toujours un autre visage. La transpassibilité, dans laquelle je suis exposé, exclut toute tentative de le ramener à une expression déjà mienne - elle implique au contraire que je m’envisage à lui pour en recevoir mon propre visage. Cela veut dire qu’ici la réponse précède et ouvre l’appel. L’incapacité d’accueillir vient d’une fermeture à l’événement, au nouveau.”

Voilà qui prend une particulière importance dans cette fonction que l’on qualifie, et ce ne peut être un hasard, d’accueil. Voilà pourquoi j’ai consacré autant de temps à tenter de la définir. Tâche aussi délicate que celle se rapportant à la définition de la psychothérapie. L’accueil, c’est, en résumé, être sensible à ce “presque rien” qui signe l’existence du sujet, et y répondre sans trop de clôture. L’accueil c’est, sans aucun doute, se montrer réceptif à la singularité de chacun.

Maldiney nous dit encore, pour nous conforter dans ce point de vue : “Ce rien d’où l’événement surgit, l’événement l’exprime lui-même par son originarité. L’ouverture à l’originaire (non à l’originel), la réceptivité accueillante à l’événement, incluse dans la transformation de l’existant, constitue sa transpassibilité. Elle fait défaut dans la psychose. Et son absence est responsable de la perte de la possibilité... Dans la schizophrènie il n’y a plus d’événement sauf celui unique et non transformé, dont son existence est un ressassement, et qui se multiplie sans cesse en lui même.”

Dans cette acception existentielle, on le voit, une clinique de l’accueil à l’événement peut se constituer. De la manière de se situer par rapport à l’événement peut aussi se décliner un ensemble de situations à valeur psychothérapique pouvant être subsumé dans la notion de “transpassibilité” dont Maldiney précise encore : “La transpassibilité implique une ouverture, ab-solue de tout projet. Dans l’accueil de l’événement ouvrant à chaque fois un monde autre, l’être-là se transforme. Souvent, quand éclate l’ancien monde, il y a un moment d’incertitude où l’être-là est suspendu à l’événement dans la béance. Mais l’être-là se transformant, la béance disparaît à travers elle-même dans la patence de l’ouvert, comme ailleurs et de même, le vertige dans le rythme. L’être-là s’expose à lui-même sous un autre horizon. Cet horizon n’est pas le côté tourné vers nous des choses. Il est l’horizon du hors d’attente, d’où tout arrive, et tel qu’à l’exister nous nous arrivons nous-mêmes”.

Dans ces situations de rencontre un événement surgit là, qui s’impose au visiteur dans son paradoxe fondamental de “je-ne-sais-quoi” et de “presque-rien”, mais qui par sa petitesse pose la question du “pourquoi si peu manque tant” ? Voilà qui est à mon avis une autre manière, plus opératoire, de se poser les questions relatives au manque, et de manière moins étriquée que celles consistant à les resserrer autour de la carence d’amour, qu’elle soit maternelle ou parentale. Certes il manque quelque chose : mais quoi ? Peut-être “presque rien” ? De ce presque-rien qui infiltre le quotidien de la vie en famille, où en principe “rien de manque” (Jankélevitch [24]).

Analysons par exemple une des séquences évoquées dans la description de ma visite, celle concernant le linge sale. Tout ce qui concerne la saleté a pour les malades mentaux, notamment pour les psychotiques, une importance particulière, je l’ai évoqué de-ci de-là. Ce qui m’intéresse ici est ce rapport intuitif que madame R. sent qu’il faut entretenir avec cette saleté et le linge de Christophe [25]. Son sens du “transpassible” lui fait considérer qu’elle est là devant quelque chose sur lequel elle ne peut mettre de nom, mais qui est important.

On le voit bien à ses propos concernant les phénomènes devant le miroir et les probables hallucinations auditives du garçon. Sa remarquable intuition, soutenue par sa “préoccupation soignante”, si proche ici de la “préoccupation maternelle primordiale” de Winnicott, lui fait percevoir l’importance qu’a pour Christophe la manière d’habiter la maison, “sa” chambre, c’est-à-dire un espace singulier. Et bien oui, il faut se poser la question, une nouvelle fois, de savoir si ce que fait madame R. à travers son soucis de cohabiter, spontanément, n’est pas une fonction, ou n’a pas des effets, “psychothérapiques”. Je dirai simplement qu’ici madame R. fait preuve de transpassibilité à la manière d’habiter de Christophe et respecte intuitivement son être en devenir.

Cohabiter, partager un lieu d’habitation, au sein d’une famille d’accueil, consiste à mettre en relation deux systèmes référentiels qui dépassent largement les notions d’éducation, mais qui concernent surtout l’armature symbolique de chacun des individus. Christophe est en proie à ce doute : “ Qui habite là ?”. Il n’en est pas de ce point de vue au stade de la constitution d’un “Je” ; il en est au stade de la recherche d’un espace à habiter. Toute l’intuition de madame R. va être dans ce contexte, au jour le jour, de lui “ménager” cet espace, par bribes, par essais et erreurs, par tâtonnements. Elle invente alors que lui laisser le ménagement de ses affaires sales, au delà de ses propres défenses obsessionnelles et de son Surmoi de ménagère, est une manière de le laisser “habiter”, ne serait-ce qu’une parcelle d’espace. Et nous savons qu’ensuite, à partir de cet accrochage existentiel, une construction psychique pourra se faire et du sens apparaître, une authentique relation se nouer, un historial se bâtir, et un nouvel ensemble rituel se mettre en place, dans une action thérapeutique dite “sauvage”.

La famille est le creuset où ces mises en contact peuvent se réaliser, qu’elle soit la famille propre du sujet ou une famille d’accueil. L’accueil véritable, et non le gardiennage, offre une possibilité de “ménager” un lieu propre, dans lequel un processus de subjectivation et un processus de socialisation pourront se mettre en branle. Dans ce lieu apparaissent donc, on le perçoit incidemment, par la bande, “comme ça”, dirait Gilbert, des questions essentielles, telles que la question de l’amour déjà évoqué en début de ce chapitre.

Certes Christophe a “besoin” d’amour, qu’il manifeste dans un contexte oedipien en appelant madame R. “maman”. Quoi de plus clair ? Et alors ? Est-on là devant des phénomènes de transfert ? Certes ! La belle découverte ! Comment s’imaginer qu’il puisse en être autrement ?

Mais on voit aussi que madame R. n’attend pas les visites des “psy” pour apporter ses propres réponses à ces interrogations. Certes cela la trouble et elle a besoin d’en parler. Mais elle a, au décours de ces phénomènes, de ces presque-rien qui apparaissent dans la vie au jour le jour, dans ce lieu du ménagement, à y faire face et à en inventer des réponses. Elle dira donc à chaque fois que Christophe l’appelle “maman” qu’elle n’est pas sa mère et qu’elle préfère, s’il ne peut s’en empêcher, qu’il la nomme “tatie”.

D’autres dans sa situation laisseront faire. À mon avis elles auront tort, mais peu importe ici. Car ce que je veux faire sentir est que les assistantes en accueil familial, et les autres membres de la famille, sont seuls pour faire face à ces situations. Le travail qui incombe ensuite aux membres des équipes techniques, ou spécifiques, est de contribuer, un tant soit peu, à métaboliser ces “problèmes”, à les lier, par la parole, à l’ensemble du fonctionnement institutionnel, et à les maintenir dans un cadre commun de pensée. Les visites servent donc à la fois de modes d’observation directe et d’occasion de vivre un tant soit peu de l’intérieur, nous le verrons, les “situèmes” (Poncin) qui s’y déroulent.

C’est dans cet esprit que nous allons poursuivre notre route avec une autre expérience, au cours de laquelle nous allons pénétrer un peu plus avant dans les secrets du fonctionnement d’une famille qui ne sera plus dite d’accueil, mais dite “de psychotique”.

4. Pourquoi partager la vie d’une famille “à problèmes” ?

4.1. Entrer chez des gens : à la fois une “violence” et un travail majeur de la psyché.

Entrer chez des gens est une violence. Cette évidence ne devrait jamais quitter notre esprit. Le totalitarisme à la “1984” est toujours possible et ses risques devraient toujours nous hanter. Il nous faut donc, toujours, réfléchir à cette action consistant à frapper à la porte d’une maison qui n’est pas la nôtre, sans “commission rogatoire”, à s’assoir à la table de la cuisine, à parler et à faire parler.

Car pourquoi exercer une telle violence ? Sinon pour des nécessités éthiques ; mais qui ne vont pas de soi : pour comprendre, penser, aider à penser, aider les gens à se soigner et à être plus libres. Et donc en acceptant le paradoxe que pour rendre les gens plus libres, il faut parfois entreprendre à leur égard des actions aliénantes ! Après avoir décrit une simple visite chez une famille d’accueil et rappelé ces notions capitales, je vais à présent m’intéresser au partage de la vie au sein d’une famille dans laquelle réside un psychotique. Car au delà de la question de savoir si, éventuellement, une famille d’accueil “fonctionne” comme une famille naturelle, ce que je tiens à souligner est que se plonger dans une ambiance, se laisser imprégner par l’umwelt, offre des possibilités nouvelles de rencontre et de partage des événements qui s’y déroulent.

J’ai de ce point de vue une particulière sensibilité pour une expérience déjà ancienne, dont la publication est restée trop peu connue, celle relatée par Serge Stoleru dans un numéro de l’Evolution psychiatrique de 1979 sous le titre : “Sept jours dans la famille d’un patient psychotique” [26]. Cet auteur a cherché ainsi à approcher de l’intérieur le monde de la psychose, passant en tout 113 heures dans une famille de malade psychotique. Je me demande souvent comment on ose dire quelque chose concernant ce monde des psychoses, à moins d’être poète, écrivain, artiste, ou fou, comme Wolfson, sans imprégnation par ces phénomènes si particuliers.

Gisela Pankow parlait à ce propos de “ la voie du dedans”, et me disait souvent que pour y pénétrer il fallait savoir en payer le prix. Les psychanalystes “purs et durs” me répondront que nous n’avons rien compris, et que la situation analytique ou simplement psychothérapique doit savoir mettre la réalité entre parenthèses, dans un cadre relativement aseptisé, neutralisé, qui par sa mise à l’écart des corps autorise l’advenue d’une “autre scène”. Que l’on me permette d’en douter mais admettons-le cependant. Car je parle ici d’autre chose que de la situation strictement analytique, celle où l’on cherche à percer le mystère de la psychose et de son fonctionnement in situ.

J’en reviens à Stoleru et à son expérience exemplaire consistant à s’immerger dans une famille de schizophrène pour y vivre une semaine. Il en a retiré bien entendu un certain nombre d’observations intéressantes dont la plus évidente et immédiate est qu’il a pu comprendre intuitivement le malade, puis réviser son diagnostic à son sujet. Puis il a éprouvé dans sa propre pensée l’impact des identifications projectives du malade, de son fonctionnement morcelant et dissociant. Il s’est trouvé ainsi plongé dans ce que je nommerai dans un prochain paragraphe le premier cadre contenant les phénomènes psychotiques.

Puis il s’est aperçu qu’il constituait lui-même un deuxième contenant. Je ne pourrai trouver meilleure illustration de sa définition que ce qu’il en dit lui-même : “Ainsi, avant le séjour dans la famille, sa pensée incohérente (en parlant du malade) était très difficile à suivre et rendait confuse ma propre pensée. Mes associations d’idées étaient elles-mêmes morcelées par sa pensée dissociée et dissociante. En effet, à de tels moments, “j’hébergeais” telle partie de D. L’instant d’après, c’était une autre partie, mais les liens entre ces fragments n’existaient pas plus pour moi que pour D. Or, le séjour dans la famille m’a permis de me représenter une image de D. qui rassemble et juxtapose ces différents morceaux et parties. L’image obtenue n’est pas celle de fragments désormais intégrés et dynamiquement liés. Elle ressemble plutôt à des fragments juxtaposés et contigus ; elle s’apparente plutôt à un cristal fendu de toutes parts mais formant encore un tout, qu’à un cristal éclaté en morceaux éparpillés.”... Puis : “Je suis devenu un contenant de ses diverses parties.”... et encore plus loin : “Ainsi, si sa pensée (en parlant du malade) reste dissociée, elle est devenue considérablement moins dissociante pour moi. Ce séjour m’a permis d’échapper au processus de morcellement et de dissociation que D. imposait à ma propre pensée. Je peux désormais m’éprouver moi-même comme cohérent et entier, et me représenter à lui comme personne cohérente et entière.”

Ceci est très important et confirme mon hypothèse selon laquelle les cadres psychiques que je décrirai dans mes commentaires à venir peuvent contenir des situèmes provoqués par la cohabitation avec un malade psychotique. Bien sûr à certaines conditions, que je vais aussi souligner prochainement.

Je m’en voudrais auparavant de ne pas citer ce que Stoleru considère comme l’un des principaux enseignement tirés de son observation directe. En premier lieu, il vérifie l’hypothèse du “triangle perverti” de Haley [27], soit celui, ici, constitué par le beau-père, la mère et le fils malade, qu’il compare au triangle oedipien classique, et dont il tire comme conclusion que le père, absent du désir de la mère, favorise la relation symbiotique avec celle-ci. Puis il observe la présence d’un second triangle perverti, celui constitué de la coalition du malade, de son beau-père, contre la mère, puis la place des deux enfants absents, etc. Au total, la présence du médecin ébranle la relation symbiotique étabie entre le malade et sa mère, et, fait important dans l’optique qui est la mienne ici, “ouvre” vers ce que Stoleru nomme un transfert (et que, plus prudent, je qualifie plutôt de “phénomène de transfert”). J’insiste sur ce fait : “l’ouvert” d’un espace relationnel et existentiel se fait grâce à un travail de quasi démolition d’autre chose, ce que Stoleru nomme “l’ébranlement” de la symbiose. Voila ce qu’enseigne depuis trente ans Gisela Pankow : le soin psychothérapique des psychoses passe par une action sur la symbiose des malades avec un membre donné de leur famille, et pour y avoir accès, il faut y consacrer du temps et beaucoup d’énergie, au travers de techniques particulières.

Ici Stoleru a la chance de pouvoir intervenir in situ, dans un style dont un Rosen a eu voici quarante ans l’intuition sous le nom “d’analyse directe”. Gisela Pankow insiste aussi sur la prudence qui doit être de mise dans ce travail, et qui la fait, elle, travailler grâce à la médiation de la pâte à modeler. Quant on se trouve devant un patient, psychotique ou border-line, en situation psychothérapique, même dans le cadre classique des séances régulières, il faut en effet savoir que ce travail de “démolition” de la symbiose se paye au prix fort, et qu’il convient d’être prudent. Offrir au malade de modeler, est, outre sa dimension projective permettant à des fantasmes structurants de s’incarner, une limite aux processus dissociatifs qui ne demandent qu’à “flamber”.

Cela me donne au passage l’occasion de dériver un instant vers une notion qui n’est que rarement comprise, celle des risques du métier, que j’évoquerai plus spécifiquement à propos des familles d’accueil sous forme synthétique. Je pourrai parler des risques en général que connaît tout thérapeute, tout soignant se consacrant à des psychotiques : lorsqu’on lit un Searles, par exemple, on comprend que prendre en charge ce type de malade entraîne son thérapeute souvent fort loin de ses bases mentales coutumières.

Mais un soignant classique, et à plus forte raison un psychothérapeute, a des moyens de se récupérer, ne serait ce que parce qu’il n’exerce au contact des malades que quelques heures par jour. Bien sûr, les patients continuent, d’une certaine manière à “l’habiter”, pour ne pas dire à le hanter, parfois au travers de ses rêves. Mais cela se fait avec des temps de pause, et surtout par la médiation de ces systèmes de défense que sont à ce niveau les contrôles. Ceux-ci ne servent pas qu’à ajuster tel ou tel point de technique ; ils servent aussi à se dé-prendre, à se détacher du psychotique et de ses effets morcelants, ou symbiotisants, ou délirants, ou addictifs.

