10 - Appropriation

Une notion au cœur de l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale). - Appropriations des équipes : une source inépuisable de rivalités - Accueilli et appropriations - Les parents dans le "trop" ou le "pas assez" ? - La famille d’accueil : "un accueilli approprié..." - Une équipe appropriée pour l’accueil familial ?

Une notion au cœur de l’accueil familial Accueil familial Mode d’accueil alternatif au maintien à domicile et au placement en établissement spécialisé : les personnes handicapées ou âgées sont prises en charge au domicile de particuliers agréés et contrôlés par les conseils départementaux (ou par des établissements de santé mentale).

La notion d’appropriation est souvent connotée péjorativement en accueil familial. Il est fréquent d’entendre dire qu’une famille s’est approprié un enfant, ou qu’une équipe s’est approprié un projet. C’est une façon de relever que, dans le même temps, d’autres s’en trouveraient dépossédés. L’appropriation exprime l’idée de s’attribuer, par usurpation, une partie ou la totalité de ce qui reviendrait de droit ou de fait à d’autres.

L’accueil familial ne semble retenir que la dimension négative de l’appropriation par une mise en exergue de l’un de ses enjeux structuraux, celui de la légitimité.

Qui a le droit de décider : la famille d’accueil ? L’équipe ? Les parents ? L’accueilli ? Qu’il s’agisse de vêtements, de coiffure, de scolarité, de loisirs, de traitement médical, de projets, ou de bien d’autres choses encore, des conflits de légitimité entre les protagonistes apparaissent de façon constante et récurrente.

Pourtant, la notion d’appropriation recouvre un champ de significations bien plus large et rend compte de processus intrinsèques à l’accueil familial.

L’appropriation renvoie à deux registres, celui de l’adéquation, de l’adaptation, de l’accord que l’on trouve par exemple dans la formule "approprier un traitement à un malade" ; et celui sous la forme pronominale de s’attribuer, c’est-à-dire d’usurper quelque chose en s’adjugeant, s’arrogeant, s’emparant par une attribution illicite.

En accueil familial, le deuxième est largement utilisé pour décrire la position excessive de celui qui s’approprierait. Paradoxalement, le premier registre, qui est peu employé, définit un mécanisme au cœur de l’accueil familial : comment chacun va-t-il être approprié à l’autre pour rendre possible la rencontre ?

C’est dans une dialectique entre "s’approprier" et "rendre approprié à" que l’accueil familial est possible. Comment ces processus opèrent-ils selon les situations et les places de chacun ?

Les appropriations des familles d’accueil

Elles viennent immédiatement à l’esprit lorsqu’on évoque l’idée d’appropriation en accueil familial, automatisme révélateur du vécu singulier des familles d’accueil. Certes, les signes d’appropriation qui leur sont reprochés sont intrinsèques à la situation d’accueil, mais ils sont également largement dépendants du contexte de travail qui leur est proposé.

Ainsi, une famille d’accueil peut s’approprier un enfant confié et il serait facile de la tenir pour seule responsable. Or, si les missions des services d’accueil familial, et notamment de l’aide sociale à l’enfance, ont évolué (d’une pratique de substitution à une pratique de suppléance), encore faut-il que l’institution dans son ensemble ait totalement pris la mesure de cette évolution.

Bien souvent encore, les assistantes maternelles ont le sentiment d’être "lâchées" seules avec l’enfant, ce qui ne freine guère une tendance naturelle à le surinvestir. Quand ne s’ajoute pas toute une série de messages de disqualification implicites ou explicites à l’égard des parents qui peuvent devenir de véritables et légitimes "invitations" à s’approprier un enfant perçu comme abandonné ou en danger.

L’appropriation passe alors par des actes qui peuvent être considérés ou présentés comme anodins par la famille d’accueil, mais qui sont ressentis par les parents comme une annulation pure et simple de leur place. Coupe de cheveux, signature du carnet scolaire, livret médical, cérémonie religieuse... la liste est longue de signes, oublieux parfois des droits exclusifs de l’autorité parentale qui, selon le sens et la portée que chacun leur attribue, peuvent se transformer en autant de manifestations de l’appropriation.

La dimension infantile de certains accueillis adultes (jeunes psychotiques, déficients, personnes lourdement handicapées ou séniles) convoque à des registres relationnels de types parentaux. Dans ces situations, des conflits peuvent se manifester dans des termes similaires à ceux que l’on rencontre dans l’accueil d’enfants.

