Le village où l’asile est dans le pré

Auteur : Marine Chanel, Charlie Hebdo n° 942, 7 juillet 2010

Reportage > Psychiatrie

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Le village où l’asile est dans le pré

Le village où l’asile est dans le pré

Alors qu’au printemps dernier Sarkozy faisait ouvrir le premier « hôpital prison » de France, alimentant une nouvelle fois l’amalgame entre maladie mentale et dangerosité, les habitants d’Ainay-le-Château, petit patelin perdu dans l’Allier, pratiquent, eux, la réintégration des « fous » en famille.

Au fond d’une petite bannette en osier, posée au-dessus de la tireuse à bière, une demi-douzaine de bouchons de sodas en plastique. « Je les garde pour un des patients qui les collectionne », explique la patronne du Bar des Sports.

À cent kilomètres de Clermont-Ferrand, et à mille lieues de la stigmatisation de la maladie mentale, Ainay-le-Château file son quotidien avec une population un peu spéciale : 1.100 habitants, dont près de 400 personnes atteintes de troubles psychiatriques. Soit près d’une personne sur trois. Dont quelques collectionneurs de bouchons en plastique.

Raisons de cette sur-représentation ? Ici, depuis plus d’un siècle, les habitants accueillent les malades mentaux. Fin 19ème, Ainay servait à débarrasser à bon compte les asiles parisiens pleins à craquer. Main-d’œuvre gratuite pour aider aux champs, en échange du gîte et du souper. Un « contrat » qui, à l’époque, suscita nombre d’abus et de maltraitances.

Heureusement, au fil des années, l’accueil se réforme très largement, jusqu’à devenir thérapeutique, et, aujourd’hui, strictement encadré : les familles, qui parfois exercent ce métier depuis plusieurs générations, sont maintenant officiellement titulaires de la mission d’AFT AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
(accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). thérapeutique]. C’est-à-dire salariées par l’hôpital pour nourrir/loger/blanchir les patients stabilisés, mais aussi pour veiller à leur prise de médicaments et à leur état de santé. Soit une véritable alternative humaine et économique (deux à trois fois moins cher pour la Sécu
 [1]
) à l’hospitalisation fermée.

Accroche-toi au pinceau, je retire le mur

Quoi, comment ? Mais quelle horreur ! Des « monstres » atteints de troubles de la personnalité, des dépressifs, des psychotiques, et même des schizos en liberté ?

Vite, planquez femmes et enfants, affûtez micros et caméras, prévenez Hondelatte et toute la clique de « Faites entrer l’accusé », et, surtout, rappelez-vous le discours de Sarkozy après le meurtre d’un étudiant à Grenoble, poignardé en 2007 par un « évadé » de l’HP : « Vous savez fort bien que des patients dont l’état s’est stabilisé pendant un certain temps peuvent soudainement devenir dangereux
 [2]
. »
Méfiance contre les « fous », même lorsque les médecins vous disent qu’ils sont inoffensifs !

Sauf que dans la région d’Ainay, où l’on vit toute la journée avec, justement, des « patients stabilisés », les gens semblent plutôt regarder avec bienveillance ceux qu’ils surnomment affectueusement « Bubulle » ou « Trottinette ». « Parfois, on est exploses de rire, raconte Christine, qui tient le bistrot-PMU. Moi, ce qui m’éclate le plus, c’est quand des gens s’arrêtent pour demander leur chemin. Là, ça part dans tous les sens, et on ne sait jamais où les gars vont être envoyés ! »

Crânerie naïve face à l’insécurité qui menace ? « Oui, il y a déjà eu des "faits divers" en rapport avec l’AFT. Mais pas dans le sens que vous imaginez..., explique Jean-Claude Cébula, psychologue clinicien et directeur de l’IFREP
 [3]
. Des familles d’accueil ont été condamnées pour violence ultime à leur patient. Mais à ma connaissance, la réciproque ne s’est jamais produite. »

Des familles « normales » plus dangereuses que leurs « fous » ? Ce type d’assassinats-là, statistiquement majoritaire, n’a pourtant pas souvent l’honneur des gros titres ou des indignations politiques.