Or il faut ici se souvenir que les familles d’accueil, ou plus précisément les mères d’accueil, les assistantes en accueil familial, ne se contentent pas de vivre avec un psychotique, comme Stoleru l’a fait, 113 heures durant une semaine, puis de repartir, mais qu’elles le font 24 heures sur 24, sept jours sur sept ! Comme je l’ai traité plus abondamment ailleurs, notamment à propos des “nourrices” des colonies familiales, il est donc normal que des systèmes de défense souvent spécifiques, “sauvages”, “spontanés”, se mettent rapidement en place pour survivre.

La question étant de savoir repérer ces défenses, d’apprendre à favoriser, si faire se peut, les plus productives, les moins toxiques, les moins aliénantes, les moins “violentes”, au sens qu’Alain Vallée, à la suite de Piera Aulagnier, a pu donner à ce terme, dans le contexte de l’accueil familial, et en sachant que ce travail est extraordinairement difficile, sujet à des erreurs, dont il est capital d’endosser, soi-même, la responsabilité. C’est aussi l’une des principales fonctions de la Psychothérapie institutionnelle. Au total, il s’agit de favoriser, sans faire prendre trop de risques aux familles d’accueil, l’émergence puis le déploiement des phénomènes transférentiels.

4.2. Entrer chez des gens : un rite initiatique ?

Pour en finir avec son beau travail clinique, je citerai une des dernières remarques de Stoleru qui recoupe certaines de mes propres questions lorsque je me rend au domicile des familles d’accueil ou à celui des malades : “Aller dans la maison de D., c’est aller aussi à la rencontre de sa propre Folie, en démystifier les fascinations. Car c’est bien d’une fascination par la folie qu’il s’agit ici, et, en suivant Searles dans sa description de “l’effort pour rendre l’autre fou”, des formations réactionnelles de certains analystes à l’encontre de leurs propre “noyau psychotique”. Je voudrai suggérer ici qu’une telle attitude - l’effort pour rendre l’Autre fou - ne s’exerce pas seulement à l’encontre du psychisme de l’Autre, mais à l’égard du sien propre - se rendre fou - et que cette tendance peut représenter un avatar de la pulsion de mort. Dans mon expérience, l’effort de s’identifier empathiquement à D. - se rendre fou - constituait pour moi, non pas tant l’expression d’une pulsion de Mort, qu’une catharsis libératrice et finalement structurante.”

Puis-je me permettre de suggérer à mon tour que cette “catharsis” prenait sans doute le tour pour Stoleru d’une expérience initiatique ? Cela me rappelle que je lisais, comme beaucoup d’entre nous de cette génération de psychiatres, au début de ces années 70 si riches de ce point de vue, les travaux des Laing, Cooper, Esterson, mais aussi des Winnicott, Bion, Bettelheim et Searles, et bien sûr de Wolfson. Toutes ces lectures nous faisaient entrevoir que quelque chose changeait dans la psychiatrie, qui n’avait plus rien à voir avec ce que nous enseignaient les manuels classiques. Quelque chose de l’ordre de l’entrée dans une nouvelle vision de la folie s’offrait à nous. Il nous fallait quitter les sillons classiques et entrer dans des chemins de traverse, longer des lisières.

Je suis persuadé que ce parcours avait un aspect lui aussi initiatique, de plongée cathartique dans un monde nouveau, celui de la folie, en ce que nous pensions qu’il n’était plus celui de la “maladie”, avec cet aspect violemment totalitaire fustigé par Goffman et Foucault, repris avec éclat par Basaglia et les anti-psychiatres anglais. Nous retrouvons là les réflexions soulevées, je l’espère, par mes deux premiers chapitres consacrés aux rites et aux savoirs profanes, s’opposant au monde du sacré. Tout soignant, ou tout éducateur ou travailleur social, entrant chez quelqu’un, franchissant un seuil de maison, pénètre dans un monde particulier, infiniment riche en altérité et en sens caché. Mais il nous manque pour percevoir ce “quelque chose” les clefs d’accès à ces mondes. Les cadres référentiels habituels nous les cachent, y compris pour des motifs défensif : il vaut mieux rester à l’abri !

En entrant chez des gens, aussi, nous nous trouvons face à un lieu clôt, le lieu du “sanctuaire” familial. Cela pose deux types de problèmes : d’une part, sur le plan de l’inconscient, le rapport au fantasme de la scène primitive ; d’autre part, sur le plan symbolique, le rapport à un “interdit” social vieux sans doute comme l’humanité.

En entrant chez des gens qui ne nous demandent rien, nous transgressons allégrement au moins deux interdits et exerçons deux séries de violences : d’une part à l’égard de cette famille ; d’autre part à l’égard de nos propres valeurs et de nos références inconscientes. Cela ne va donc absolument pas de soit. Il nous faut alors nous défendre contre cette violence. Car faute de la comprendre et de la mentaliser, nous en serons réduits à plaquer, défensivement, un savoir creux sur ces situations troubles et interstitielles. Le plus souvent, en effet, il se construit autour du “suivi” au domicile des familles d’accueil un système de défenses rigides qui brouillent le réel rapport à l’altérité.

Je ne plaide évidement pas pour que la visite chez les familles se transforme en un lourd ensemble rituel qui s’apparenterait à l’entrée dans un sanctuaire ou une église, il ne faut pas déformer mes réflexions. Ce que je préconise est surtout que l’on prenne un minimum conscience de cette dimension rituelle non-dite et le plus souvent non-pensée, et que des temps de halte, par exemple sur le seuil, puis dans la maison, soient respectés, et surtout que l’on ne se dise jamais : “Cela-va-de-soi”.

Les membres des équipes de soins et d’éducation spécialisée ne se “coltinent” pas directement, chez eux, les enfants à problèmes, les malades et les handicapés, qu’ils confient en revanche, et parfois sans états d’âme, aux familles d’accueil. Mais qu’au moins ils se donnent la peine de partager cette charge, au sens phorique, ou meta-phorique (Pierre Delion), qu’ils prennent la mesure, de cette peine et de cette tâche parfois démesurées. Qu’au moins ils aient un minimum conscience de la dimension de souffrance présente dans l’accueil familial, thérapeutique, spécialisé ou social. C’est à dire qu’ils aient un minimum d’éthique (d’autres diraient de compassion). Or c’est de tout cela que manquent certaines équipes que je vois évoluer ou dont j’entends si souvent parler par les familles. Le plus souvent pour des raisons purement défensives, pour fuir leur culpabilité inconsciente, les éducateurs, assistantes sociales, et bien sûr les “psy”, ne cherchent même pas à reconnaître la part de souffrance et d’angoisse que comporte la vie au jour le jour avec un handicapé, un marginal ou un malade.

4.3. De la souffrance des familles, à leur domicile.

Ces plongées dans les conditions de l’économie psychique et groupale des familles, qu’elles soient dites naturelles ou dites d’accueil, ou thérapeutiques, est une condition sine qua non pour parler en connaissance de cause de la souffrance au sein de ces ensembles humains. Nous venons donc de voir dans ces deux exemples cliniques de visites et de séquence de vie partagée dans deux familles, l’une d’accueil, l’autre de parents d’un malade psychotique, comment l’immersion dans “l’ambiance” donnait des aperçus d’une richesse incomparable. On a l’impression dans ces instants de partager la vie psychique des gens, et pas seulement leur vie sociale.

Certes on partage leurs rituels et leurs systèmes de représentations, mais aussi un espace psychique commun. Tout ne peut bien entendu, être réduit à ces niveaux d’analyse directe. D’autres approches sont complémentaires. C’est ainsi que des modes d’investigation plus classiques peuvent aussi être appliqués à ce sujet passionnant et encore peu connu. Martine Bungener travaille par exemple pour l’INSERM depuis plusieurs années sur le thème des soins à domicile et a effectué une étude pour l’UNAFAM en 1991 [28] : elle y a montré les difficultés qu’éprouvaient les parents de malades mentaux à s’adapter aux troubles du comportement et de la pensée de leur enfant ou de leur conjoint, sans risques pour eux-mêmes.

Le sujet avait également été traité en Grande-Bretagne par Hoenig et Hamilton dès 1967 (sans compter à cette époque l’oeuvre des “anti-psychiatres” - se souvenir aussi à cet égard de “Family Life” et du superbe “Une femme sous influence” du grand Cassavettes), puis par Gibbons, puis Taylor, et plus récemment en France par Jalfre, de Berbizier et Kovess [29]. Il est fort curieux de noter le manque de curiosité d’ensemble des psy pour ce domaine, pourtant essentiel, si l’on en croit et les évolutions des prises en charge et les directives ministérielles. On se trouve là devant une véritable “forclusion”.

Ces manipulations visant à transférer sur les familles le soin, la fonction phorique, la responsabilité de vie au-jour-le-jour, et dont sont un peu complices les équipes soignantes me scandalise. De véritables “transferts de charges”, comme aiment à le dire nos technocrates, se font ainsi clandestinement et massivement, parfois en exploitant le filon de la “générosité” et du “volontariat”. Mais laissons cela. J’en reparlerai dans ma synthèse.

Ces travaux doivent nous aider à mieux prendre conscience de la charge de travail, de la charge émotionnelle, du stress, que représente la cohabitation, au-jour-le-jour, d’une famille et d’un malade mental. C’est la raison pour laquelle je me sens si proche des associations de parents de malades mentaux qui participent largement à mon Conseil d’administration. Cette évocation de la vie partagée avec un psychotique et sa famille va à présent me donner l’occasion de résumer une partie de l’oeuvre de Wilfried Bion sur laquelle tout un pan de mes développements théoriques sur le travail d’accueil familial s’appuie. La question qui se pose en effet à nous est de savoir comment “cela fonctionne” ? C’est ce que nous allons examiner en détail en reprenant les notions de fonctionnement psychique, avant de les rapporter à celle de contenants psychiques.

5. Approche des processus de pensée en accueil familial.

5.1. La théorie des contenants de pensée.

J’ai souvent depuis le début de ce travail, évoqué l’existence de “contenants psychiques”. C’est à Bion que l’on doit les intuitions et les premiers travaux relatifs à cette idée, selon laquelle un psychisme individuel est une sorte de boîte qui contiendrait des pensées. C’est dès l’origine de la vie qu’il a postulé l’existence de deux éléments psychiques de base, les “éléments alpha” et les “éléments bêta”. Ces derniers seraient les plus primitifs et seraient essentiellement constitués de sensations et d’émotions, d’impressions sensorielles et de vécus cénesthésiques. Ne pouvant être représentés tels quels, ils seraient très précocement “digérés” et “métabolisées” par le psychisme de la mère, avant d’être réappropriés par l’enfant.

La mère, grâce à une “fonction alpha”, transformerait donc des données non représentables en donnés représentables, les éléments alpha, prêts dès lors à entrer dans un processus de parole et d’échange. Ce mode de fonctionnement psychique se retrouverait tout au long de la vie, plus ou moins recouvert par les diverses strates et couches du “secondaire” et de la vie familiale [30] . Mais toutes ces bribes de pensée ne sont pas toujours métabolisées, soit que la mère, le père et leurs substituts ne puissent faire face à une trop grande quantité de données, soit que, tout simplement, le bébé soit débordé par des vécus sensoriels et émotionnels. Ces éléments non métabolisés ont été nommés par Bion “éléments bêta”, non représentables, “choses en soi”, donnant lorsqu’ils sont expulsés hors-du-soi naissance à des “objets bizarres”.

Certes il convient d’être fort prudents dans l’extrapolation à l’adulte de processus concernant les premiers mois de la relation mère-enfant, mais la tentative de mise en perspective est licite. Ces réserves étant faites, tout praticien, tout psychothérapeute, ayant partagé des séquences de vie et de pensée avec des autistes et des schizophrènes, a été un jour ou l’autre en contact avec des “trucs” psychiques vraiment bizarres. Le modèle de Bion résonne donc avec nos expériences parmi les plus délicates à comprendre et à transmettre. C’est en quoi il est si précieux [31]. Et c’est en quoi aussi il me sert pour me représenter comment se passent les choses lorsque je met en présence une famille d’accueil et un psychotique.

Il convient ici de garder en mémoire ce que j’ai évoqué dans mon chapitre précédent à propos du “vecteur contact ”, élaboré par Szondi. On peut en effet avancer avec quelques raisons l’idée selon laquelle ce vecteur se situerait dans le champ des “barrières de contact” de Bion, c’est à dire des ensembles d’éléments alpha constitués en “écran” pare-excitation. On disposerait dans cette hypothèse d’un outil autorisant la synthèse d’ensembles conceptuels proches, et dont l’utilisation pourrait apporter des éléments précieux en psychothérapie institutionnelle. Par exemple, cet outil permettrait de penser comment des “mères d’accueil” ayant fait avec leurs enfants l’expérience inconsciente des modes de communication primitifs décrits par Bion et Winnicott, peuvent être si “douées” pour penser avec les psychotiques, sans savoirs “techniques”. Voilà qui compléterait par ailleurs mon travail sur les savoirs profanes, en l’élargisssant à des formes de savoirs archaïques, individuels, constitués lors des contacts mère-enfant (ou père-enfant), savoirs archaïques que j’ai déjà évoqué sous les espèces d’un terme dérivé de Winnicott, la “préoccupation soignante primordiale”.

Des audacieux parmi mes lecteurs associeront aussi avec les fameuses barrières à poules, en se demandant si elles ne peuvent pas être parfois intériorisées. Ils auront raison d’avancer cette idée. Car il y a sans doute des motifs puissants à établir des rapports entre les barrières de contact, psychiques et individuelles, pare-excitation, et certains des mécanismes de défense individuels ou collectifs que mettent en place les adultes dans leur vie ultérieure. Poussant en effet le raisonnement, mes audacieux se demanderont si ce que Bion a postulé comme étant des “écrans d’éléments bêta”, ne constituent pas, un jour où le sujet doit faire face à des “situations impensables”, ou à ce que Searles nommait “un effort pour rendre l’autre fou” [32], des “écrans d’éléments” comment dire... quasi-bêta, si l’on me permet cette expression osée que je n’emploie qu’afin d’imager ma pensée.

Les barrières à poules observées par Denise Jodelet dans les colonies familiales et leurs avatars, dont j’ai dit qu’ils se disposaient partout, ne seraient-elles pas, dans cette hypothèse, un prolongement naturel des écrans d’éléments bêta ? Tout porte à le croire, penseront mes audacieux. Je les laisse à leur méditation.

7.5.2. Les contenants groupaux et les défaillances du cadre chez les familles d’accueil.

Poursuivons cette aventure intellectuelle où nous entraîne Bion, qui après avoir avancé ses hypothèses sur le fonctionnement de l’alpha et du bêta, et dans leur prolongement, a proposé l’idée d’un mode de pensée dont le schéma est un contenu à la recherche d’un contenant. Bien sûr, la mère (ou un substitut de mère, ou dans certaines sociétés africaines ou asiatiques traditionnelles, par exemple le groupe des “mères” et “tantes”) est “naturellement” le premier contenant de ces pensées en quête de cadre.

Mais au delà, l’idée d’autres contenants non plus seulement individuels, mais groupaux, s’est imposée aux chercheurs. Toute la conceptualisation moderne du fonctionnement des groupes, à la suite des travaux d’Anzieu, de Kaës, de Ruffiot, de Missenard et d’autres que je ne peux ici tous citer, ainsi que de l’Ecole argentine, après Pichon-Rivière et ses élèves, Eiger, Bleger, Gear [33], s’est articulée autour de ces propositions, ceci d’autant plus que les thèses de Winnicott, complémentaires, en élargissaient le champ d’application. J’insiste notamment sur le modèle que René Kaës [34] a proposé en 1976 sous la dénomination d’un“appareil psychique groupal”, élargi en 1979 par André Ruffiot sous le chef d’un “appareil psychique familial” [35]. L’un et l’autre de ces “appareils” a pour fonction essentielle “de penser l’agencement spécifique de la réalité psychique dans le rapport du sujet singulier à l’ensemble intersubjectif auquel il prend part et donne consistance”. Et aussi : “De telles formations assurent l’articulation entre l’économie, la dynamique et la topique du sujet singulier d’un coté, et de l’autre l’économie, la dynamique et la topique psychiques formées pour et par l’ensemble” (Kaës [36]). Toute une réflexion sur la vie psychique des groupes a ainsi été élaborée par Bion et reprise par divers auteurs. Didier Houzel et Gilles Catoire en ont présenté une bonne illustration dans leur recueil d’articles intitulé La famille comme institution [37].