Néanmoins, dans l’accueil familial d’adultes, c’est plus généralement avec les équipes que les conflits d’appropriation s’expriment. A qui revient telle ou telle prérogative ? A l’équipe qui est compétente et garante du projet de soin ou du projet d’accueil ? A la famille qui tire d’un quotidien partagé avec l’accueilli une connaissance pratique et empirique réelle ?

S’engagent alors des débats sans fin sur la maîtrise du projet : la famille d’accueil reproche à l’équipe le partage quelque peu léonin des attributions dévolues à chacun ; l’équipe, quant à elle, accuse la famille de profiter du poids que représente le quotidien pour s’approprier, si ce n’est le patient, au moins le projet.

La liste des indices d’appropriation en accueil familial d’adultes est longue : intervention dans la prise du traitement médicamenteux, accompagnement ou pas à une activité sociale ou thérapeutique, rétention d’informations, interactions avec les parents du patient non communiquées à l’équipe... Autant d’annonces de difficultés à venir dans l’accueil.

Plus rarement, l’appropriation de l’accueilli peut être destructrice, par l’attaque de son intégrité. L’appropriation de l’autre passe par sa possession physique. Passage à l’acte sexuel, abus réitéré, l’autre devient alors un objet de jouissance. Les repères symboliques s’effacent ; l’appropriation, mécanisme de l’accueil familial, s’est "emballé" et en a détruit la structure : dès lors, on ne peut plus parler d’accueil familial.

Appropriations des équipes : une source inépuisable de rivalités

Les équipes peuvent s’approprier, pour diverses raisons, les actes ou les prérogatives des parents ou des familles d’accueil. Les disqualifications parentales par anticipation d’éventuelles défaillances, ou dans un souci de satisfaction des besoins de l’enfant, sont fréquentes. Ces mécanismes participent aux jeux relationnels entre professionnels et parents marqués par l’ambivalence réciproque et les disqualifications mutuelles.

Des conflits sur les prérogatives respectives peuvent aussi survenir entre famille d’accueil et équipe. S’il est assez exceptionnel que les équipes tentent de s’approprier les prérogatives des accueillants, il n’est pas rare, en revanche, qu’elles les tiennent à distance pour ce qui concerne les décisions. Il n’est simplement qu’à regarder à quel point la participation des assistantes maternelles aux synthèses est difficile à mettre en place.

Accueilli et appropriations

En préalable à son engagement dans l’accueil, l’accueilli devra rendre une famille d’accueil appropriée à son histoire. Pour l’enfant, il s’agira de trouver des appuis adéquats pour soutenir son délicat vécu de séparation et sa compréhension difficile de ses causes. L’adulte devra, quant à lui, reconnaître une proposition adaptée à la situation dans laquelle il se trouve.

L’accueilli est confronté à un double mouvement d’intégration : il devra s’intégrer à une nouvelle famille et intégrer celle-ci dans son histoire. De plus, il devra accepter le déplacement comme approprié à sa situation.
En fonction de son âge, de ses besoins psychiques et sociaux, l’accueilli dispose de différents registres pour s’approprier "de la famille d’accueil".

Le registre symbolique interroge la question des places tant dans sa famille que dans celle qui l’accueille. Pour l’enfant placé, qu’est-ce qu’un père ? Une mère ? Quelle est sa place ? Et pour l’adulte, qu’est-ce qu’un homme ? Une femme ? Qu’en est-il de son désir ? Autant de questions qui soutiendront les jeux relationnels du sujet accueilli, et lui permettront d’expérimenter et de s’approprier d’autres places.

Une famille offre aussi à l’imaginaire des supports innombrables pour construire ou déconstruire le roman familial, et y incorporer de nouveaux scénarios. Fratrie, famille élargie, différence culturelle, mythes familiaux mettant en jeu des enfants déplacés, sont autant de voies possibles pour alimenter l’imaginaire.

Dans la famille d’accueil, l’accueilli peut s’approprier des façons de faire, des modes d’expression, des habitudes, des goûts ou des dégoûts spécifiques, qui seront perçus par les accueillants comme une adhésion à leurs références.

Il est aussi possible, lorsque les voies précédentes restent insuffisantes pour satisfaire aux besoins d’appropriation, que l’assimilation passe alors par le réel. Réel de son corps par lequel l’accueilli peut s’approprier des vécus corporels de la famille d’accueil (maladies, troubles… ) pour y inscrire son affiliation familiale.

