Le dynamisme de l’accueil familial thérapeutique des adultes

Roseline Dantan, psychanalyste, psychologue clinicienne en libéral - Colombes.

Comment tirer parti - sur un plan pragmatique et clinique - d’un modèle théorique d’évaluation des accueils familiaux thérapeutiques de malades mentaux adultes ? Y aurait-il des concepts que les équipes soignantes pourraient utiliser pour orienter leur travail selon les aléas des accueils ? Et si c’était le manque de lisibilité des pratiques qui freinait l’essor de ce mode de soin [1], un outil conceptuel pourrait-il participer à modifier cette tendance ?

Au centre hospitalier P. Guiraud à Villejuif, le service XV est dirigé par le Dr F. Josselin depuis sa création en 1990. Des placements de malades en famille d’accueil ont été mis en œuvre en 1991 et depuis 1996, une équipe spécifique prend en charge une dizaine de patients. C’est dans ce service d’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). thérapeutique dirigé par le Dr P. Bénureau qu’avec le soutien chaleureux de la psychologue clinicienne Mireille Scemama-Erdôs, j’ai mené une expérimentation (dans le cadre d’une recherche universitaire [2]) auprès de neuf accueillantes familiales.

J. C. Cébula est l’un des auteurs actuels les plus engagés dans la réflexion sur l’accueil fami­lial thérapeutique d’adultes. À partir notamment [3] de son expérience de psychologue en charge d’accompagnements d’accueils depuis les années 75, il a dégagé une structuration dans les relations entre la famille et le patient qu’elle accueille. Le modèle théorique qu’il développe [4] décrit les mouvements relationnels entre accueillants et accueillis sur trois modalités qui se construisent autour des représentations que l’accueillant se forge sur son travail et le malade accueilli et s’inscrivent dans une progression dynamique.

La première étape est celle de l’idyl­le, la deuxième de la désillusion et la troisième d’installation dans la durée. Il y a une valeur affective dans ces représentations que j’ai matérialisée via des indices langa­giers (adjectifs subjectifs) présents dans les dires des accueillantes. Un logiciel d’analyse de discours (TROPES [5]) m’a permis de traiter rapidement deux interviews pour chacune. Ces marques de langage permettaient-elles une description des accueils selon les trois étapes du modèle ? Il a fallu dans un premier temps observer la répartition des neuf accueils étudiés, à savoir : quatre dans l’idylle, quatre dans la désillusion, et un dans l’installation dans la durée.

Le modèle permet de décrire et de distinguer les accueils selon une valeur affective de la repré­sentation de l’accueillante sur chacune des trois étapes. Mais son intérêt réside moins sur un plan descriptif que sur un plan prédictif, dans le fait qu’il dégage une structuration dynamique, une évolution repérable dans chaque accueil, située entre les extrêmes de la fusion et du rejet.

J’ai choisi d’étudier les interactions entre accueillant et accueilli à propos des temps de sépa­ration, moment d’intensité des sentiments qui cristallise les affects. Le statut de travailleur sala­rié des accueillantes du centre hospitalier P. Guiraud comporte une période de congés qui obli­ge tout accueil à se confronter à ce temps particulier.

D’un côté, les malades mentaux n’ont pas toujours une claire conscience de la notion du temps. Se séparer devient alors un des angles du travail sur l’évolution de la maladie, et le patient est amené progressivement à prendre en compte, sans angoisse de morcellement ou de dissociation, différents changements (de per­sonnes, de lieux).

D’un autre côté, les accueillantes peuvent avoir peur de perdre leur travail, imaginant que « leur » patient, se trouvant mieux ailleurs, ne voudrait plus revenir. Souvent, la séparation entraîne la menace de la perte. De plus, l’insertion du patient dans la famille sup­pose un attachement qui se manifeste avec une grande force émotionnelle lors des séparations.

Quelle différence s’observera dans la participation d’une accueillante aux projets de séparation (tels qu’ils sont soutenus par l’équipe soignante) selon que l’accueil aura été catégorisé en phase d’idylle, de désillusion ou d’installation dans la durée ? Dans cette recherche de valida­tion d’un modèle d’accueil familial thérapeutique AFT
Accueil Familial Thérapeutique
Des personnes souffrant de troubles mentaux peuvent être prises en charge au domicile de particuliers formés, agréés et employés par des établissements psychiatriques.
, j’ai établi trois hypothèses prédisant chacu­ne le comportement des accueillantes face aux séparations, en fonction de l’étape vécue :

  • si le dynamisme de l’accueil est en phase d’idylle, l’accueillante ne souhaitera pas se séparer du patient, laissera l’organisation du séjour à l’équipe, mais sera très attentionnée aux prépara­tifs personnels du patient ;
  • si le dynamisme de l’accueil est à l’étape de la désillusion, l’accueillante souhaitera se sépa­rer du patient, ne participera pas du tout au projet ni en concertation avec l’équipe ni sur le plan des préparatifs personnels, et manifestera un désir fort de séparation, sur le registre du rejet ;
  • si le dynamisme de l’accueil en est à l’étape d’installation dans la durée, l’accueillante consentira à la séparation et participera, en concertation avec le patient et l’équipe, à son éla­boration, aussi bien dans l’organisation générale que dans des détails plus personnels.

Étudier ces hypothèses a permis de valider la catégorisation des accueils dans six cas sur neuf où le comportement observé a correspondu à ce qui était attendu. Les trois cas où s’est mani­festé un décalage étaient en relation avec l’étape dite d’installation dans la durée. En effet, à l’imaginaire du premier temps (idylle) confronté à la réalité dans la deuxième étape (désillu­sion), il apparaît dans ce troisième temps une symbolisation différente de la représentation de l’accueil.