Ce qui est intéressant dans ce corpus théorique, on le voit, est que la problématique familiale s’articule à celle plus classiquement considérée comme purement institutionnelle. Une famille d’accueil fonctionne bien sûr aussi comme un groupe, mais comme un groupe élargi et contenant le sujet “placé”. Une imbrication des deux contenants se produit, les cadres s’emboîtent comme des “poupées gigogne”, métaphore qui a bien été travaillée par Philippe Thomas [38]. Toute famille d’accueil fonctionne sans doute, fondamentalement, comme “cadre” et contenant.

Je tiens à bien insister sur cette notion de cadre familial et sur sa fragilité, en liaison avec ce que Bleger a nommé dans le contexte des psychothérapies individuelles, les “attaques contre le cadre”. Que l’on me permette ici de reprendre le cas analysé dans mon essai intitulé “Psychothérapie, placement familial et leurs espaces”, celui d’Étienne. Il s’agit d’un jeune psychotique vivant une existence routinière et ritualisée, caché au sein de sa famille. L’essentiel de son activité mentale s’organise autour de manipulations d’objets et de jeux, en particulier celui de construction Lego qu’il monte et démonte, inlassablement, sans en perdre une seule pièce.

Mais un jour une pièce de ce jeu “manque” ; Étienne angoissé, le cherche. Il dévisse le radiateur de sa chambre ; l’eau s’écoule. Ses parents à l’étage inférieur ne comprennent pas d’où provient la fuite, cherchent, puis montant à l’étage, ouvrent la porte de la chambre du garçon. Une vague d’eau en sort ; tout le monde s’affole, les pompiers sont appelés, et Étienne est hospitalisé. Que s’est-il passé, là ? Un cadre entoure en temps ordinaire la folie d’Étienne. Chacun s’est adapté à sa folie, à l’abri de ce cadre. Mais chez Étienne, ce que Gisela Pankow nomme la première fonction fondamentale de l’image du corps est défaillante, et un élément peut représenter le “tout” [39].

Une pièce du jeu de Lego manque et tout manque, ce qui induit que tout son monde s’effondre, son espace mais aussi son temps. Or, par adaptation et inter-action progressive, le cadre de pensée du malade est devenu le même que celui de sa famille. Dans un court-circuit étonnant, le “lâchage” du cadre contenant la folie d’Étienne entraîne l’effondrement de celui de ses parents. L’appareil psychique groupal ne “tient” et ne contient plus. Dans ce dernier cadre, jusqu’alors, les éléments psychiques étaient métabolisés et appartenaient au domaine des “éléments alpha” de Bion. Le cadre lâche et les éléments bêta occupent soudain le devant de la scène. La folie seule est là, dans le réel, apparue sous la forme “d’objets bizarres”, dans le concret, de façon insoutenable pour les parents.

Étienne pour la première fois de sa vie est hospitalisé, au décours d’une séquence “catastrophique”, au sens de Thom. Le lieu de l’habitation n’est plus alors que la métaphore du cadre psychique familial, et le contient sur le mode des poupées gigognes. “Un point de l’espace” (un “point de capiton” eut peut-être pensé Lacan) est touché et tout un monde s’effondre, celui du garçon et celui de l’ensemble de la famille. De ce lieu Thanatos surgit, le dedans se confond avec le dehors, les objets internes jaillissent dans l’espace, ainsi que les identifications-projectives. C’est de dialectique entre forme et fond, et donc entre contenant et contenu dont il est ici question.

Mais poursuivons la narration du cas d’Étienne. Quelques mois plus tard il est pris en charge par une de mes familles d’accueil, monsieur et madame O.. Comme il est de règle dans mon service d’accueil familial, le couple au sein duquel il était placé avait reçu un certain nombre d’indications sur l’état d’Étienne et sur ce qu’il convenait, schématiquement, de faire avec lui. La psychologue le suivant au domicile des O. avait notamment, constaté que leur vaste maison disposait, pour l’accueil, de deux chambres. L’une près de celle du couple et ouvrant sur un couloir central ; l’autre, un peu à l’écart, ouvrant directement sur l’extérieur.

Étudiant cette configuration en réunion, déjà dans une problématique de “contenant” psychique et institutionnel, l’équipe avait convenu de demander à monsieur et madame O. d’installer Étienne dans la chambre proche de la leur. Quelques mois après le début de l’accueil, après une stabilisation initiale de l’état du psychotique, la situation se dégrade à nouveau. Je décide, comme je le fais de temps en temps, d’effectuer moi-même une visite. On m’accueille fort gentiment. Les O. sont de très braves gens, intelligents et pleins de bonnes intentions, très “cools” et un peu zen. Ils me paraissent très “phoriques”. Mais ils commencent à perdre de leur eu-phorie, si l’on me permet ce jeu de mot un peu Lacanien à la “y-au-d’poële”.

Ils commencent en effet à se sentir dépassés. Ils sont anxieux. Étienne les déborde, il leur paraît “dangereux”. Madame O. en a tellement peur qu’elle ne reste jamais seule avec lui. D’ailleurs, me dit monsieur O. avec tout de même un peu de gêne, comme s’il se rendait compte de l’incongruité de la situation, “comme Étienne a pris l’habitude de me frapper sur la tête par derrière, je met en permanence un bonnet ! Mais que faire d’autre docteur ?” me demande-t-il avec un sourire désarmant.

Nous continuons à discuter, le garçon psychotique vacant à ses occupations et déambulant dans le salon. Et plus le couple parle et plus je me dis qu’ils deviennent fous. Une situation “pour rendre l’autre fou” à la Searles est en train de se mettre en place. Cela commence moi-même à m’angoisser (j’en étais à vrai dire moi aussi un peu à mes débuts en accueil familial !), me sentant placé devant une situation qui ne pouvait perdurer en effet sans risques. Nous visitons le reste de la maison, et je constate qu’Étienne occupe la chambre un peu à l’écart. Les O. avaient “oublié” la “consigne” énoncée à plusieurs reprises par la psychologue assurant le suivi.

Que s’était-t-il passé là ? Une chose anodine mais lourde de sens et de conséquences. Un oubli “contre-transférentiel”, c’est à dire induit chez les O. par ce que provoquait en eux inconsciemment Étienne, les avait amené à commencer à le mettre à distance. L’espace est clairement utilisé comme surface d’échanges libidinaux. Il est pour “nous”, les visiteurs institutionnels, comme un palimpseste qui laisse transparaître le jeu transférentiel et contre-transférentiel. Étienne donc est mis à distance, c’est-à-dire que l’on est là devant une forme élémentaire de barrière à poules. Et naturellement, étant donné sa structure psychotique qui le fait vivre dans un monde intérieur entièrement placé sous le sceau de la fusion et de la terreur de la défusion, il réagit. Et la réaction d’un psychotique, cela fait mal ! Et cela augmente les attitudes contre-transférentielles de rejet, qui accroissent la réaction d’Étienne, etc. Et cela est donc un cercle vicieux dominé par le feed-back négatif.

Des éléments bêta apparaissent alors sous forme d’objets bizarres : monsieur O., coiffé en plein été d’un bonnet de laine, est un objet bizarre lui même. Le couple me parlant de la dangerosité d’Étienne alors que celui-ci vaque tranquillement à ses occupations, devient lui aussi un objet bizarre et sécrète la folie. Le problème sera alors de faire en sorte que de la métabolisation mentale transforme ces éléments bêta en de l’alpha. Car les choses ne sont plus pensables chez les O. Elles ne sont que jaillissantes, là, dans un espace qui perd sa dimension humaine, et devient opaque, et qui induit pour se protéger, la mise en place de pratiques aliénantes.

Un micro-asile familial commence à se construire sous nos yeux, de la part d’un couple considéré comme ne posant aucun problème. Avant de poursuivre la discussion théorique je conclurai la séquence en indiquant que le “nous” institutionnel récupérera la situation, et qu’Étienne poursuivra sa route tranquillement, durant un certain temps chez les O., puis chez d’autres accueillants. Les O. ont continué durant de longues années encore à travailler à Contadour. Les inspecteurs de l’IGAS effectuant leur enquête en 1993 auront d’ailleurs l’occasion de constater, un jour de visite à leur domicile, leur capacité à tolérer, à s’adapter et à rester actifs au contact d’un autre jeune psychotique.

5.3.Les fonctions de “médiation” et de “porte-parole”.

Résumons-nous : cela va mal chez les O. J’arrive, vois des choses qui me paraissent anormales. La situation s’améliore. Classique ! Mais soyons un peu sérieux : je ne suis ni chaman, ni “psychanalyste institutionnel”.

Que se passe-t-il alors ? Plusieurs choses. Il y a tout d’abord à la base du processus une relation de parole. La psychologue venant faire la présentation d’Étienne chez monsieur et madame O. est tout d’abord en position tierce, de médiation, position sur laquelle j’avais insisté en 1987 dans mon essai sur la “Psychothérapie, le placement familial et leurs espaces”, et qui a été ensuite souvent décrite par divers auteurs. Elle a aussi une fonction de “porte-parole”, sur laquelle il me paraît important à présent d’insister, car elle est mal connue. Ce concept, Kaës l’a opportunément rappelé [40], a été forgé par Enrique Pichon-Rivière [41] sous la dénomination de “portavoz” à propos de groupes, puis a été repris par Piera Aulagnier [42], dans le cadre de la cure de patients psychotiques.

Pichon-Rivière avait bien observé la fonction de transformation d’un code en un autre qui est celle de ce porte-parole. Mais comme le souligne Kaës, la conception qu’en avait cet auteur évacuait la question du sujet. C’est au contraire sur cette position subjective qu’insiste Aulagnier, en définissant d’abord un “espace parlant”, avant de postuler qu’un “je” puisse y advenir [43]. Sa position nous intéresse en ce que pour elle l’infans perçoit le milieu familial, ou ce qui en tient lieu, comme le “tout”, comme un cadre soutenant la fonction maternelle. La mère porte l’infans au registre symbolique, dans et par la parole. Dans cette acception, Aulagnier souligne à la fois ses dettes à Lacan et à Bion, et apporte sa contribution à l’articulation entre le “je” de l’individu et le “nous” du groupe.

Nous le voyons dans le cas d’Étienne : un cadre est posé, et j’ose le dire, imposé par l’institution. Ce cadre est celui du pacte initial, formalisé par les contrats divers (contrat de travail, “charte”, etc.), qui est aussi un “pacte narcissique” groupal. Ce cadre est initialement celui dans lequel la fonction phorique pourra se déployer et s’exprimer. La psychologue sert de “messagère” entre diverses instances institutionnelles, divers contenants, divers niveaux du “collectif”. Elle sert de porte-parole d’abord dans le sens groupes institutionnels famille d’accueil, puis dans le sens inverse, ainsi qu’avec les parents d’Étienne, et cela dans les deux sens : il y a donc là constitution d’une série de triangulations. Ce sur quoi j’insiste, et qui me différencie d’une vision trop étroitement systémiste du processus, est qu’une topique inconsciente est à mon avis impliquée par ce schéma élémentaire de fonctionnement.

Si des pactes, des alliances et des mésalliances se nouent et se dénouent dans ce jeu complexe, c’est en grande partie en s’appuyant sur l’inconscient de chacun des individus et sur “l’appareil psychique groupal” et institutionnel. Il y a bien ici recherche d’homéostasie, comme dans tout système biologique (et nous sommes bien là, je le confirme, dans du biologique au sens étymologique du terme), mais dans un ensemble qui déborde largement la famille en tant que telle. Il faut bien entendu penser les choses en termes de “multiréférentialité” (Tosquelles, Oury).

Il y a dans le jeu déployé autour d’Étienne un ensemble de contenants psychiques, et de contenants de contenants, entre lesquels des messages circulent, décodés puis encodés par ceux qui, à un moment ou à un autre, jouent un rôle de porte-parole. Par la fonction phatique du langage et le vecteur contact, les fonctions phoriques elles aussi changent et s’échangent. Il est bien question dans ce jeu de “communication”, aussi, mais à l’intérieur de relations intersubjectives. Le fantasme de la dangerosité d’Étienne ne jaillit pas tout armé du cerveau de monsieur et madame O. : il se construit au sein de leur psychisme individuel, dans leur appareil à penser, en référence à leur histoire personnelle, de couple, et à leur roman familial. Ensuite cela communique, certes. De quelque chose de confus et de non représentable sort, à un moment donné, le signifiant “danger”.

Mais cela n’est pas simplement et uniquement de l’homéostasie ou de la théorie de la communication. Il y a dans ces situations, aussi, des noeuds de transfert et de contre-transfert. Étienne est contenu et mis à distance, aimé et haï, porté et lâché. L’institution est donc là, on le voit déjà, nécessaire ; certainement pas pour “interpréter”, mais pour rappeler le fait qu’à la base de tout cela il y a un travail, un contrat social, un pacte, une “tâche primaire”, au sens où Kaës la définit comme :“ La tâche ( ) de l’institution (qui) fonde sa raison d’être, sa finalité, la raison du lien qu’elle établit avec ses sujets : sans son accomplissement elle ne peut survivre”. Définition qui est au demeurant proche de celle que donne Oury du “collectif”.

L’institution par sa présence, ses fonctions multiples, son éthique surmoïque, ses règles, ses instances de contrôle, permet donc un travail de liaison psychique groupal et collectif. Nous allons ici l’examiner en détail. On pourra aussi relire ce que j’avais écrit à ce sujet dans ma contribution aux “Placements familiaux thérapeutiques”. J’avais alors synthétisé mon point de vue sur les rôles institutionnels de l’équipe spécifique en mettant en évidence cinq fonctions. Je les rappelle. Il s’agissait de :

  • la fonction “médiation”, dont je viens précédemment de parler ;
  • la fonction ailleurs” ;
  • la fonction “relais” ;
  • la fonction “sélection” ;
  • la fonction “théorie” enfin, dans laquelle je suis plongé depuis le début de ce livre.

Cette présentation avait surtout l’avantage de clarifier (au moins pour moi, à l’époque) un ensemble encore assez flou. Certes je peux la compléter en lui adjoignant la fonction de “passeur”, mais l’ensemble garde le défaut de se situer sur un seul plan et de manquer de profondeur spatiale. C’est la raison pour laquelle je vais tenter de la retraiter à présent grâce à un modèle tridimensionnel, pour la représentation duquel les méthodes graphiques modernes devraient un jour être employées.

6. Vers un modélisation institutionnelle de l’accueil familial thérapeutique.

Depuis Freud, on le sait, faire l’impasse est impossible : il faut penser l’institution, encore et toujours, surtout dans un domaine si neuf (même en dépit de la tradition) et si complexe que celui de l’accueil familial spécialisé et thérapeutique. Centrons-nous sur deux éléments qu’ici ou là j’ai évoqué, la souffrance et l’angoisse.

Car n’oublions en effet jamais que l’on ne “place” et déplace jamais pour le plaisir un sujet, enfant, adulte ou vieillard, notamment chez une famille d’accueil. Tout être humain fuit la souffrance et l’angoisse, sauf le pervers, et encore. Laissons dans l’ombre un certain nombre de défenses contre cette angoisse pour étudier le sort de la plus élémentaire d’entre-elles, la mise à distance, prélude à son expulsion. Cette mise à distance ne peut fonctionner que dans un espace, cela est bien évident, mais un espace doté de limites, donc d’un cadre ; sinon “ça” fuirait et envahirait les entours.

6.1. Limites et cadres institutionnels.

La première fonction que l’on puisse attendre de l’institution est donc l’établissement de ces limites, puisqu’elle n’existe elle-même qu’en tant que limitée. L’institution, ou plutôt ses membres, vont dans un premier temps repérer, puis tenter de contenir cette angoisse.

