Le gouffre revisité : la ligne de faille

Hervé JAOUL, psychiatre, psychanalyste (PFS ADSEA, Pontoise)

Une famille d’accueil engage chacun des siens à rejouer, avec l’enfant qui lui est confié, et sous le contrôle d’une institution, le traumatisme qui a sidéré les processus d’individuation depuis trois générations. Elle se prête au jeu, dans la réalité, et mise toutes les places et fonctions qu’elle contient : parents, amants, enfants et enfances de chacun.

C’est de cet exercice périlleux que va pouvoir émerger une pensée, un fantasme, par la mise en œuvre de transferts multiples, et que donc va pouvoir se dire quelque chose du traumatisme. C’est ce risque que prend la famille d’accueil d’être amenée au bord d’un gouffre, ou du gouffre de chacun sans s’y précipiter, juste pour le revisiter.

C’est aussi le gouffre de la mère dans lequel elle continue sa chute depuis que lui a été barrée la passerelle l’accompagnant d’une rive à l’autre de son évolution psychique. Ces deux rives sont pour chacun celles qui délimitent nettement, comme une ligne de faille :

  • D’un côté, ce qui reste attaché à l’enfance. C’est à dire l’attachement à ce que l’on croit resté dû, maintenant ainsi une immaturité psychique et physique la plus longue possible, conservant ainsi un espoir de fusion au corps maternel ou bien une position de mutuelle assistance narcissique, indistinction protectrice et masochique ante dépressive ou anti dépressive, d’un commun accord implicite ; position rendue nécessaire pour éviter de se perdre et pour ne pas risquer d’envisager sa solitude.

Ainsi reste béante la question de la différence des sexes et des générations. Et l’enfant reste aux prises avec la jouissance jusqu’à ce que le père flou idéalisé prenne forme humaine et puisse, de ce fait, être des-idéalisé, et que s’ouvrent ainsi à l’enfant les chemins d’accès à son propre désir sexuel pour un congénère, à une possible socialisation et à une nouvelle filiation.

  • De l’autre côté, ce que l’on désire donner à un autre que soi, après avoir pu renoncer à ce qui est dû. C’est là que le Sujet a pu éprouver et admettre sa maturité physique et psychique, et accéder à la question du don et de sa responsabilité, distinguer ainsi son désir de celui de l’autre. Le renoncement au corps de la mère et à l’idéalisation du père, devenu lui bien réel, limité et mortel, annonce la réalisation possible pour lui d’un rapport sexuel, celui des parents étant découvert comme ayant bien existé.

De là peut se symboliser la différence des sexes et des générations. L’enfant est au cœur du désir sexuel de ses parents, et au travail de son propre désir qui s’en différencie enfin.

Le passage d’une berge à l’autre demande un accompagnement tendre, ferme et serein, jusqu’à pouvoir lâcher la prise sans risque de rupture et permettre ainsi une séparation.

Ce qui, au contraire, a pu faire barrage pour la mère et rompre la passerelle se nomme traumatisme. Sa chute risque d’entraîner celle de l’enfant.

Dans un contexte de séparation sur ordonnance devra donc pouvoir se revisiter, se rejouer par personnes interposées, un risque traumatique identique. Or chacune des personnes autour de cet enfant a eu affaire au vertige de son propre passage et chacun sait ce qu’il veut ignorer.

La remise en jeu du traumatisme va faire émerger en chacun de nous, et en chacun à la place qu’il occupe, ces abîmes d’instabilité qu’il croyait à jamais immergés. Ces surgissements d’inconscient, ces actes, sont la réplique des secousses qui ont traversé la mère et l’enfant, et qu’ils nous demandent instamment de mettre en mot.

Faire barrage, pour convenance personnelle, à ces effractions de l’inconscient revient à interdire à cet enfant un autre mode d’existence que celui de la soumission à la perversion ; c’est une caution définitive donnée à la jouissance.

La perversion n’est pas une indication psychothérapique, ni celle d’un placement familial ; le symptôme n’est pas un acte mais une parole masquée. Toute effraction, tout acte, tout symptôme, tout affect, contient du langage qui ne demande qu’à être articulé plutôt qu’à nouveau condamné.

Voilà le scénario à rejouer et à déjouer. Une famille d’accueil risque gros dans cette affaire. C’est pour cela qu’il me paraît nécessaire d’insister sur la sélection lors de sa candidature. Il est important que la famille d’accueil puisse être amenée lors des entretiens de sélection à parler de ses limites, de ses gouffres, pour, comme chaque personne de l’institution, préciser ses lignes de faille et prendre conscience avant de commencer son travail du fait qu’elle devra retrouver ses espaces d’incertitude, et que ses défenses seront toujours mises à mal. Ces entretiens préalables sont à la fois des instants de déstabilisation et de réassurance mutuelle. Nous serons entre famille d’accueil et institutions tellement liées que nous devrons savoir de chacun qu’une écoute est possible, et que tout jugement, désaveu ou désignation est dangereux.

Nous allons devoir nous mettre en confiance pour être successivement traversés par les séismes les plus inattendus et nouer ainsi un réseau transférentiel, une source de pensées, chacun à sa place d’enfant ou de parents.

C’est de cette condition préalable que dépend la mise en oeuvre d’un processus psychothérapique au cours du placement familial et que l’espoir peut renaître de retrouver un sens à l’histoire du sujet. Il suffit de se mettre en position d’être affecté par la souffrance de l’autre et de se prêter à en pouvoir penser et restituer une émotion. C’est rétablir par personne interposée un lien rompu entre pulsions, affects et mots.

Voilà la véritable gageure qui est proposée à chacun, et particulièrement à la famille d’accueil, dans sa chair et son intimité éprouvée par ces chocs répétitifs. La complexité de sa fonction est celle d’éprouver, de dire, de se faire entendre, de se prêter à l’épreuve de son imaginaire pour le rendre audible. Si l’enfant lui accorde cette confiance de dire pour lui ce qui est retenu depuis des générations, il pourra se réapproprier cette parole et retrouver sa place dans l’avant, le maintenant et l’après de son histoire.

Ce travail est une prise de risque importante pour la famille d’accueil et nous ne pouvons le lui faire courir seule, l’accompagnement est à prévoir dès la première rencontre et au-delà du retour de l’enfant.

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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