Il s’agit d’un temps de dépassement du deuil des premières illusions et de l’accepta­tion d’une différence qui permet à l’accueil de s’installer dans la durée. L’accueillant mesure la dimension de l’indication de placement. Des aspects particuliers de la maladie mentale sont découverts ou réinterprétés. Le travail dans l’accueil en famille est envisagé comme un mode de soin dont celui de l’équipe est complémentaire. L’accueillant construit une autre représen­tation de l’accueilli. Les comportements incompréhensibles sont replacés dans le cadre de la vie quotidienne où ils acquièrent un autre sens : ils sont familiarisés.

Katia Cottencin, infirmière, rapporte le cas d’un patient pyromane qui avait repris son mode de jouissance en mettant le feu à la paille de la grange. L’accueillant a donné un sens à ce com­portement dangereux et a confié au malade la tâche quotidienne de brûler un tas d’ordures au fond du jardin. Aucun autre incendie n’a plus été allumé, l’accueil s’est poursuivi au mieux.

Ce temps permet la construction d’une pensée sur l’autre qui autorise la stabilité des échanges relationnels. Jean-Claude Cébula nomme préoccupation maternelle primaire cette permanence relationnelle. Cette stabilité, qui offre un support thérapeutique à la dissociation mentale, ne se déploie pleinement que dans ce troisième temps de la dynamique de l’accueil.

Les indices langagiers choisis ne permettent pas de distinguer sentiments affectifs et posses­sifs. Or, ces sentiments ne se recouvrent pas et se disjoignent au contraire dans la dernière étape du modèle. Des indices de prise en charge du discours en comparaison avec les adjectifs sub­jectifs pourraient, par exemple, permettre de mieux mesurer l’attachement fusionnel qui est souvent le moteur du début de l’accueil (idylle).

Mon expérimentation s’est déroulée sur quelques mois. Il conviendrait de prolonger cette démarche pour introduire une variable temporelle dans le modèle. L’étude des discours devrait notamment prendre en compte davantage que deux moments comme effectué dans cette étude. Il est arrivé en effet que la représentation de l’accueil ait temporairement « régressé » à la phase de désillusion lorsque les aléas de l’évolution de la maladie mentale ont heurté la vie familia­le. Mais cette régression ne signifie pas la rupture et, quelques temps plus tard, se range au nombre des péripéties qui émaillent l’accueil.

Mais surtout, j’ai plusieurs fois dû utiliser l’information sur la durée de l’accueil pour argu­menter sur la pertinence des résultats. Cette variable a donc un rôle important dans l’apprécia­tion du déroulement du dynamisme de l’accueil et pourrait être croisée avec les autres données. Un accueil fixé aux premiers temps de l’idylle depuis plusieurs années doit être pris en comp­te différemment d’un accueil débutant. C’est en effet un moment où l’équipe médicale est un peu en retrait du système familial intégrant le patient. Lorsque cette situation perdure, l’équi­pe doit être vigilante à l’évolution de l’autonomie du patient. De même, un accueil restant plu­sieurs années en phase de désillusion doit faire l’objet d’un intérêt particulier. Cette attitude a des effets sur les autres membres de la famille. Ne peuvent-ils pas être pathologiques ?

Ce travail propose des pistes pour des recherches ultérieures sur l’accueil familial thérapeu­tique des adultes, domaine encore peu exploré. Il est important de souligner la fonctionnalité de ce modèle dynamique pour décrire sur le plan psychologique les différentes étapes des accueils familiaux des psychotiques adultes. Dans chacun des neuf cas étudiés, j’ai pu rassem­bler des données cliniques facilement interprétables selon cette théorisation. En pratique autant qu’en théorie, la dynamique de l’accueil familial est un concept qui peut s’inscrire au-delà des divers courants qui organisent le champ actuel de la psychologie.

Gageons que ces questions seront reprises par de nombreux chercheurs conscients des aspects novateurs de l’accueil fami­lial thérapeutique des malades mentaux adultes.

Notes

[1Eric Auger, « Succès et faiblesse de l’accueil familial thérapeutique », Soins Psychiatrie, n° 225, 2003

[2« Le dynamisme de l’accueil familial thérapeutique des adultes », mémoire de maîtrise de psycholo­gie clinique et pathologique - CNED-Paris VIII, soutenu en septembre 2003 par Roseline Dantan

[3Le travail de Myriam David sur les placements d’enfants tient une grande place dans la recherche sur l’accueil familial. Voir « Le placement familial, de la pratique à la théorie », ESF, 1990

[4Jean-Claude Cébula, « L’accueil familial des adultes », Dunod, 1999

[5R. Ghiglione, A. Landré, M. Bromberg, P. Molette, « L’analyse automatique de contenus », Dunod, 1998

Dernière mise à jour : lundi 4 avril 2011

En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies qui mesurent la fréquentation de ce site et vous permettent de le partager sur les réseaux sociaux.

Association Famidac © 1998-2016. Reproductions partielles autorisées avec la mention "Source : famidac.fr"
Qui sommes-nous ? | Adhésion | Merci de nous signaler toute erreur ou anomalie | Site réalisé avec SPIP

12 visiteurs (dont 8 sur le forum)

En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies qui mesurent la fréquentation de ce site et vous permettent de le partager sur les réseaux sociaux.

Association Famidac © 1998-2016. Reproductions partielles autorisées avec la mention "Source : famidac.fr"
Qui sommes-nous ? | Adhésion | Merci de nous signaler toute erreur ou anomalie | Site réalisé avec SPIP