Oui mais comment ? Voilà la question ! En premier lieu en la pensant et en la parlant. Ce qui nous amène, pour des raisons pratiques, à nouveau à Bion, et à son apport réellement génial. Nous l’avons vu à propos d’Étienne, à un moment donné plus rien n’est compréhensible dans la maison, y “habiter” (au sens de Heidegger) n’y est plus possible, n’y est plus pensable. Le sens du monde fuit. L’espace psychique familial est rempli d’éléments bêta. Kaës a très opportunément établi le parallèle pouvant être fait entre ce type de situations et les notions de catastrophe de René Thom. Un changement anodin mais en même temps “catastrophique” se produit et le système se désorganise d’un coup [44].

L’institution soignante ou éducative se trouve elle aussi régulièrement aux prises avec des situations qui débordent soudain les capacités, pour ses membres, à penser et à habiter des lieux. Première étape défensive, elle protège les gens contre l’angoisse et les risques de désorganisation psychique (et aussi libidinale, psychosomatique, etc.). Elle les en protège plus ou moins bien, naturellement. Mais même en cas de défense réussie, elle les amène, un court instant, à faire face à des éléments bêta d’origine relationnelle.

La seconde ligne défensive utilisée est alors l’expulsion de ces éléments bêta, c’est-à-dire de l’impensable, de la folie, dans un espace extérieur à l’institution. Car si les soignants, ou les éducateur, d’une institution, ou mieux en suivant Tosquelles, d’un “établissement”, peuvent faire l’économie d’un lent, difficile et parfois douloureux travail de repérage, de liaison, de métabolisation et de recyclage des éléments bêta, de l’angoisse de façon plus générale, pourquoi ne le feraient-ils pas ? Pourquoi se gêner d’ailleurs, puisque cela coûte de l’énergie, du temps et donc de l’argent, et que les files “actives” étant ce qu’elles sont, tout pousse au consensus en la matière : du balai les éléments bêta ! Et pourquoi pas du balai chez les familles d’accueil, qui ont souvent ainsi ce que je nomme la fonction de poubelles institutionnelles ?

Mais les éléments bêta ne disparaissent pas aussi facilement, même en étant cachés loin de la vue des soignants. Ils poursuivent ailleurs leur petite vie ! Notamment chez les familles d’accueil. Et ce qui m’apparaît souvent comme une bonne conscience que l’on se donne à peu de frais, leur prétendue “formation”, n’y change rien : l’essentiel est ailleurs. L’essentiel réside dans ce fait, évident, massif : confier un sujet souffrant à une famille d’accueil est une responsabilité qui engage la santé, l’intégrité mentale, la vie et la mort parfois, des accueillis comme des accueillants. Et que la famille est le contenant et le cadre où “des choses se passent”, où de la folie et des éléments bêta circulent et poursuivent leur oeuvre de destruction. En voici un triste exemple.

François est un homme de 35 ans, éducateur, donc “formé”, au sens traditionnel du terme. Il est marié, le couple a un enfant. Sa femme travaille à l’extérieur de la maison alors que lui demande à accueillir. Il lui est confié un jeune, puis un second, psychotique. Tout dans les conditions d’accueil se présente sous les meilleurs auspices : la maison est vaste, entourée d’un grand jardin, de prairies dans lesquelles s’ébattent deux chevaux et un âne. Un côté “en chantier” de l’ensemble paraît offrir des lieux d‘investissement possibles, ainsi que des “jachères” et des “marges”.

Une année, puis deux se passent, de façon à-peu-près satisfaisante. Mais insensiblement, la situation change, un “je-ne-sais-quoi” de trouble s’installant et brouillant les choses. François devient lointain, fuyant, des petites choses du quotidien se détraquent, la maison, de “chantier”, devient “déglinguée”, le jardin, de “jachère”, devient un vrai terrain vague. Les patients vont mal. Le dernier enfant du couple, à trois ans, ne parle pas. On évoque à son sujet une psychose. L’équipe spécifique essaie de renouer les liens, de rétablir des relations de confiance, de restaurer un cadre. Rien n’y fait. François est loin de tout. Le cadre lâche en quelques semaines. Il est trop tard.

Fin des placements, ou des accueils. Les patients se récupéreront ailleurs. On apprendra quelques années plus tard que le couple s’est dissocié et que François vient de se suicider. On voit que le cadre est à la fois cadre de vie, lieu d’habitation, et lieu de l’être. Des éléments bêta, laissés peut-être à l’abandon dans un espace en jachère, mal encadré, risquent donc de contribuer détruire une famille. Voici un cas moins dramatique illustrant cette constatation.

Louise a 30 ans, est mariée, a trois enfants, est sympathique, vit dans une maison accueillante dans une ambiance chaleureuse. Il lui est confié une première patiente. Des progrès significatifs permettent à celle-ci de quitter l’institution après un an. Il lui est confié une seconde patiente, schizophrène. Au début du placement la “greffe” réussit.

Mais un jour la psychologue, chargée comme il est normal d’étudier les conditions matérielles de l’accueil, remarquera que l’armoire de la malade est dans un grand désordre et que la chambre est sale avec des “flocons” sous le lit. Rien que de l’anodin dans ces observations. Elle en fait simplement la remarque. Et pourtant en quelques semaines tout se dégrade, tout lâche. Le cadre cède, comme chez Étienne. Des éléments bêta occupent le devant de la scène, toute communication devenant impossible. Tout devient fécalisé, analisé. Les “projections” deviennent le mode de communication principal. Avoir touché, sans doute maladroitement au cadre, en un point précis, était devenu une “attaque contre le cadre”, au sens précis que lui donne Bleger, entraînant une suite ininterrompue de passages à l’acte destructeurs et assez mortifères. On pourra limiter les dégâts, non sans mesures douloureuses, le licenciement en l’occurrence. La patiente se récupérera ailleurs elle aussi.

6.2. Un schéma de fonctionnement psychique de l’accueil familial.

Ces deux derniers exemples nous montrent que l’on ne sait jamais trop ce qui se passe au sein des familles d’accueil. On devine qu’il s’y déroule des choses, mais lesquelles ? Cela est préoccupant et souvent angoissant pour peu que les équipes aient un minimum d’éthique : c’est-à-dire qu’elles aient conscience des risques qu’elles font prendre à ces familles en leur confiant des psychotiques, ou des jeunes border-line, ou des déments.

Mais même dans les relatifs bons cas, ceux où une “préoccupation” et une réelle sollicitude se manifestent, une attitude défensive est alors courante, celle présentant la forme de mécanismes intrusifs-persécutoires et que j’ai nommé dans mon chapitre consacré à la mise en évidence des processus totalitaires, “à la 1984”. Les services sociaux de type ASE sont coutumiers de ces modes d’intervention. Dans certains cas caricaturaux, il s’agit réellement d’intrusions brutales au sein de l’espace familial, qui je le rappelle est un espace privé, où quelque chose de “sacré” est circonscrit.

Ici chez Louise, il s’agit d’une intervention apparemment anodine et non violente, mais qui se charge d’un sens particulier pour des raisons que je n’ai pas à exposer en détail. Il est ici question d’une défense logique de la part des équipes afin de tenter de maintenir une certaine forme de travail. Logique certes, mais dangereuse, car “violente” au sens de Piera Aulagnier, notion reprise par Alain Vallée à propos de l’accueil familial, nous y reviendrons. J’ai aussi, avec Fustier, avancé l’hypothèse selon laquelle cette défense était bien souvent en rapport avec des fantasmes de scène primitive. Car soyons lucides, en reconnaissant que pour nous, travailler avec des familles d’accueil ne peut que nous confronter à notre propre roman familial et à notre propre névrose infantile, et donc à notre problématique en rapport à cette scène primitive. D’où découlent ces questions : “Que se passe-t-il là ? Quels mystères s’y déroulent ? Comment savoir, et quoi, au juste ?”.

L’institution, puisque c’est d’elle dont il s’agit, sert donc à quoi ? En premier lieu à protéger les soignants et les éducateurs contre l’angoisse, et pour en rester sur le plan des processus de pensée, à les protéger contre les éléments bêta non métabolisés. “On” circonscrit, on limite et on se débarrasse, éventuellement, selon des mécanismes qui ont été bien étudiés par Grinberg à propos des identifications-projectives.

Les familles d’accueil peuvent remarquablement servir à ça. Elles le sentent bien lorsqu’elles disent leur “ras-le-bol” de servir parfois de poubelles aux hôpitaux de la région parisienne ou d’ailleurs. On guérit la “chronicité” (nouvelle entité fourre-tout apparue récemment en lieu et place des “incurables”), en faisant disparaître les patients gênants et peu valorisants de la vue des institutions. Et “à nous les vrais malades”, les belles techniques, bien propres nous faire bien voir des administrations et bonnes à évaluer et à publier !

Tentons ici de ne pas trop nous complaire dans ces défenses peu dignes et essayons de penser autre chose. Je rappelle que le travail dont nous nous préoccupons se construit sur les fondations phoriques du groupe, puis de l’institution, celles en rapport avec le “supporter-soutenir-étayer”. À partir de ces assises le sujet, “l’entrant”, “l’admis”, “le nouveau”, est inclus dans le cercle du groupe et fait donc partie d’un contenant, commun à ce groupe. Cela me donne l’occasion de présenter un schéma avant de le commenter.

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Schéma de fontionnement psychique de l’acccueil familial thérapeutique

6.3. Le premier cadre.

Le premier cadre et le premier contenant psychique est constitué par l’ensemble de la famille d’accueil. Car lorsqu’un jeune, un adulte ou un vieillard est accueilli, il l’est par cet ensemble familial. C’est dans ce premier cercle qu’il va être présenté, qu’il va prononcer ses premiers mots, qu’il va agir et s’installer. Puis l’essentiel de ses références, même si une personne en est la dépositaire, est globalement ce groupe au sein duquel les choses se passent.

À ce titre, la famille fonctionne dans tous ses registres, identificatoires, représentatifs, inconscients, et aussi bien sûr en tant que “système”. Le but de ce fonctionnement est de constituer un contenant spatial, une image groupale du corps, dans laquelle va s’insérer l’image du corps du pensionnaire accueilli. Le support de cette image groupale du corps est l’habitation, investie par l’intérieur fantasmatique des membres de la famille. On l’observe quotidiennement chez les familles d’accueil, chaque pièce de la maison, chaque recoin, chaque parcelle du jardin et de ses entours est habité, investi, à la fois consciemment et inconsciemment, et est aussi le lieu d’interactions variées. Des représentations sont ainsi partagées dans cet espace, de telle façon qu’il soit un objet de communication et d’échanges.

L’investissement inconscient des lieux, véhiculant sa part de “roman familial”, peut alors être le support, aussi, à des transactions et des constructions historiales. Enfin, les rôles et places respectives, réglés par les rituels familiaux, permettent le fonctionnement des modalités de passage avec leurs processus de changement et leurs discontinuités. Tout ceci a aussi pour support et environnement le langage, grâce auquel ce premier cadre se lie aux autres, s’emboîte, se déboîte, s’organise sous la métaphore des poupées gigognes, si bien mises en évidence par Phillipe Thomas [45], qui, je le souligne ici, constitue avec son épouse et ses enfants une famille d’accueil, preuve s’il en était encore besoin qu’un assistant en accueil familial, “ça” pense, ça lit, ça écrit !

6.4. Le second cadre.

Le second cadre et le second contenant est celui ou celle que depuis ma recherche et mon livre Famille d’accueil, un métier, j’ai proposé de désigner sous le terme “d’assistant en accueil familial”, ou en ce qui concerne les enfants, est la classique “assistante maternelle”. Il s’appuie bien entendu sur le premier cadre, qui lui est nécessaire mais pas suffisant. Il permet d’introduire structurellement une autre dimension du travail, celle du temps.

Le temps vécu joue, à bien des égards, un rôle important en accueil familial. C’est ainsi, en tout premier lieu, que lorsque les enfants et le mari sont partis à l’école ou au travail, le pensionnaire accueilli et l’assistante restent seuls. Ils se parlent, agissent, font la cuisine ou jardinent. Ils partagent ainsi de longs moments au cours desquels ils pensent ensemble, dans un même espace, et remaniant les actes et les paroles apparus en situation groupale. L’assistante en accueil familial, l’accueillante officielle, métabolise tout cela, consciemment ou inconsciemment, et le transforme en pensées. La fonction alpha joue ainsi son rôle ou échoue, laissant plus ou moins dans ce cas des éléments bêta non liés et non métabolisés. Cette étape est capitale. Elle ne peut être court-circuitée, faute de fabriquer du “comme-si” ou du “non-dit”.

Cette étape joue aussi un rôle de miroir, au sens du stade du miroir de Lacan, aussi bien pour les enfants placés, dans le contexte des placements familiaux “spécialisés”, que pour les patients psychotiques ou border-line dans celui des placements “thérapeutiques” pour adultes. Ce stade du miroir est à prendre ici au sens métaphorique du terme, bien entendu, car il est sans doute possible, mais exceptionnel, que l’opération mentale se déroule réellement comme Lacan l’a décrite, devant une glace. Mais indubitablement, j’ai souvent le sentiment que grâce à l’action du premier cadre psychique, et surtout du second dont je décris ici l’action, une reconnaissance que quelque chose à changé dans l’image du soi, dans l’image du corps, se produit.

Le regard et l’écoute de l’assistant (te) en accueil familial constituent ainsi, en liaison avec la notion de cadre, une sorte de surface sur laquelle se reflète une image. C’est souvent d’ailleurs dans ce reflet que les premiers changements s’observent. Combien de fois un(e) assistant (te) ne m’a-t-il (elle) dit : “si vous saviez comme il a changé. Tenez il ne se tient plus comme avant... il s’est redressé.” Et donc, à partir de ces changements, un passage dans le discours se produit, d’abord au sein du cadre familial, puis lors de son articulation aux autres cadres institutionnels et sociaux, y compris ceux de l’écosystème, en une dialectique subtile.

6.5. Le troisième cadre.

C’est alors qu’intervient en effet le troisième contenant, sous la forme de la personne qui effectue le suivi au sein de la famille d’accueil. À Contadour il ne s’agit que d’une personne. Dans d’autres équipes il s’agit de plusieurs, qui occupent plus ou moins la même position et qui a mon avis la rendent plus opaque. Mais ces nuances sont secondaires : chacun fait comme il peut.

Les pensées et les paroles qui soutiennent ces actions et les véhiculent sont là, d’une part chez l’accueillante (si c’est d’une femme dont il s’agit), puis chez l’intervenant (te), prêts à être transmis. La première sert de “porte-parole” entre le groupe familial et le reste de l’institution, et transmet des choses, à la fois de l’ordre du conscient, mais aussi du préconscient et de l’inconscient, à la personne extérieure qui est là pour les recevoir. Cette dernière alors, après avoir été la dépositaire de ces éléments de pensée, devient elle-même porte-parole entre la famille et l’équipe que je nomme “spécifique”, que d’autres nomment “technique”, ou tout simplement “l’équipe”. Notons que ce qui se transmet est constitué de paroles, mais aussi d’actions, de sensations, de techniques du corps, tous éléments participant à l’opération évoquée à propos du “stade du miroir”.

Une dimension rituelle est, elle aussi, présente dans ces passages. L’arrivée chez la famille d’accueil, le déroulement de la visite, les temps d’échanges, le départ, sont des moments stratégiquement significatifs autour desquels s’organisent ces micro-rituels qui organisent le temps et l’espace, notamment à l’égard de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte accueillis. Par son statut symbolique, cette dimension rituelle a aussi une fonction stabilisatrice et pacificatrice. Parfois de manière paradoxale, puisque j’ai souvent entendu de la part des familles d’accueil qu’après le passage du psychologue leur pensionnaire “était plus énervé”. Cela est bien entendu à entendre comme le signal qu’en effet quelque chose s’est produit lors de ce passage et de cet entretien, qui vient creuser un petit sillon qui “ouvre” le champ de la parole à un peu plus de singularité. Cet “énervement” n’est jamais du temps perdu. Par cette discontinuité, une scansion temporelle est introduite et contribue à lutter contre les processus aliénants.