Ces différentes appropriations de l’accueilli fonctionnent en retour, pour les familles d’accueil, comme autant de signes de reconnaissance et d’appartenance à leur groupe familial. Pour l’accueilli, ce qu’il s’approprie, au-delà de sa valeur intrinsèque, participe à la construction de son lien dans la famille. En s’appropriant les "objets" des membres de la famille, il conforte leurs motivations les plus profondes à être famille d’accueil.

Les parents dans le "trop" ou le "pas assez" ?

En fonction de l’idéologie de l’institution qui organise l’accueil, les parents vont occuper une place particulière. Entre l’idéologie du lien et celle de la séparation, une topographie de ce que l’institution attend des parents va se dessiner.

Chaque institution, en fonction de la responsabilité qu’elle attribue aux parents dans "l’étiologie" des difficultés de leur enfant, leur assigne une place particulière dans le projet qu’elle propose. Bien qu’alimentant des enjeux différents, ceci est vrai en accueil familial d’enfants comme en accueil familial d’adultes.

Soit les parents sont supposés inadéquats et ils seront vécus comme indésirables. Dans cette hypothèse, leur présence est ressentie comme un poids, leur appropriation du projet est "de trop".

Soit les parents sont vécus comme indispensables à la réussite de l’entreprise. Le risque, dans ce cas, est qu’ils soient absents et que l’équipe les vivent comme ne s’appropriant pas assez le projet.

La famille d’accueil : "un accueilli approprié..."

Pour que l’accueil soit possible, il ne suffit pas que la famille soit appropriée à l’accueilli, il faut aussi que celui-ci soit approprié à la famille d’accueil. Il arrive parfois qu’une famille d’accueil ne souhaite pas s’engager dans un accueil, car, dit-elle, "elle ne peut pas faire avec celui-là". L’enfant ou l’adulte accueillis doivent être appropriés aux attentes et aux motivations des accueillants. C’est un fait connu que, dans leur grande majorité, les assistantes maternelles préfèrent accueillir de jeunes enfants plutôt que des adolescents.

Certains adultes peuvent, par leur personnalité, être totalement inappropriés aux structures familiales qui se proposent de les accueillir. Parfois, l’écart entre le mode de vie, les valeurs culturelles ou le fonctionnement, paraît suffisamment grand pour que l’accueilli semble inapproprié.

Mais, au-delà de rendre approprié un enfant, un adulte handicapé ou une personne âgée à une famille, pour rendre l’accueil possible, n’y a-t-il pas une autre attente ? Celle d’une société qui attendrait de l’accueil familial qu’il rende les sujets qui lui sont confiés plus appropriés aux normes sociales ?

La famille est une structure de reproduction et de transmission de codes et de modèles sociaux. En ce sens, peut-on penser que l’intégration à la famille d’accueil participe, dans une certaine mesure, à l’intégration à des structures sociales plus larges ?

Une équipe appropriée pour l’accueil familial ?

La dimension spécifique du travail en accueil familial et les compétences pour l’effectuer supposent que les accueillants doivent être appropriés au projet de l’institution et aux équipes qui encadrent l’accueil, ce qui demande un travail de recrutement et de formation adapté.

C’est également vrai pour les autres professionnels pour lesquels l’encadrement et l’accompagnement de l’accueil familial constituent un métier spécifique.

En général, les intervenants qui en ont la charge n’y sont pas spécialement préparés. La complexité des enjeux, les visites à domicile, la collaboration avec des partenaires aux statuts ambigus, ne conviennent pas à tous. Et les formations initiales dans les champs sanitaires et sociaux ne prennent que faiblement en compte la problématique de l’accueil familial dans leurs enseignements.

L’appropriation est un mécanisme au cœur de l’accueil familial. Par le mouvement qui conduit chaque acteur à s’approprier tel ou tel élément appartenant à d’autres acteurs, chacun rend l’autre approprié à la rencontre.

S’il s’agit d’effets recherchés et attendus qui permettent la mise en œuvre de processus de soins, les dérives sont toujours possibles, signes du repli de chacun sur des positions infantiles. De telles manifestations nécessitent une grande vigilance afin d’éviter que l’appropriation de l’autre et de son désir, ou l’appropriation de sa place, conduisent à la violence et à des situations de maltraitance.

bibliographie

Boyer A.,Trappeniers E. "Famille quand tu nous tiens", Dunod, 1996

Post Scriptum

Avertissement : ce qui précède n’est qu’un des nombreux chapitres du Guide de l’accueil familial, publié en 2000 aux Éditions Dunod, Les textes réglementaires ayant évolué, certaines références aux contrats, rémunérations, lois... ne peuvent servir que de traces ou de repères « historiques ».

Dernière mise à jour : vendredi 3 août 2012

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