Loin de la peur du malade, les habitants d’Ainay profitent, eux, de « la manne » que représente le centre psychiatrique. « II ne faut pas s’y tromper ! C’est notre usine, c’est eux qui font tourner le village, affirme Christine. Vraiment, avec les patients, il n’y a aucun risque d’agression, ajoute-t-elle. Évidemment, ils peuvent vous serrer la main sans vous connaître, mais bof !, à part ça... »

Fous à délier

Si les riverains ne craignent pas les agressions physiques, ils se préservent soigneusement contre la violence verbale. Ici par exemple, personne n’emploie le mot « fous ». On dira « les patients », « les résidents », ou encore « les pensionnaires ». Les plus rustiques risqueront le terme de « bredins ». Mais la discourtoisie s’arrête là.

« Jamais on n’a parlé de fous, jamais. En fait, ça ne nous viendrait même pas à l’idée », confirme la pharmacienne. Et la novlangue s’étend à tout le domaine psychiatrique : l’hôpital est baptisé « la colonie », les familles d’accueil répondent au nom de « nourrices », et les habitants du village qui ne souffrent pas de troubles mentaux sont appelés « les civils ».

Mais le tabou est parfois brisé : l’an dernier, TF1 diffusait un reportage sur Ainay intitulé « Le village des fous ». « Ça nous a beau-coup blessés », nous ont répété les habitants. Au point que les journalistes inspirent maintenant méfiance, et que l’hôpital se replie sur un certain autisme communicationnel. « Charlie Hebdo, le journal où dessinent Reiser — mort il y a vingt-sept ans, ndlr — et Wolinski ? Hors de question ! », nous oppose le directeur de l’hôpital lorsque nous demandons à le rencontrer.

Alors une fois sur place, nous toquons aux portes : là, plusieurs personnes s’excusent de ne pouvoir nous recevoir, parce qu’elles auraient reçu la veille une « circulaire » de l’hôpital — leur employeur —, leur interdisant de répondre aux journalistes... Dommage.

L’hospitalisation « hors les murs », si elle est peu connue, mériterait pourtant publicité : « Ainay-le-Château est un lieu de banalisation de la maladie mentale qui rend service à chacun d’entre nous », affirme Jean-Claude Cébula. Or, d’après lui, moins de 2.000 adultes bénéficiaient de l’AFT en 2009, à cause de « la grande méconnaissance de cette pratique par le corps social, et même professionnel ».

Sans compter que, pour les vendeurs de phobies sécuritaires, l’image du « fou » qui commet des crimes sanglants est sans doute bien plus utile que celle du « bredin » qui collectionne les bouchons en plastique...

Marine Chanel

Notes

[1D’après Étienne Frommelt, président de Famidac, « en
2009, un patient en établissement coûtait entre 300 et
500 euros par jour à la Sécu. En AFT, ça ne dépasse pas
les 200 euros »
.

[2Discours du président de la République, le 2 décembre
2008 à Antony.

[3Institut de formation, de recherche et d’évaluation des
pratiques médico-sociales.

Post Scriptum

Merci à Marine Chanel pour son accord de publication. Dommage qu’aucun accueillant "thérapeutique" n’ait outrepassé les consignes de la direction de cet hôpital, en répondant à l’appel à témoins "Ainay-le-Chateau : cherche accueillants pour témoigner" qu’elle avait posté sur notre forum !

Il n’est pas encore trop tard pour réagir : Marine sera très heureuse de lire vos réactions (à poster, également, sur notre forum).

A voir également (extraits de nos archives radio-télé) :

  • 31 janvier 2010, TF1 : "Le village des fous"

Un excellent reportage sur l’Accueil Familial Thérapeutique à Ainay-le Château, diffusé au cours de l’émission "Sept à Huit". Vous pouvez le voir ou le revoir sur http://www.wat.tv/video/village-fous-25w95_1f8e2_.html

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Revoir "le village des fous"
  • Du 16 au 20 juillet 2007, 14h30, France 5

France 5 a diffusé une série de cinq reportages de 7 minutes sur "La prise en charge psychiatrique du centre hospitalier d’Ainay-le-Château", où près de 400 malades bénéficient d’un accueil familial thérapeutique.

C’était en dernière partie du Magazine de la santé ("Sept minutes pour une vie"), du lundi 16 au vendredi 20 juillet,

  • A partir de 14h25 sur France 5
  • Vers 20h (TPS, Canal Satellite, TNT)

Vous pouvez voir ces cinq reportages en cliquant ici ... ou ci-dessous :

Dernière mise à jour : dimanche 1er septembre 2013

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