Ce qui se déroule à l’intérieur de ce cadre psychique est donc complexe, on le voit. Les bascules identificatoires et les permutations de rôles, de fonctions et de statuts y sont courantes. L’intervenant(e) (surtout s’il s’agit d’une femme) peut par exemple s’identifier à l’assistante maternelle (pour un enfant), ou à l’assistante en accueil familial (pour un adulte). S’il s’agit d’un homme les phénomènes d’identification imaginaire se feront plus facilement (mais pas exclusivement) avec le père. Les jeux et les permutations identificatoires se feront également, très vite, avec le (ou la) pensionnaire accueilli (e).

Toute une dimension imaginaire vient donc redoubler le travail de visite puis celui de porte-parole qui va en résulter. Une bonne partie des psychologues qui travaillent avec moi à Contadour a fait une analyse personnelle. C’est bien sûr leur affaire, mais cela aussi aide leur fonctionnement professionnel. Car ce travail est complexe : visiter les familles d’accueil, “encadrer” ce qui s’y fait, aider à penser les personnes et les enfants accueillis, contribuer à leur ouvrir l’espace et le temps à un peu de parole personnelle, sans tout écraser sous le scientisme et le vernis psychologisant, repose sur une “technique” qui ne peut s’apprendre que sur le terrain.

Il faut être dans ce travail à la fois souples et rigoureux, et surtout être doués de grandes qualités d’auto-analyse. Il faut aussi avoir appris que parler en confiance avec les familles d’accueil n’était pas s’exprimer en une sorte de “petit-nègre”, mélangeant langage pseudo-populaire, verbiage “psy” et médical, mais au contraire que l’on pouvait authentiquement se parler avec des mots simples mais sincères, échanger sur ce concret dont on savait qu’il véhiculait un sens profond, et cela sans déchoir ni perdre la face.

Chacun et chacune a un “statut” que lui confère la société, la loi, le code du travail, etc. Et chacun et chacune a une fonction et une position à respecter. C’est de ce dernier point de vue que l’ensemble du processus est de l’ordre de l’institutionnel, au sens que lui donne le mouvement de psychothérapie institutionnelle. Il convient en effet de ne pas confondre ces différents niveaux, même si dans la réalité quotidienne ils s’entremêlent et s’enchevêtrent souvent. Il doit y avoir des temps où ils doivent être parlés, pensés, dénoués. Ce sont ces dimensions qui doivent être questionnées par l’institution.

6.6. Les cadres “n”.

On voit ainsi se dessiner peu à peu le quatrième cadre et contenant, qui est celui de l’établissement classique, celui constitué de l’ensemble des réunions de “service”, de “régulation”, “d’équipe” ou autres, quelque soit le nom qu’on leur donne. Comment, concrètement, se représenter les choses ? L’intervenant revient à son bureau. Sur le chemin, dans sa voiture, il pense à ce qu’il a vu et entendu, tranquillement, dans une sorte de rêverie éveillée (attention néanmoins aux platanes !). Arrivé dans son bureau il rédige parfois un rapport, et, toujours, parle aux autres, d’abord dans les couloirs, de manière informelle, puis en réunion. Il parle de ce qu’il a vu, entendu, ou médité, durant le voyage (qui constitue aussi un “passage”, de ce point de vue aussi). Cela se transmet sous forme de paroles et de pensées, parfois d’écriture. Le travail de la fonction alpha se poursuit ainsi jusqu’à ce dernier cadre, qui est censé lui donner une dernière touche, celle émanant de “ceux d’en haut”, les “psy”, les “éduc”, “ceux qui savent”, les “chefs”, ou plus simplement “l’équipe”.

Il y a là en effet un nouvel entrecroisement des rôles, des statuts et des fonctions. Les composants de ce contenant “n” devraient avoir une vision claire de ces différents niveaux. Malheureusement, ils se contentent trop souvent d’avoir simplement un double objectif : d’une part celui du contrôle pur et simple ; d’autre part celui d’une prétention à comprendre et à analyser à tout prix.

Je ne dis pas que ces deux fonctions ne soient pas nécessaires, mais elles sont à mon sens secondaires. La plus importante est celle de l’obligation de liaison, de transformation en éléments alpha, puis d’assurance que les paroles et les pensées métabolisées repartiront bien vers la famille d’accueil, de Cn à C3, de C3 à C2 etc. La forme que prend cette liaison est relativement secondaire : à la limite une forme poétique suffirait ! Cette attention est seule garante du fait que les paroles et les pensées transformées passeront ensuite de C2 en C1, et donc arriveront dans la psyché du pensionnaire, car c’est de cela dont il s’agit, en fin de compte.

Certes des rôles doivent aussi être assumés, par exemple celui de “maîtrise”, c’est-à-dire d’encadrement classique. Il faut parfois rappeler aux familles d’accueil ce que l’on nomme communément “la loi”, les règles, le règlement intérieur. Il faut aussi parfois leur donner des directives, et les formuler clairement. Cela est certes indispensable, mais appartient à un autre niveau d’intervention. Bien sûr dans la réalité du travail quotidien ces niveaux, eux aussi, se mêlent et s’entremêlent, voir s’entrechoquent ; mais un jour ou l’autre il convient d’en dénouer les fils. C’est là une des responsabilités institutionnelles essentielles.

Une autre fonction de ce contenant institutionnel est donc sa capacité à la remise en cause de ses participants. Car s’ils se contentent souvent de rapporter ce qu’ils ont vu et entendu dans la famille d’accueil pour tenter de “l’analyser”, il arrive parfois aussi que dans certaines équipes les membres visitant les lieux d’accueil aient une autre conception de leur travail et sachent que leur propre “contre-transfert” y est impliqué. C’est, on s’en doute à présent, ma conception personnelle de la fonction de l’intervenant, du “messager” qui va régulièrement visiter une famille d’accueil.

Résumons cette fonction : il s’agit pour lui d’aller visiter une famille, ce qui, inévitablement, le confronte à ses imagos et à son propre “roman familial”. La dimension imaginaire de ces liens redouble toujours à la fois ce qu’il y fait et ce qu’il y pense. Et c’est plus tard, dans “l’après-coup”, non pas nécessairement en “racontant” sa visite et son contenu à la réunion, mais à cette occasion, dans l’acte de parole qui le constitue et l’institutionnalise, et qu’il y découvre sa propre part de vérité et de responsabilité subjective. La nécessité de lier les pensées et les paroles en un lieu offre ainsi des occasions à des prises de conscience, à des “équivalents d’interprétation”.

7. L’écosystème des familles d’accueil.

Mais quelles que soient les possibilités que le schéma de fonctionnement psychique de l’accueil familial offre, il est évident qu’il ne contient pas tout. J’ai laissé dans l’ombre, par exemple, le cadre de la famille d’origine, si importante dans le placement familial des enfants, ainsi que les autres cadres institutionnels, ici celui d’un IMP, là d’un hôpital de jour, là encore de l’école, etc. Ces cadres sont aussi des contenants, entrant plus ou moins en inter-action avec ceux décrits ci-dessus. Nous mesurons donc la complexité de l’ensemble et le nombre de paramètres en jeu.

C’est dire à quel point est illusoire la prétention de comprendre le Tout de l’accueil familial de tel ou tel sujet. Enfin, dernier ensemble de cadres, ceux de l’environnement social du quartier, qui va nous retenir à présent. Le chapitre dans lequel j’ai traité des notions de convenance, de face, d’habitus, des manières de faire et de penser dans l’espace de la cité, devra bien entendu être gardé ici en mémoire. Il en constituera le support théorique.

Je me propose ici de poser quelques repères complémentaires de nature à faire réfléchir sur l’écologie des familles d’accueil. Il est clair par exemple que les conditions de vie d’un Gilbert, sa façon d’habiter sa montagne, ses relations avec le village, vont avoir des conséquences directes sur le travail qu’il réalise avec Eric. Tout un écosystème se construit peu à peu autour des familles d’accueil, réagissant dialectiquement au fur et à mesure où les pensionnaires sont pris en charge.

Comment ici un jeune plus ou moins délinquant, là un schizophrène délirant, vont-ils “faire leur trou” ? Il y a lieu d’envisager l’accueil familial, thérapeutique, spécialisé ou social, sous cet angle écologique et sociologique. On en est souvent bien loin ! Avançons ici quelques idées, préliminaires à des études monographiques plus fouillées.

7.1. Réseaux et vie de quartier.

Nous venons d’examiner une série de cadres, leurs articulations et emboîtements, qui président à l’organisation de l’accueil familial, ce qu’Oury et le mouvement de psychothérapie institutionnelle nomment le “collectif”. Il nous reste à poursuivre notre cheminement en observant que cette institution d’accueil familial, quel que soit le nom qu’elle se donne, est incluse dans la société, dont elle forme une partie.

J’ai longuement insisté dans mes tout premiers chapitres sur la dimension anthropologique et sociologique des phénomènes, au point que certains lecteurs auront pu se demander si j’étais bien resté dans mon sujet. Nous voyons ici que tel était bien le cas. Mon schéma du placement familial peut-être lui-même inclus dans un autre schéma, celui du lieu où vit la famille d’accueil. Un certain nombre d’auteurs américains a modélisé ce type d’environnement et lui ont donné le nom de “réseau”, dont certains auteurs ont tenté de faire une théorie autonome et clivée de toute autre référence.

On est là, à mon avis, dans le raisonnement tautologique. Il s’agit toujours un peu de la même histoire : une bonne intuition, fondée sur du bon sens et des faits d’observation, sur, bien souvent aussi, des savoirs profanes, joue à la “science”, se technicise et devient un “produit”. Qu’a observé par exemple Scott Speck et son équipe de thérapeutes familiaux à Philadelphie, au point de départ de sa théorie des réseaux ? Je lui laisse la parole : “Nous nous aperçûmes bientôt que de sérieux problèmes, symbiose, obsession suicidaire, difficultés de couple ou schizophrénie, avaient souvent des ramifications au delà du petit cercle de famille, dans un contexte social plus étendu... C’est ainsi que nous fûmes amenés à élargir ces séances en milieu familial en y invitant certains parents et amis susceptibles de jouer un rôle significatif” [46].

À partir de ces constatations il prend connaissance des travaux de certains anthropologues britanniques, notamment ceux de John Barnes, créateur du concept de “réseau” en 1954. Il en dérive ensuite une technique de thérapie dite elle aussi des réseaux, dont on notera le caractère hétéroclite et “bricolé”. C’est souvent ainsi en effet que les choses se passent : lorsqu’il nous faut penser des situations complexes, ou du moins nouvelles, nous utilisons les outils conceptuels que le hasard a mis à notre disposition, ainsi que les hommes et les femmes qu’il a aussi, mis sur notre route. Ce qui ne disqualifie pas la “théorie” qui sort de ces changements de perspective et de mise en forme, mais qui en revanche, devrait lui enlever son caractère de dogme et ses prétentions scientistes. Cela a été ainsi ; cela aurait pu être autrement.

Incontestablement, une personne malade mentale, ou handicapée, se confronte à un environnement géographique, architectural, humain. Cela est de l’écologie humaine élémentaire ! J’ai longuement insisté dans mon quatrième chapitre sur les conditions de vie de l’homme, handicapé ou non, dans son quartier. Souvenons-nous du cas de monsieur D., et de la manière dont le jour de ses funérailles la pharmacienne avait offert une gerbe de fleurs. Voilà une pratique spontanée de réseau comme j’aime à les observer. Je l’ai d’ailleurs appris le jour où j’allais moi-même commander chez la même fleuriste une gerbe de fleurs au nom de mon équipe, c’est-à-dire que dans cette découverte, quelque chose du “transfert institutionnel” et des rites funéraires était noué.

Je n’ai pas eu besoin de convoquer à cette occasion le ban et l’arrière-ban du réseau, de la “tribu”, où de je ne sais quoi. Il suffisait d’observer, de manifester quelque chose d’humain, et bien sûr, d’être dans la rue. Du réseau, tout infirmier faisant réellement du secteur en fait tous les jours, notamment lorsqu’il va discuter avec les équipes municipales, les voisins des malades, etc. Nous faisons en effet presque tous du “réseau” si l’on adopte la définition qu’en donne Ross Speck : “Pour moi, le réseau social est un groupe de gens, membres de la famille, voisins, amis et autres personnes, susceptibles d’apporter à un individu ou à une famille une aide et un appui à la fois réels et durables. C’est en somme un cocon autour d’une unité familiale qui sert de tampon entre cette unité et la société.”

Je ne le suis plus, en revanche, lorsqu’il extrapole cette définition dans des registres certes voisins, mais nettement séparés, par exemple lorsqu’il écrit : “Le réseau c’est ce qui subsiste de la tribu des sociétés primitives. Les équivalents modernes en sont les réunions familiales, le cousinage, les noces et les funérailles, ou encore l’ancienne société du “shtel”.” Car il utilise ce-faisant des notions hétérogènes sur un mode métaphorique, qui risque de fausser une juste appréciation des mécanismes en jeu, en particulier ici la notion à laquelle je suis sensible, celle des rituels.

Mais au total, on le voit, l’idée générale est intéressante. Je le répète, la suite de ces idées m’enthousiasme nettement moins, dès lors que l’on s’en sert comme d’un modèle reproductible, hors tout contexte, emmêlant allégrement différents niveaux d’analyse et de pratique. Les “réseaux” en tant que théorie sont à mon sens, je le dis tout net et un peu abruptement, une vaste fumisterie. Tout n’y est pas faux, bien contraire, je l’ai bien volontiers reconnu, hormis la prétention d’en faire une science et une technique.

Félix Gattari le dénonçait déjà dans une des rencontres organisées par son copain Elkaïm pour “vendre” sa théorie et ses pratiques : “En particulier le mot “scientifique”, disait-il, ça me paraît très important parce que dans ce débat sur la technique, il revient comme un leitmotiv culpabilisant. On a dénoncé des techniques psychiatriques, hospitalières et autres et puis on est passé dans des techniques de thérapie familiale... Mais ne va-t-on pas, à présent, techniciser les réseaux mêmes qui étaient dans le domaine socio-politique ? En fait, on est dans la technique dès qu’on a un savoir, une connaissance, dès qu’on a capitalisé quelque chose, prévu un peu les coups ; on devient quand même un peu des spécialistes, peut-être même des savants. Mais n’y a t-il pas quand même une limite où “ça déconne” (sic !) quelque part ? À mon avis, ça ne “déconne” pas au niveau technique en tant que tel parce que tout le monde a une technique ; même pour faire la manche ou être clochard il y a une technique ! Mais au niveau de la prétention à la scientificité ! Est-ce qu’il y a vraiment une science pour faire la manche ou être clochard ? Ca c’est moins évident ! Pour ma part, je dénie totalement qu’il y ait des référence scientifiques à ce niveau de ce que j’appelerai les micro-politiques des rapports duels, des thérapies de toute nature, etc. C’est là où le seuil me paraît décisif.” [47]. Je ne saurai mieux dire que Guattari à cet égard !

Il y a donc bien implication dans la vie du quartier, du village, de l’environnement, dans les pratiques d’accueil familial thérapeutique. Le sujet malade ou handicapé y investi plus où moins bien son image du corps, il se coule plus ou moins dans les usages, la convenance, les rites locaux, il garde ou non la face et y modèle plus ou moins son habitus. Et il entre aussi en relation avec les réseaux humains préexistants, puis s’y adapte.

Un jeune adolescent arrive par exemple dans une famille d’accueil en banlieue. Peu de temps après son arrivée il se rendra avec les enfants de la famille au café du quartier, chez le boulanger, chez le buraliste ; à chaque fois il y nouera une ou plusieurs ébauches de relations. Un jour viendra où il échangera des confidences, et où des relations de sympathie apparaîtront. Le jeune et le fils de la famille iront ensemble à la piscine, à la Maison de Jeunes ; des rencontres se feront avec d’autres jeunes, des amitiés, une amourette se noueront. Voilà comment se construisent peu à peu les réseaux. Voilà aussi l’originalité de l’accueil familial par rapport à d’autres formes de prise en charge.

