Que peut instituer l’accueil familial thérapeutique ?

Emmanuel de CACQUERAY, psychologue - SAFT Contadour - Nantes

L’équipe de Contadour est fondée sur le trépied psychologue - psychiatre - famille d’accueil réglé par le contexte administratif et économique d’un syndicat interhospitalier en santé mentale (SISMLA), mais elle est surtout habitée par une longue vie associative qui a orienté le travail sur l’idée de susciter et de favoriser la relation de sujets dits malades mentaux aux autres et d’historiser leur parcours dans une inscription symbolique.

Ses fonctions ne peuvent se décliner que par rapport à ce qui cause l’existence même de l’institution, à savoir l’impossibilité pour des sujets de trouver une place dans les institutions ordinaires (famille, école, entreprise...). C’est le réel des impossibilités dans lesquelles ces sujets se trouvent qui fonde l’institution spécialisée.

En partant de la raison sociale de l’institution, il nous est plus facile de revenir sans cesse à ce qu’il s’agit de soutenir dans le travail. Si ces sujets sont pris en charge à Contadour, en famille d’accueil, après un long parcours dans les institutions spécialisées, c’est d’abord parce qu’ils n’ont jamais trouvé les coordonnées nécessaires et suffisantes pour se tenir et se repérer dans la vie sociale. Ces sujets se vivent bien souvent comme des déchets, des rebuts de notre société du fait même de l’intensité de leurs troubles psychiques, du fait du statut de la jouissance dans la psychose ; mis hors lien social, ils sont littéralement coupés des autres ; sans limites signifiantes entre un intérieur et un extérieur, certains en ont perdu jusqu’à la représentation de leur propre corps.

Pour traiter ces effets pathologiques, l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). offre d’une part un refuge contre les effets ravageants de rencontres déclenchantes, un lieu propice à l’apaisement, et d’autre part une surface d’inscription dans un réseau social, des possibilités de rencontres régulées par l attention particulière d’une famille d’accueil. Il s’agit donc d’élaborer un cadre de manière à éviter les effets morcelants et dégradants des situations de "laisser tomber" et de donner une chance au sujet d’inventer un type de lien social, de reconstruire un autre rapport aux autres qui puisse suppléer au défaut du symbolique.

Ce ne sont pas les velléités thérapeutiques et éducatives qui sont mises au premier plan dans le travail que l’équipe doit fournir. Il ne s’agit pas pour nous de rectifier le sujet, de l’adapter à une institution rêvant d’un patient idéal au risque de renouer avec des pratiques ségrégatives qui laisseraient croire à l’existence d’un profil particulier de patients pour chaque institution. La question primordiale est de leur permettre de trouver une place dans l’existence, une place dans la parole, une place tenant compte de ce qui est justement en impasse pour eux dans leur rapport à l’Autre.

Il s’agit donc, pour le praticien, de s’engager véritablement sur cette question, de se proposer, à partir de l’accord d’admission et du consentement du pensionnaire à sa prise en charge en famille d’accueil, comme partenaire pour construire avec lui la possibilité de cette place. Le dispositif de Contadour crée les conditions pour qu’entre un psychologue, en relation avec un psychiatre, et un patient, un accrochage puisse se faire, une relation transférentielle puisse se nouer parce que chaque praticien a la responsabilité de ses actes et de ses outils conceptuels ; c’est donc son désir qui est mis en jeu.

A partir de là un travail peut s’élaborer pour permettre à un pensionnaire de trouver des points d’ancrage auprès d’une famille d’accueil, puis dans différents lieux de vie.

Le psychologue, en qualité de référent, a les cartes en main pour organiser la prise en charge du pensionnaire, pour articuler les interventions diverses que nécessite sa situation particulière, pour veiller à ce que tous les aspects de sa prise en charge soient considérés. Il se met au pas des questions à traiter pour lui, avec sa famille d’accueil, avec sa famille d’origine et avec tout autre intervenant d’autres lieux d’accueil (institutions spécialisées, clubs de loisirs et sportifs, centres de vacances, centres culturels, artisans...). Interventions multiples donc, médiatisant les relatons entre le patient et les autres de manière à situer sa place dans le réseau symbolique aussi bien dans l’actualité de ce qu’il vit au quotidien avec son entourage que dans son passé, dans l’histoire de ses ascendants et dans celle qu’il reconstruit lui-même.