Une sorte de contenant social se construit peu à peu autour d’une famille et de son pensionnaire, et en l’occurrence, ce travail se fait d’autant plus facilement que l’ensemble de la famille, la mère, le père, les enfants, y contribuent par leur propre insertion dans le quartier. S’il s’agit d’un adulte handicapé, l’assistante en accueil familial l’amènera par exemple avec elle en allant faire les commission ; elle le présentera ainsi aux commerçants et l’introduira dans la communauté, sans efforts particuliers.

L’efficacité de ce travail “naturel”, de cette réinsertion sociale “sauvage”, se mesurera en période de crise. Gilbert nous le montre dans son récit, le réseau villageois même “moderne” sait faire une place à Eric, et lui manifester sa présence lorsqu’il fait des “conneries”. C’est parfois un véritable cocon, ou un sas protecteur qui se construit autour du lieu d’accueil.

Parmi bien des exemples qui me viennent à l’esprit, je pense notamment à celui de madame P., vivant dans une petite ville de la campagne nantaise. Elle accueille chez elle depuis quatre ans une malade schizophrène dont le délire aussi répétitif que spectaculaire consiste à entreprendre la première personne qu’elle rencontre et à lui raconter que son mari la rend malheureuse, “est un pédé” et “une ordure” .“Il ne me reste plus qu’à mourir. Y-a un puits près d’ici pour me noyer ?” demande-t-elle aussi bien tout à trac.

Après avoir fait admettre à son entourage familial et à ses amis que Colette était ainsi et qu’il fallait “vivre avec”, madame P. a donc peu à peu organisé sa vie de telle manière que sa maison et son jardin soient un sas entre la vie délirante de sa pensionnaire et le reste de la cité. On voit donc là que le réseau, outre son fonctionnement lié à la structure individuelle des personnes constituant un groupe, a aussi une fonction de protection ainsi, il faut le reconnaître, que de séparation vis-à-vis de l’environnement, voire de quasi-contention. Je suis particulièrement attentif à l’observation de ce type de construction péri-familiale, comme je le suis à la constitution des barrières à poules, afin de différencier “lieux d’asile” et “micro-asiles”.

Mais en prolongement des ces constructions sociales, l’environnement peut aussi avoir une fonction phorique. Ceci est particulièrement évident dans le témoignage de Gilbert. Mais bien des familles d’accueil, et pas uniquement à la campagne, parfois en ville, dans les quartiers, peuvent aussi réaliser un travail phorique en réseau. Cela est fort intéressant en ce que cette fonction forme en outre la population à plus de tolérance vis-à-vis de la marginalité, du handicap et de la maladie mentale. Je le vérifie d’année en année en voyant venir à moi des voisins de familles d’accueil recrutées voici dix ou quinze ans, et qui se sont ainsi familiarisés à la déviance et la folie. Au total donc, des cercles concentriques se constituent autour de la famille d’accueil, depuis le cadre et les limites la séparant de l’extérieur, en passant par le cocon qu’elle construit autour d’elle, puis de plus en plus loin dans la cité et la communauté.

7.2. Aliénation et vie communautaire.

Je viens d’évoquer le “cocon” construit autour de la famille accueillant un être différent. Le terme me semble adéquat à représenter une partie de la réalité. Mais cela est souvent mal perçu par de nombreuses équipes soignantes et d’éducation spécialisée. Car après avoir peut-être exagéré dans le sens de la protection et du familialisme institutionnels, le balancier s’est déplacé dans le sens de “l’autonomie” et de l’individuation.

Il faut donc faire comme si les malades mentaux ne guérissaient qu’en accédant au paradis de l’autonomie. Il n’empêche que ce cocon se construit, quels que soient les fantasmes des soignants et des éducateurs. Et qu’il faut faire avec. Et qu’au-delà cela a des effets thérapeutiques. Comment ? Tout simplement en ce que cela peut produire des changements. Dont on espère, sans toujours y croire, qu’ils seront positifs, et en sachant que la plus grande relativité est de mise en ce domaine ; une “amélioration” pourra signer l’entrée dans un processus de soumission à un ordre familial pathogène ; à l’inverse, une “décompensation” pourra être le signe d’une crise salutaire, peut-être cathartique, ou initiatique.

Il me paraît donc important à présent, de réfléchir aux destins de l’aliénation. Je partage de ce point de vue les idées d’Alain Vallée [48] avec lequel j’ai effectué depuis vingt ans un parcours de voisinage à Nantes, et à présent à Contadour. Lui et moi tentons de repérer dans la cité une clinique de l’aliénation, lui durant longtemps dans et autour de l’hôpital psychiatrique, moi presque toujours au dehors, à sa lisière. Sur le mode qu’a expérimenté nous l’avons vu Deligny avec les autistes, en Cévennes, il est possible de suivre à la trace les malades dans la cité.

J’ai tenté précédemment, je le rappelle, de donner des exemples concrets de la façon dont il fallait parfois sortir de son bureau et pister un patient pour partager avec lui les mystères de la ville et de ses trottoirs, afin de comprendre ce que signifiaient ses inhibitions. J’ai commis en son temps une communication intitulée “Sur la piste des psychotiques” [49] dans laquelle j’avais voulu montrer que la clinique se faisait sur le terrain et de moins en moins dans les hôpitaux et encore moins à l’Université.

Je me demande aussi, s’il ne faut pas avoir gardé un peu de sa “naïveté” pour faire ce type de travail, et si elle ne donne pas des facilités pour “sentir” ces choses, et les savoirs profanes, et bien de notions développées ici ou là dans cet ouvrage. Mais laissons ces méditations pour revenir au réel. Vallée a étudié avec ses infirmiers, de façon plus exhaustive que moi, les parcours des malades dont il avait la charge. Il en a conclu que des trajets eux-mêmes il ne pouvait dire grand chose, hormis que certains lui ont paru “autogérés” et d’autres “sous-influence”. C’est surtout l’étude des discours sur ces trajets qui lui a paru digne d’intérêt.

Première observation, il a noté un décalage considérable entre médecins et infirmiers en ce qui concerne les références topologiques. Il a été dès lors jusqu’à proposer l’idée qu’il se construit chez les infirmiers une “clinique topologiques spontanée”. Cela est intéressant si on l’analyse en termes de dialectique entre savoirs profanes et savoirs techniques. Tout se passe comme si, spontanément, les infirmiers se construisaient un système opératoire de représentation de “leur” réalité professionnelle, de manière autonome, pré-consciente et extra-hiérarchique. Vallée le confirme en rappelant que la clinique est “fille de l’hôpital”, comme Michel Foucault l’avait bien montré en son temps. Le rapport de Inspection générale des Affaires sociales consacré à l’accueil familial thérapeutique l’a par une autre approche amplement démontré, les pratiques soignantes issues de l’hôpital, même dans un domaine aussi peu enclin, théoriquement, à être dépendant de cette structure, restent très lourdement “hospitalo-centristes”.

Seconde observation de Vallée : les psychotiques notamment, mais aussi tous les malades mentaux, ont des parcours bien particuliers dans la cité ou les campagnes. Piera Aulagnier l’avait bien théorisé elle aussi d’un autre point de vue : l’aliénation est une tentative spontanée de guérison de la psychose, y compris au travers de ses façons d’être et ici, et c’est en quoi cela nous intéresse, au travers des façons d’être dans un espace. Alain Vallée le dit très bien, les psychotiques, ayant cette faculté de cliver et de fonctionner “par bribes et morceaux”, peuvent fort bien “aliéner” une partie d’eux-mêmes à telle portion d’espace et être “libres”, voire se montrer sous des aspects normaux, dans d’autres secteurs du fonctionnement de leur personne.

Je ne saurais mieux dire que lui à ce sujet : “N’ayant guère rencontré de schizophrènes guéris, je me demande si le soin de toute psychose ne passe pas par la recherche de la plus petite aliénation possible. Bien souvent la mesure est dépassée, et c’est peut-être là un des visages de la chronicité. Ce peut être à travers le pouvoir scientiste dont les soignants se sentent détenteurs. Je pense là à des lieux où l’on a dépensé beaucoup d’énergie à “lire le patient”. Que la lecture soit celle de son désir ou celle de sa chimie ne semble pas changer grand-chose. Ce peut être à travers les pesanteurs sociologiques qui sous-tendent la structure. Ainsi, l’hôpital aura toujours beaucoup de mal à se dégager de sa fonction de mise à l’écart prédominant sur celle des soins. Devenant alors alliés objectifs souvent inconscients de ce souhait, il nous est bien difficile d’échapper à cette fatalité, sauf à apparaître comme des prestigiditateurs, faisant resurgir la folie au monde, mais sous la forme de sa liaison au médecin, de l’aliénation qui pourra peut-être, espérons-le, se résoudre dans la révélation du transfert”. Dans les meilleurs des cas !

Le propre de l’accueil familial thérapeutique par rapport à d’autres pratiques de soins, est que les malades psychotiques vivent et pensent dans un vaste espace dans lequel ils sont à la fois relativement seuls avec eux-mêmes, leur permettant ainsi de s’y soigner “spontanément”, et à la fois inclus dans un espace habité, dans lequel du “phorique” et de “la préoccupation soignante primordiale”, du “contact” aussi, peuvent se manifester. C’est aussi ce paradoxe spatial et relationnel qui permet aux familles d’accueil de “tenir”, souvent en se perfectionnant et en devenant de meilleures professionnelles. L’accueil familial thérapeutique peut aussi bien révéler, chez une minorité une âme de Tenardiers, que chez beaucoup, sans doute la majorité, des qualités humaines insoupçonnées. J’entre en écrivant ces mots dans un domaine fort troublant et peu étudié, que je vais aborder avec prudence, mais en disant ce que je pense, aussi simplement que possible, et en étant prêt à réviser mes idées si l’on me prouve que je me trompe.

8. De quelques paradoxes autour des notions de marginalité, de créativité, de motivations et de formation des familles d’accueil.

Je me propose, dans ce chapitre, de regrouper un ensemble de questions apparemment hétérogènes, mais qui en réalité s’articulent autour de thèmes qui ont été suffisamment travaillés pour autoriser leur mise en perspective. On comprendra je l’espère que toutes sont complémentaires. Toutes seront peu ou prou placées sous le sceau des paradoxes.

8.1. Les notions de “marginalité” des familles d’accueil

Le cas de Gilbert, qui a introduit le chapitre précédent et a fourni par son témoignage tant de motifs de réflexion, est assez exemplaire des rapports que nouent les familles d’accueil avec la notion de “marginalité”. J’emploie ici cette notion dans toutes ses acceptions, aussi bien celles marquées positivement que celles plus négatives et péjoratives.

Voilà donc un homme qui d’emblée revendique cette forme de vie “en marge”. Il a choisi, voici près de trente ans, de fuir une certaine idée de la modernité, de s’installer dans un cadre bucolique, face à la vallée, sa vieille ferme adossée à un bois de châtaigniers, et d’y vivre de ce que ses mains tireraient d’une terre aride. Il s’est inséré dans une communauté villageoise faite de paysans, ou de “marginaux” comme lui, ou de citadins résidant ici durant leurs congés. Un jour je le rencontre ; nous sympathisons. Je lui fais confiance et lui confie des marginaux et des jeunes psychotiques. C’est-à-dire que je confie des “marginaux” à un “marginal”, en supposant qu’il saura les tirer de leur marginalité alors qu’il y restera, lui, volontairement. Il y a là, on le voit, un bien beau paradoxe !

Soyons très clairs : partager vraiment la vie d’adolescents psychotiques, ou délinquants, ou d’adultes schizophrènes, amène quasi inévitablement à une certaine mise à l’écart des circuits sociaux “normaux”. Les auteurs des études sur les colonies familiales sur lesquelles j’ai longuement attiré l’attention dans certains de mes chapitres précédents le disent plus ou moins clairement, d’un autre point de vue.

La raison pour laquelle des pratiques totalitaires y sont décrites est double. Bien sûr, elles ont pour objectif premier de montrer comment se constituent des défenses, individuelles et groupales, contre la folie fantasmée sous les espèces de quelque chose qui risque de se transmettre sur le modèle de la souillure. Mais au-delà, elles révèlent une défense contre la mise à l’écart social. En cercles concentriques autour du placement, se déploie ainsi autour des colonies familiales, mais aussi de chaque famille d’accueil, une série de messages paradoxaux, qui visent à dire à la société, à la fois que des malades sont accueillis là, mais que la folie y est canalisée et cantonnée derrière des barrières imperméables.

Il serait ici licite d’étudier ces phénomènes sous l’angle des théories de la communication, et notamment sous l’angle du double-lien, dont je souligne qu’il est un phénomène normal, comme d’ailleurs l’avait postulé lui-même Bateson, on l’a trop oublié. Ces familles d’accueil “marginales”, pour lesquelles je ne cache pas ma sympathie (même si elles m’ont parfois attiré quelques déboires), nouent avec la société un double-lien qui pourrait se présenter sous le message suivant : “Nous sommes en marge vis-à-vis de vous, les “normaux”, mais nous nous comportons normalement avec les “marginaux” que vous nous confiez”. À l’inverse, les “nourrices” transmettent au groupe élargi des autres, des “nous-normaux”, le message tout autant infiltré de paradoxes, mais inversé : “Nous sommes nous aussi des vôtres puisque nous traitons ainsi nos pensionnaires !”.

Mais d’autres formes de marginalisation peuvent s’observer. Voyons le cas de monsieur et de madame A. et leur capacité extraordinaire d’accueil et d’adoption. Je connais un peu le climat régnant chez les travailleurs sociaux du département du Sud-Ouest où ils vivent. Ils y sont passablement catalogués "un peu fous” ! J’ai souvent aussi, dans mon propre département de Loire-Atlantique, la réputation de recruter des familles “un peu spéciales”, parfois comme “ils” disent, “un peu folles” ; cela me donne parfois l’occasion de recevoir des personnes en situation assez inhabituelle, et pour tout dire franchement bizarre.

Tout ceci pour montrer, empiriquement, qu’il se produit aussi une sorte d’attirance “naturelle” entre des personnes en situation de relative marginalité, et des institutions telles celle que j’ai mis en place. Cela au total augmente encore le sentiment général de marginalité qui entoure Contadour ou d’autres services du même style (il y en a peu à vrai dire, mais enfin...), ou qui enveloppe bien des lieux de vie. Je crois que cela est jusqu’à un certain point inévitable, et qu’il convient de l’assumer et de l’intégrer dans nos représentations et nos normes, à défaut de l’intégrer dans notre fonctionnement surmoïque, qui est d’ordre inconscient.

Une des questions qui se posent également autour de cette discussion, est celle de la réelle folie de certains accueillants (la même chose pourrait être aussi évoquée à propos des psychiatres et des psychologues, mais laissons là ce thème épineux). J’ai entendu lors de certaines communications des auteurs faire part de décompensations de certains de leurs accueillants, ou de leur fragilité, qui leur fait soit avoir des accidents, ou être victimes de cancers, ou de pertes d’emplois [50]. Il est sain d’étudier ce domaine trouble et complexe, mais il faudrait le faire avec un minimum d’objectivité et sur des séries statistiquement valables.

Pour ma part, après y avoir beaucoup réfléchi, je ne partage plus cette vision pessimiste. D’une part, sur plus de cent cinquante familles d’accueil recrutées (c’est-à-dire sur trois cent personnes), et en 16 ans, je n’ai observé qu’une seule décompensation psychotique [51]. Certes, un cas c’est encore trop ; mais cela relativise les phénomènes et les ramène à des proportions conformes à la moyenne.

Il m’est d’ailleurs sincèrement impossible de déterminer la réelle implication du travail d’accueil dans cette bascule psychotique. Je crois que la folie de la malade prise en charge lors de cette affaire a été un élément déclencheur, mais jusqu’à quel point ? Cette psychotique était réellement déstabilisante en ce qu’elle avait noué avec l’assistante en accueil familial un lien fusionnel très fort, hors duquel elle délirait elle-même, et qui la protégeait contre “l’ouvert” du monde.

L’équipe a-t-elle failli à sa mission phorique de protection et de soutien ? Sincèrement je ne le crois pas. Il s’est passé chez madame D. ce qui se produit encore plus souvent, par exemple, chez des psychiatres ou des psychologues vulnérables, la résonance d’une problématique personnelle avec la folie de l’autre. Certes il est toujours possible d’imaginer que si l’on avait interrompu le placement plus tôt madame D. ne se serait peut-être pas décompensée ; mais l’on peut gloser et spéculer ainsi sans fin. Je crois qu’avec les éléments dont nous disposions alors, et sauf à être des extra-lucides, nous ne pouvions prévoir ce qui se passa.

Hormis ce cas, j’ai évoqué précédemment le cas de François, dont l’équipe observa une progressive dégradation du cadre d’accueil, puis l’apparition probable d’un autisme chez un des enfants, et qui, plusieurs années après avoir interrompu son travail d’assistant en accueil familial, se suicida. Honnêtement, après m’être longtemps interrogé sur son cas, je crois, là encore, que l’accueil familial thérapeutique n’a sans doute pas été directement en cause dans la série de drames qui l’ont amené à mettre fin à ses jours, dans un contexte que je ne connais d’ailleurs pas. Il n’a tout au plus, et cela n’est certes pas anodin, joué qu’un rôle de caisse de résonance.

Hormis ces cas, et en 16 ans, je le répète, je n’ai observé qu’un franc état dépressif chez une assistante en accueil familial (mais elle en avait déjà dans le passé présenté d’autres, et des circonstances familiales traumatisantes étaient intervenues dans son histoire), et plusieurs “déprimes”, mais empiriquement en nombre sûrement inférieures à ce que j’ai noté dans d’autres milieux, par exemple chez les infirmiers travaillant à l’hôpital.

Quand aux somatisations, sincèrement, je n’ai observé que quelques rares cas, certes, mais comme dans toute population d’une centaine de salariés. L’absentéisme à Contadour serait même inférieur à la moyenne, selon nos médecins du travail (avec lesquels je fais régulièrement des réunions en Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail).

Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas être attentifs aux “risques du métier” d’accueillant, au contraire. Sans doute une telle préoccupation, permanente chez moi, a-t-elle des effets protecteurs, je ne sais. Je le crois sans pouvoir l’affirmer. Le bilan est au total, selon mon expérience, assez banal : rien de réellement significatif n’est à signaler. Pour conclure sur cette grave question il faudrait disposer de séries plus importantes couvrant plusieurs institutions.

Quand au retentissement de l’accueil chez les enfants des familles, là non plus, à part le cas de François, je n’ai rien noté de significatif. L’observation de signes peut-être pathologiques, chez son enfant présumé atteint d’autisme, provoqua d’ailleurs chez la psychologue suivant la famille et le patient accueilli, puis en moi, et dans toute l’équipe, bien des interrogations et des doutes. Finalement nous suivîmes ce que nous indiquait le bon sens et nous autorisâmes à intervenir et à conseiller fermement aux parent de consulter pour l’enfant [52].

Loin d’être pessimiste, je crois au contraire, avec du recul, que le travail d’accueil des parents rend les enfants plus tolérants et plus à l’écoute de la souffrance que des enfants dont les parents ont des emplois “normaux”. De cela je suis presque sûr, tout en reconnaissant que l’étude du sujet, si tant est qu’elle soit possible, est encore à réaliser.

8.2. La créativité des familles d’accueil

Car je crois profondément que l’accueil dans une famille d’un marginal, d’un malade, d’un jeune en difficulté, d’un vieux dément, le partage de leur vie au jour le jour, rendent réellement “meilleurs”, si tant est qu’on puisse se mettre d’accord sur cet adjectif.

Certains ont découvert comme avec une sorte de surprise leur capacité d’écoute et de compassion. Les familles d’accueil, les assistants (es) en accueil familial, sont souvent fiers de leur travail, de leur métier, en partie du fait de cette valorisation personnelle et des gratifications narcissiques qui s’y attachent. Je ne crois pas avoir donné dans le pathos jusqu’ici, et suis donc autorisé à affirmer que dans l’ensemble, et à côté de motivations financières normales, ils et elles ont le sentiment de s’être humainement enrichis. Je l’ai largement décrit dans mon précédent ouvrage, Famille d’accueil, un métier, et me contente ici de le rappeler. Mais avec force. Ces “gardiennes” révèlent souvent des capacités d’étonnement et d’invention au moins égales à celles de professionnels chevronnés et qualifiés.

J’ai des dizaines de scènes en mémoire à travers desquelles se confirme l’hypothèse de l’existence d’une “préoccupation soignante primordiale”, et selon laquelle il y a là un modèle fonctionnant parfaitement en situation d’accueil familial. Car si le cadre institutionnel est nécessaire, il n’est certainement pas suffisant. C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans le chapitre consacré aux qualités thérapeutiques “sauvages” des familles d’accueil. De même que le “vecteur contact”, grâce auquel il peut y avoir de l’attachement, de l’emprise et du détachement, entre un être accueilli et une famille d’accueil, cette attention au “presque-rien” que Winnicott a si bien observé chez la maman “préoccupée” par son jeune enfant, est un élément indispensable du travail d’accueil.

Je reviens par exemple à nouveau au cas d’Étienne. Il est actuellement accueilli chez les M. depuis trois ans. Il y mène une paisible existence, certains diront qu’il s’y “chronicise” ; absurdité s’il en est ! Mais laissons cela. Une jour madame M. me dit, à la fin de la consultation, très simplement, qu’Étienne se place devant le miroir, et y dit “je”, lui ne qui parle habituellement de lui qu’à la troisième personne. La réalité est qu’on a là quelque chose de très important, une capacité à s’étonner de la part de l’assistante en accueil familial. Madame M. peut me rapporter cette attitude d’Étienne devant son image reflétée dans le miroir car elle pense à lui avec curiosité et créativité. Il en a été de même, on s’en souvient, chez madame R. me parlant de l’attitude de Christophe devant le miroir, là encore.

L’une comme l’autre pourtant n’ont jamais lu Lacan et ses travaux sur son stade du miroir. Et cependant elles font ces découvertes, modestes en apparence certes, mais fondamentales pour la compréhension de ce que vit leur pensionnaire, et aussi pour elles-mêmes. Leur intelligence me paraît là comme stimulée par leur travail. Par cette créativité, l’activité de pensée des accueillants se narcissise et leur fait éprouver du plaisir à penser, au lieu de les laisser devant le vide de la folie, devant les “effets de trou”. Il suffit ensuite d’un “coup de pouce” de l’équipe, ou d’un médecin, ou d’un éducateur, ou d’un psychologue, etc, pour que cette observation-création narcissisée entre dans une relation de parole, crée du lien, entre dans le “collectif” soignant ou éducatif, et contribue à la “fonction-théorie” de l’institution. Le problème est que souvent cette parole est accaparée par les éducateurs et les soignants ; mais cela est une autre histoire, est une affaire de pouvoir, et donc une question politique.

8.3. À propos des motivations.

Mes propos, je le crains, paraîtront ici à nouveau un peu provocateurs ; ils ne le sont pourtant pas. Ils ne sont que le reflet des paradoxes et des contradictions qui parsèment l’accueil familial thérapeutique. On pourrait en effet tout d’abord trouver paradoxal de ne voir abordée la question des motivations des familles d’accueil, si importante pour la plupart des équipes, qu’en fin de livre, et en quelque sorte par la “petite porte”. Il est vrai que c’est pour moi la seule place qu’elle mérite. Je m’en explique : la seule motivation qui me semble à présent recevable est la motivation financière : une femme, ou un homme, ont besoin, pour des raisons économiques, de travailler. Je la (ou le) reçois : j’évalue ce que je peux. Et je les fais travailler. Cela me suffit.

Car comment “analyser” ce qui constitue les autres motivations ? Quel est le naïf, ou le candide, ou l’irresponsable, capable de m’affirmer pouvoir débrouiller l’écheveau de ce magma conscient et inconscient qui pousse des personnes à accueillir un psychotique, un handicapé ou un dément sénile ? À la rigueur, j’admettrais que le “bon sens” puisse être mis en avant, mais rien d’autre.

C’est ainsi par exemple que si je vois arriver dans mon bureau une femme manifestement alcoolique, ou un couple dont la mésentente est évidente, ou dont les conditions de vie sont trop précaires, je ne donne pas suite à leur demande. Car pour le reste, comment juger de la réelle personnalité de chaque membre du couple, de la manière dont, pour chacun, l’histoire familiale viendra peser sur l’accueil ? Comment connaître l’histoire commune du couple, du stade où il en est rendu au moment où il prend sa décision, de la valeur de tel ou tel événement dans son passé ? Comment évaluer la dimension “destinale”, au sens szondien, de chacun des membres du couple ? Et que dire du Désir ?

Sans doute ne suis-je pas assez compétent, mais je ne sais répondre à ces questions, contrairement aux nombreuses équipes d’agrément des Conseils généraux qui ont l’air de fort bien connaître les moyens d’y parvenir. Que j’admire leur sapience ! Mais soyons sérieux : on décèle bien souvent, chez un des membres du couple parental, ou chez les deux, l’existence antérieure de traumatismes intimes, liés par exemple à la relation à une mère malade, ou à un père absent, ou à toute autre sorte de problèmes. Mais comment évaluer si ces traumatismes ne rendront pas ce couple-ci particulièrement résistant à l’angoisse, ou au contraire s’ils ne le fragiliseront pas ? Comment juger de la valeur accueillante d’un solide couple de concubins, par rapport à un couple marié dont l’entente sera précaire, sachant le poids du non-dit en ces circonstances ?

Voilà quelques-unes des questions qui se posent à un employeur lors de l’examen de la demande d’une famille voulant accueillir un enfant, un adulte ou une personne âgée, qui n’appartiennent pas à leur lignée, surtout si un handicap, une maladie mentale, viennent encore compliquer le processus.

Plus le temps passe, pour moi qui ai entendu des centaines de candidats à la profession d’assistant en accueil familial en près de vingt ans, qui ai placé chez eux plusieurs centaines d’adolescents à problèmes, d’adultes handicapés ou malades, et moins j’ai de certitudes, et moins j’ai de critères valables de sélection. À la limite, je n’en ai plus aucun. Je n’ai face à moi que des singularités.

Voilà pourquoi j’ai abordé cette question des motivations à la fois en fin de cet ouvrage, afin de montrer que ma position ne se soutient que d’un long parcours. Je l’ai fait dans ce chapitre-ci consacré à la “dimension institutionnelle” de l’accueil familial thérapeutique, car c’est d’une démarche s’appuyant sur tout un ensemble de pratiques institutionnelles, loin de tout a priori et de tout parti-pris théorico-technique, que j’en suis venu à adopter mes positions actuelles. Mon équipe s’est peu à peu ralliée à elles, quels qu’aient été les sentiments initiaux de chacun des psychologues et des psychiatres qui la composent.

Nous avons au fond aussi, je crois, trop de plaisir à nous dire qu’une fois le placement organisé, passé la “lune de miel” initiale, il faudra “faire avec” ce que nous allons peu à peu découvrir au sein de la famille d’accueil. Car voilà ma conclusion : tout, ou presque tout, peut apparaître au fil des mois et des années du travail des assistants en accueil familial, le pire et on l’espère, le meilleur. Et c’est grâce à un “travail” de la psyché et de l’inconscient que se créeront, en un tissage de destinées, le substrat dans lequel s’enveloppe la prise en charge de tel ou tel sujet souffrant. Paradoxe donc de l’évaluation d’un processus en train de se dérouler, de l’ordre par conséquent du potentiel. Paradoxe qui nous entraîne inévitablement vers la discussion des procédures de formation des familles d’accueil.

8.4. De la formation.

Abordons cette question en nous demandant comment va fonctionner ce que Fustier a nommé “l’appareillage du premier degré”. Il ne fait pour moi aucun doute que la “famille d’accueil” est en première ligne dans ce processus, dont va bien entendu dépendre le succès ou l’échec du placement.

La famille dans son ensemble, je l’ai dit, en est le premier contenant psychique. On sait bien qu’en institution l’équipe classique de soins (ou l’équipe de soins classiques), et notamment en son sein les thérapeutes désignés, sert à recevoir les éléments bêta, à les traiter, à les “détoxiquer”, parfois à les “métaboliser”, puis à les renvoyer à l’émetteur de telle façon qu’il puisse se les approprier sans danger. Mais on sait aussi que la formation des thérapeutes proprement dits ne résoud pas tout en la matière, et que s’y adjoignent d’une part le fonctionnement institutionnel proprement dit, et d’autre part les contrôles. Qu’en est-il avec le contenant primaire de l’accueil familial ? Comment l’ensemble de ce qu’admistrativement on nomme à présent “l’unité d’accueil familial thérapeutique” se comportera-t-il face aux éléments bêta ?

Nous avons vu dans mon schéma que, de degré en degré, des flèches passent du contenant primaire au contenant secondaire puis au troisième contenant, etc. C’est-à-dire qu’à chaque étape, des éléments bêta sont travaillés, à chaque fois un peu détoxiqués, métabolisés, et qu’enfin ils parviennent, dans les meilleurs des cas, à la réunion, “d’équipe”, “institutionnelle”, “éducative”, de “pavillon”, de “synthèse” ou autre, mais seulement en bout de course. Chaque degré se comporte aussi comme un contenant, une des questions étant de savoir si chacun contient bien le ou les précédents contenants, c’est à dire que l’on doit se demander aussi qu’elles sont les déperditions de sens qui accompagneront chacune de ces étapes.

Puis, à partir de la réunion, le chemin inverse est parcouru, avec les mêmes risques d’interruption ou de déperdition des chaînes et des liens. Car c’est tout un travail de liaison psychique qui s’établit là, dont les porte-parole sont les médiateurs, et que seule l’institution peut, dans les meilleurs des cas, garantir et rétablir en cas d’interruption. Ce travail institutionnel de liaison va seul autoriser, à partir de la constitution d’un lieu à habiter, d’un cadre, la mise en place d’un processus de subjectivation d’où de l’histoire va pouvoir émerger, d’où un “Je” va pouvoir advenir, dans les meilleurs cas, ceux dans lesquels la dimension thérapeutique prédomine.

Nous sommes donc là face à des processus de mise en forme de la pensée et donc au coeur de la question essentielle concernant la collaboration avec les familles d’accueil. Former une assistante en accueil familial, ou une assistante maternelle recevant des enfants très perturbés, c’est travailler avec elle à une mise en forme, à une mise en sens du non-dit, de l’impensable, voire du refoulé, de l’originaire et pourquoi pas, mais cela est une autre affaire, du forclos. Il convient de distinguer avec une extrême rigueur chacun des contenants, chacun des lieux, des espaces institutionnels, et d’en respecter la spécificité, les règles de fonctionnement, et, avec Oury, la délimitation de “champs transférentiels multi-focaux”. Une partie de ce travail est pour chacun des acteurs inconsciente, ou préconsciente, ne parvenant au conscient que dans un “après-coup” dont le respect est une des principales difficultés qu’a à affronter l’équipe spécifique.

Ce cheminement, qui est de la responsabilité de l’équipe, est tortueux, labyrinthique, parfois pénible, pour ne pas dire générateur d’angoisse. D’autant qu’il survient en un moment historique de remise en cause des institutions éducatives et soignantes. Les familles d’accueil cristallisent toutes ces difficultés et ces recherches de nouveaux repères. Les équipes de soin et d’éducation spécialisée errent souvent à leur sujet, depuis un point extrême constitué d’une attitude fort ambivalente d’idéalisation des capacités spontanées de ces nouveaux professionnels, jusqu’à leur “chosification” et au refus de leur identité propre.