Une des fonctions de l’équipe est d’œuvrer pour continuellement faire en sorte que l’accueil familial ne reproduise pas une structure enfermante autour du pensionnaire. Si une dimension d’altérité n’est pas maintenue, nous assistons très vite à des phénomènes de défense contre les faits, gestes et dires du pensionnaire. Pris par l’intensité de certains troubles, pétrifiés par les comportements, paroles, symptômes de certains pensionnaires, il est fréquent de constater chez les accueillants des pratiques et des paroles d’évitement de toute confrontation par crainte des réactions des pensionnaires.

Pratiques amenant parfois la famille d’accueil à organiser sa vie avant tout en fonction du pensionnaire jusqu’à restreindre toutes relations familiales ou amicales, ou au contraire à écarter le pensionnaire, à le tenir à distance de toute la vie familiale.

Deux écueils possibles qui rendent fondamentale la fonction de l’équipe comme tiers, comme lieu d’énonciation, lieu pour favoriser un rassemblement de mots, de paroles autour de tous les petits événements de la vie, de ce qui se déroule au quotidien, pour lire les situations heureuses ou malheureuses, banales, comiques ou sérieuses, pour raccommoder ce tissu symbolique qui fait la vie de chacun mais aussi comme instance qui peut faire point d’arrêt, si nécessaire, à des relations mortifères. Instance pour tirer du côté de la parole les faits de la vie qui nous apparaissent parfois comme des détails mais qui sont reçus par ces sujets comme des coups du fait qu’ils ne trouvent pas dans le langage un recours pour les appréhender.

La famille d’accueil peut être un tremplin pour qu’un sujet trouve une place dans l’existence, mais pour des sujets psychotiques elle peut prendre une place encore plus essentielle, elle lui sert parfois de suppléance pour assurer une permanence de son être face à un monde toujours chaotique dans lequel il risque sans cesse de sombrer. La fonction du praticien est donc de créer les conditions de cette suppléance, et à partir de ce support de créer les conditions d’une place dans un réseau social.

L’accueil familial thérapeutique AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
est alors un dispositif précieux pour élargir le champ relationnel d’un pensionnaire, il peut favoriser les possibilités de rencontres à partir du réseau social même de la famille. Nous voyions ainsi des pensionnaires constituer, à partir de cet appui, leur propre réseau relationnel, se faire une place dans un village à partir d’une fonction reconnue ou se stabiliser à partir d’un intérêt particulier ouvrant sur des occupations diverses et précises. Il s’agit donc d’ouvrir l’espace en s’appuyant sur ce que le pensionnaire énonce lui-même, sur ses capacités d’invention, sur ce qu’il tente de construire comme défense contre tout ce qui fait pour lui intrusion et envahissement et qui menace son intégrité corporelle.

Le praticien est là pour faire en quelque sorte feu de tout bois, c’est-à-dire, pour saisir, dans l’apparence anodine d’un énoncé, un élément essentiel sur lequel s’appuyer pour interroger l’espace social.

Une jeune femme raconte régulièrement, avec la force d’une certitude, que telle ou telle personne de sa famille ou de son entourage est morte. Elle refuse avec véhémence, voire agressivité, toute mise en doute de sa parole mais s’apaise quand nous lui proposons d’aller rencontrer les diverses personnes nommées. Cette parole, entendue comme la certitude pour cette personne d’être morte aux autres, nous encourage à les interpeller pour qu’elle puisse se reconnaître dans ce qu’ils ont à dire. Elle effectue de cette manière tout un parcours lui permettant d’avoir un rapport plus apaisé aux autres, elle se reconnaît dans une histoire et trouve de cette manière quelques repères pour se situer davantage dans le jeu social.

Le travail du praticien suppose donc un repérage clinique continuel pour débroussailler les enjeux dans lesquels le pensionnaire est pris, pour situer les impasses, ce qui tourne à vide dans ses propos et en rond dans ses comportements, pour déchiffrer ce qui ne parvient pas à se symboliser.

C’est en mettant ce déchiffrage au premier plan des préoccupations institutionnelles que nous pouvons avoir quelques chances d’affiner nos interventions. C’est ce qui doit orienter les décisions, mettre l’équipe en fonction.

Dernière mise à jour : jeudi 2 novembre 2006

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