La prétention de les “former” est un des principaux symptômes de ces leurres identitaires. Il faut, je le répète, freiner cet activisme défensif et “penser”, prioritairement, les institutions d’accueil et de placement familial. Car si la fonction de la formation est de contribuer à la constitution d’un cadre de pensée, capable de l’articuler aux autres cadres institutionnels, afin de créer ce “collectif” (”but” de la psychothérapie institutionnelle, selon Oury), préalable à “tout traitement possible des psychoses” en accueil familial, il me restait à discuter de ce qui peut s’échanger, concrètement, entre soignants et familles d’accueil. Voilà qui m’y invite.

En ce lieu habitable, grâce à “une sécurité de base”, la “mère d’accueil” peut exister et penser sans danger, voire avec plaisir. Mais un arrière-fond psychique lui est indispensable afin de lui fournir un stock de mots, de signifiants, ou plus simplement de repères, lui permettant non seulement de mettre en forme l’impensé, mais aussi de communiquer avec les autres.

On se souviendra ici de la fonction de “porte-parole” que j’ai détaillé précédemment. Elle en fait partie. Je me contenterai ici de souligner qu’en ce point nous nous situons probablement dans le champs des espaces transitionnels de Winnicott, au point d’intersection de l’espace de “rêverie” de la mère ou de son substitut et des espaces institutionnels, et plus généralement sociaux. Cet arrière-fond psychique me semble donc nécessaire pour fournir des matériaux au processus de pensée, c’est-à-dire d’une certaine façon à cette capacité de rêverie de la “mère d’accueil”. En voici un court exemple entre cent, qui complète mes vignettes cliniques concernant le cas Étienne, ou celle de Pauline, ou bien sûr le témoignage de Gilbert.

Michelle est une “simple cultivatrice”. Elle travaille depuis passablement d’années au sein d’un service d’accueil familial mais s’est plutôt tenue à l’écart des formations internes. Un jour elle téléphone au médecin : “Docteur, je ne sais pas ce qui se passe, mais Éliane (sa patiente, mélange de débilité, de carences affectives, de psychopathie, d’épilepsie) est bizarre depuis hier, elle regarde par la fenêtre comme si elle voyait des choses, et tout à l’heure elle parlait à ce qu’elle voyait dans la cour”.

Le médecin voit la malade en urgence et confirme le diagnostic d’hallucinations sur ce qui venait d’être observé grâce à la capacité de s’étonner et de penser de Michelle. Une “préoccupation”, au sens de Winnicott, lui avait permis de sentir que “quelque chose n’allait pas”, et lui avait permis de mettre ce “quelque chose” en mots, en mots simples mais à travers desquels l’essentiel était dit, était transmis, et allait entrer dans un processus de symbolisation et d’intégration sociale.

Là est la clef de la fonction d’accueil authentique : les gens doivent rester capables d’observer et de créer quelque chose de nouveau. C’est cela la vraie lutte contre la chronicité. Il ne s’agit pas uniquement de vivre durant des année avec un malade dit “chronique”, voire, pour nous autres psychiatres de schizophrènes, de les écouter une fois par mois durant des dizaines d’années. L’important est de conserver sa capacité de penser, de s’émouvoir à leur contact, de rester sensibles, par exemple, à l’humour si particulier des schizophrènes et des autistes, et ainsi de les maintenir dans le registre de l’humain, et non dans celui, mortifère, de la pure gestion des “files actives” et autres gadgets bureaucratiques.

La formation des assistantes en accueil familial et des assistantes maternelles se fonde sur ce travail de la psyché, au sein duquel rien ne devrait jamais aller-de-soi. Les accueillants doivent toujours être capables de “rencontre”, doivent pouvoir être sensibles à “l’événement”, à l’effet de surprise, à “l’espérance” (au sens du “futur intentionnel” de Jankélevitch” [53]). Il ne s’agit pas de se donner bonne conscience en faisant voter une loi obligeant à “former” les familles d’accueil, mais à inciter d’abord et avant tout les équipes à réfléchir à ce qu’elles placent sous le nom d’accueil familial, et comment elles l’intègrent à leurs propres processus de pensée, institutionnels et individuels.

Il est dérisoire de se perdre en conjectures afin de déterminer quel type de formation il convient de donner aux familles d’accueil, systémiste, psychanalytique, ou autre. L’important est d’une part de respecter leurs savoirs profanes qui, quoique l’on fasse, perdureront en filigrane à tout plaquage pseudo-savant et constitueront un des contenus avec lesquels elles se représentent la réalité, et d’autre part de favoriser les processus dynamiques de création psychique. La formation témoigne pour moi, dans les exemples que j’ai donné, du fait que les personnes auxquelles j’ai confié des psychotiques se disent, “Tiens donc, qu’est qui se passe là ? Tiens donc, qu’est-ce que fais là ?”. Ce-faisant, elles me rejoignent, en tant que soignant, et un travail de liaison se fait “naturellement”.

Voila en quoi l’accueil familial thérapeutique peut être une pratique de psychothérapie authentique. Nous qui avons suivi Étienne, depuis le logis de ses parents jusqu’à la maison des M., en passant par celle des O., l’avons suivi aussi en un cheminement chargé peu à peu de sens, infiltré de savoirs profanes et de savoirs savants inextricablement mêlés, et avons senti qu’il se construisait peu à peu “quelque chose” sur les ruines d’un espace ravagé par l’effondrement “catastrophique” d’une première fonction symbolisante de l’image du corps, défaillante. C’est par sa capacité à habiter un espace que tout ce travail a été rendu possible.

Tout ce mystérieux cheminement est entré lui aussi dans un cadre institutionnel, dans une “ambiance”, dans un style de travail. Voilà enfin, en quoi le “placement” d’un être souffrant peut être qualifié de thérapeutique, et en quoi il mérite parfois le nom “d’accueil”. Car l’accueil ne se décrète pas à priori, il se construit, et surtout il se mérite. Il est une affaire d’éthique !

Notes

[1“Essai sur l’origine des langues”, ch. VIII.

[2Voir en particulier, d’André GLUKSMANN, “Les maîtres penseurs”, Grasset, Paris, 1977.

[3René LOURAU, “ L’analyse institutionnelle”, Minuit, Paris, 1970.

[4Claude LÉVI-STRAUSS, “Les structures élémentaires de la parenté”, PUF, Paris, 1949.

[5Lire à ce sujet le mémoire de Francis LAVENNE, “Le placement familial des malades mentaux. LIERNEUX. Esquisse d’une analyse d’un environnement relationnel thérapeutique”, Louvain, 1974, et la contribution de Daniel SCHURMANS aux Placement familiaux thérapeutiques, “Enjeux de paroles et de terres”, Fleurus, Paris, 1977. La lecture des actes des rencontres de MAASTRICH centrés sur ce sujet, “Les interactions en accueil familial” (Erès, Toulouse, 1994) est de ce point de vue, en revanche, fort décevante et n’apporte pas grand chose.

[6Etienne DESSOY, Véronique PAUSS, Catherine COMPERNOL, Anne COURTOIS, “Rite de passage, cycle de vie et changement discontinu”, à paraître dans “Thérapie familiale” courant 1996-97.

[7Voir Lynn HOFFMAN notamment, “The simple bind and discontinous change”, in Foundation of family therapy, Basic books, New York, 1971.

[8Voir aussi à ce propos “La famille comme institution” , Didier HOUZEL, Gilles CATOIRE et col., Apsygée, Paris, 1994.

[9Dont l’étymologie est la même que celle de père.

[10Jean-Pierre VIDAL,” Le familialisme dans l’approche “analytique” de l’institution. L’institution ou le roman familial des analystes”, in l’institution et les institutions, Dunod, Paris, 1977.

[11Peter FURSTENAÜ, “Contribution à la psychanalyse de l’école en tant qu’institution.”, trad. in “Pédagogie : éducation ou mise en condition”, Maspero, Paris, 1971.

[12Paul FUSTIER, “ L’infrastructure imaginaire des institutions. A propos de l’enfance inadaptée”, in L’institution et les institutions, Dunod, Paris, 1977.

[13Jean-Pierre VIDAL, “Le familialisme dans l’approche “analytique” de l’institution”, in L’institution et les institutions, Dunod, Paris, 1977.

[14Robert LEFORT, “Discours de l’institution et sujet du discours”, in L’éducation impossible, Maud MANNONI, Le seuil, Paris, 1973.

[15Didier Anzieu, “Le groupe et l’inconscient”, Dunod, Paris, 1975.

[16Didier ANZIEU, “Le groupe et l’inconscient. L’imaginaire groupal”, Dunod, Paris, 1981 ; et bien sûr “Le moi-peau”, Dunod, Paris, 1985, complémentaire des travaux d’Esther BICK.

[17Jenny AUBRY, “Jeunesse à l’abandon”, éditions du Scarabée, Paris, 1983.

[18Myriam DAVID ;“Le placement familial. De la pratique à la théorie”, E.S.F., Paris, 1989.

[19Lire à cet égard le formidable et extra-lucide roman de Russel BANKS, “Sous le règne de BONE”, Actes Sud, 1996, et bien des ouvrages de Paul AUSTER. Il y a plus à méditer dans ces oeuvres que souvent dans la littérature psy, qui s’englue dans un conformisme à pleurer, et qui ne nous apporte rien, sinon la répétition et l’absence d’ouverture au monde à venir.

[20Ludwig BINSWANGER, “Introduction à l’analyse existentielle”, Minuit, Paris, 1971.

[21Henry MALDINEY,“Penser l’homme et la folie”, Millon, Grenoble, 1991.

[22Belle expression de Bruce CHATWIN, “Qu’est ce que je fais là ?”, Grasset, Paris, 1991.

[23Partageant en cela l’opinion maintes fois affirmée de Jean OURY : “Si un directeur se prend pour un directeur, c’est plus qu’un paraphrène, c’est un fou dangereux ! Et si un ministre se prend pour un ministre !” 28èmes journées de l’Institut Pere MATA, 1995.

[24Vladimir JANKELEVITCH, “Le je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. La manière et l’occasion.”, Éditions du Seuil, Paris, 1970.

[25Voir sur ce thème le bel article d’Olivier DEVÈZE, “Habiter, a propos du cas E. Sp., de V. von Gebsatell”, L’Evolution psychiatrique, 55, 3, 1990.

[26Serge STOLERU, “Sept jours dans la famille d’un patient psychotique”, l’Evolution Psychiatrique, XLIV, III, juillet-septembre 1979.

[27HALEY J., “Toward a théorie of pathological systems”, in Zuk G.H. et Boszormany-Nagy I., Family therapiy and disturbed families Science and behavioral book, 1967. Et “Problem-solving therapy”, Joseph Bass, San-Francisco, 1976, trad. “Nouvelles stratégies en thérapie familiale”. Le problem-solving en thérapie familiale”, Jean Pierre DELARGE, Paris, 1979.

[28M. BUNGENER, J. HASSLER, “Enquête nationale UNAFAM”, XXVI congrès National, Bourges, Bulletin UNAFAM, n° 4, 1991 ; et de la même Martine BUNGENER, le très intéressant “Trajectoires brisées, familles captives”, éditions de l’INSERM, Paris, 1995.

[29J. HOENIG, M. HAMILTON,” The schizophrenic patient in the communauty and is effects on the household”, J. Soc. Psychiatry, 20, 1975 ; J.S. GIBBONS, J. MORN, J.M. POWELL, J.L. GIBBONS, “Schizophrenia patients and their families”, Br. J. Psychiatry, 144, 1974 ; V. JALFRE, J. de VERBIZIER, V. KOVESS,” Vivre avec un malade psychotique”, L’information Psychiatrique, 4, 1995. Lire aussi de L. VERHAEGEN, “Quelques éléments pour une analyse des nouvelles carrières psychiatriques”, sociologie et sociétés, 1975, et divers articles du n° 23, 3, de Psychologie médicale, 1991.

[30“En tant d’êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles, le caractère de son père, le caractère de sa mère ; on traverse l’une, puis l’autre. Mais le lendemain l’ordre de superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence.” Marcel PROUST, “Le temps retrouvé”, p. 692 de l’édition de la Pléiade. PROUST, auquel, en particulier pour tant et tant de passages de “À la recherche du temps perdu”, ce chapitre sur les contenants de pensée pourrait être dédié, si l’hommage n’était si prèsomptueux. Que l’on se souvienne par exemple de “Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes”.

[31Notons qu’une bonne synthèse de ces approches a été récemment établie par Bernard GIBELLO, “Les contenants de pensée et la psychopathologie”, in L’activité de la pensée, Dunod, Paris, 1994.

[32Harold SEARLES, “L’effort pour rendre l’autre fou”, Gallimard, Paris, 1977.

[33Voir pour une bibliographie de ces auteurs la collection dirigée par Kaës et Anzieu, Inconscient et culture, Dunod, Paris, notamment ”La thérapie familiale psychanalytique”, 1972, et “L’institution et les institutions”, 1977.

[34René KAËS, “L’appareil psychique groupal. Constructions de groupe”, Dunod, Paris, 1976.

[35André RUFFIOT,” Thérapie psychanalytique de la famille. L’appareil psychique familial”, thèse de 3 ème cycle, Grenoble, 1979.

[36Réalité psychique et souffrance dans les institutions”, l’institution et les institutions, Dunod, Paris, 1977.

[37Apsygée, Paris, 1994.

[38Philippe THOMAS, “Poupée russe de la fonction contenante en accueil familial”, mémoire de licence, Lyon II, 1994.

[39A propos des rapports entre théorie des contenants et approches des psychoses de Gisela PANKOW voir aussi “Réflexions et hypothèses autour de la technique du modelage chez Gisela Pankow”, par Serge TISSERON, in L’activité de la pensée, Dunod, Paris, 1994.

[40René KAËS, “La parole et le lien”, Dunod, Paris, 1994.

[41Enrique PICHON-RIVIERE, “El concepto de portavoz”, Temas de psicologia social, 2, 11-20, Buenos Aires,1970.

[42Piera AULAGNIER, “La violence de l’interprétation”, PUF, Paris, 1975.

[43Notons que cette notion de porte-parole a été aussi mise en évidence dans la clinique africaine par les ORTIGUES. “Comment se décide une psychothérapie d’enfant”, Oedipe africain, Plon, 1966, puis chez L’Harmattan.

[44“Un papillon s’éveille, bat des ailes sur la rive du Yan-Tsé, et un cyclone se déclenche à l’autre bout du monde” dit un proverbe chinois, la sagesse populaire ayant pensé lé théorie des catastrophes avant les prix Nobel.

[45Phillipe THOMAS, “ Poupée russe de la fonction contenante en accueil familial”, mémoire de Licence, Lyon II,1994.

[46Ross V. SPECK, “L’intervention en réseau social : les thérapies de réseau, théorie et développement”, in Les pratiques de réseau, sous la direction de Mony ELKAÏM, ESF, 1977.

[47“Pratiques de réseaux : échanges”, in Les pratiques de réseau, sous la direction de Mony ELKAÏM, ESF, Paris, 1977.

[48La plupart de mes citations de VALLÉE sont tirées de textes non publiés, et de conversations.

[49Pierre SANS, “Sur les traces des psychotiques”, Journée d’étude sur les psychoses, EFP, BORDEAUX, 22-23 Janvier 1977.

[50Geneviève MERMET, Danielle ROSSET, “Réflexion sur la place du père dans le placement familial”, congrès de La Baule, 11 Octobre 1986, CREAI des Pays de Loire, 1987.

[51Joëlle BERRHUEL, Pierre SANS,” Psychose et placement familial”, Synapse,27, Paris,1986.

[52Ce qui est certain, c’est qu’il y a dans toute ces affaires mélange d’un destin, au sens de SZONDI, et de trajectoires personnelles et institutionnelles. Mais aller plus loin que cette notion générale, avec nos modestes moyens d’analyse, serait bien aventureux. Pour ma part, je m’interdit de me comporter en médecin et encore plus en analyste avec mes familles d’accueil.

[53Vladimir JANKELEVITCH, “Le sérieux de l’intention”, Flammarion, Paris, 1973.

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Dernière mise à jour : lundi 13 octobre 2014

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